Le saumon, le poisson emblématique de la Norvège, à l’honneur sur les tables européennes, traverse actuellement des eaux troubles à la suite d’une série documentaire glaçante, Lakselandet (littéralement « le pays du saumon »), diffusée depuis le 4 novembre par la chaîne publique norvégienne NRK.
L’élevage du saumon est une industrie florissante, qui constitue la deuxième source de revenus du royaume scandinave après le pétrole et le gaz, avec 10,45 milliards d’euros exportés en 2024 dans le monde, un record. Mais derrière ce succès planétaire et cette apparente prospérité se cache une réalité moins reluisante, selon cette enquête d’investigation, qui risque de ternir la réputation de ce fleuron de l’économie du pays malmenée déjà en 2013 par le scandale du saumon contaminé par les pesticides.
Le reportage de NRK a mis à nu un nouveau scandale, celui des exportations illégales vers l’Europe de saumon marqué de plaies et de blessures sur la peau. Premier exportateur mondial avec 1,2 million de tonnes l’année dernière, la Norvège a instauré des règles strictes pour garantir la qualité et la réputation des salmonidés, interdisant toute exportation de poissons dans un mauvais état.
« Auparavant, peut-être un poisson sur mille présentait des lésions cutanées »
Ceux-ci doivent être envoyés dans un centre de traitement agréé pour être nettoyés de leurs blessures avant d’être exportés en filets, darnes et autre poisson haché. Mais certains exportateurs et négociants sont passés outre cette interdiction comme le démontre l’enquête de NRK dans une usine de saumon en Europe dont l’emplacement et le nom n’ont pas été divulgués. Pour obtenir les témoignages de cette usine, NRK a accepté de préserver son anonymat et de ne pas révéler l’identité des fournisseurs de saumon exporté illégalement.
« Lorsque nous ouvrons les caisses, l’emballage paraît impeccable. Mais en sortant le poisson pour l’inspecter, nous constatons immédiatement des plaies ouvertes propices aux bactéries », raconte un employé. « Nous ne pouvons pas expédier ça aux clients. Nous ne pouvons envoyer ça à personne », affirme-t-il en montrant un saumon abimé suite à un mauvais traitement. Lors du tournage, plusieurs semi-remorques ont débarqué leurs chargements de poisson provenant de cinq sites de production différents, petits et grands, en Norvège.
Pendant deux jours, des caisses sélectionnées au hasard ont été ouvertes en présence des journalistes de NRK. « Dans la quasi-totalité d’entre elles, des saumons étiquetés qualité supérieure ou standard présentaient des blessures et qui n’auraient jamais dû franchir les frontières de Norvège », témoigne un employé. « On ne sait plus ce que signifie le mot “norme” », déclare un autre, ajoutant que « ce n’était pas le cas il y a dix ans ». « Auparavant, peut-être un poisson sur mille présentait des lésions cutanées. Maintenant, on en trouve dans presque tous les arrivages, même ceux censés être de “qualité supérieure” », constate-t-il.
Les organisations professionnelles interpellées
Dans son enquête, NRK a réussi à identifier un seul négociant, l’entreprise North Tandem à Bergen qui a vendu pendant plusieurs années du saumon blessé à Ashrafov un importateur au Kazakhstan. « La directrice de North Tandem nous a proposé du poisson de mauvaise qualité. Nous avons accepté parce qu’il était bon marché et que les fumoirs chez nous en demandaient », explique-t-il en visio avec NRK, en diffusant des photos de poissons en piteux état.
Visionnant ces images, l’Autorité norvégienne de sécurité alimentaire est formelle : « Ce saumon ne doit pas être consommé. » Face à ces révélations choquantes, la ministre travailliste de la Pêche, Marianne Sivertsen Næss, a convoqué les professionnels de l’aquaculture à une réunion à ce sujet. « Il incombe exclusivement aux acteurs de la filière de respecter la réglementation en vigueur. Le fait que certains choisissent de l’enfreindre est inacceptable », affirme-t-elle, dans un communiqué.
Interpellées, les organisations professionnelles Seafood Norway et Seafood Companies estiment positif que les infractions à la loi soient mises en pleine lumière. « Si vous vendez un produit comme étant la référence absolue alors qu’il ne l’est pas, vous nuisez à la réputation du saumon norvégien. Nous prenons cela très au sérieux », a déclaré à NRK Geir Ove Ystmark, le PDG de Seafood Norway, la plus grande organisation commerciale du secteur.
« C’est sur ces acteurs qu’il faut enquêter et sévir »
La situation nécessite « des mesures fermes contre ces exportations illégales et une action immédiate du gouvernement », renchérit de son côté Robert H. Eriksson, directeur de Sjømatbedriftene (Les entreprises des produits de la mer). « Nous ne pouvons accepter que des individus sans scrupule sapent la confiance dans le saumon norvégien », écrit-il sur le site de l’organisation, pointant du doigt les exportateurs et les négociants de saumon qui « violent délibérément la réglementation ».
« C’est sur ces acteurs qu’il faut enquêter et sévir », ajoute-t-il, déplorant « le manque de contrôle suffisant l’absence de sanctions ». En effet seuls de rares cas ont été signalés aux services de police et de douanes. L’éclatant succès de la superpuissance piscicole norvégienne risque d’être de subir le contrecoup de ce nouveau scandale qui grossit le flot des critiques des défenseurs de l’environnement et du bien-être des animaux contre la pisciculture intensive.
Celle-ci a entraîné la mort de 57,8 millions de saumons en 2024 (15,4 % des élevages) victimes de stress, d’infections bactériennes et de blessures causés par les traitements contre le pou, un parasite qui se nourrit de la peau du saumon et affaiblit son système immunitaire, selon l’Institut vétérinaire norvégien.

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