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Comment Kemi Seba s’est retrouvé dans le viseur de Cotonou

Comment Kemi Seba s’est retrouvé dans le viseur de Cotonou

Accusé d’avoir soutenu le putsch manqué du 7 décembre, l’activiste panafricaniste fait l’objet d’un mandat d’arrêt international sur fond de tensions régionales.

Au matin du 7 décembre, alors que des militaires mutins annoncent brièvement à la télévision nationale avoir renversé le président Patrice Talon, une vidéo circule déjà sur les réseaux sociaux. Diffusée depuis l’étranger, elle est signée de l’influenceur panafricaniste Kemi Seba, qui y salue ce qu’il présente comme « le jour de la libération » du Bénin. Quelques heures plus tard, la tentative de coup d’État échoue : l’armée demeure loyale, le chef de l’État n’a jamais été arrêté et les mutins prennent la fuite.

Cinq jours plus tard, la justice béninoise réagit. Un mandat d’arrêt international est émis contre Kemi Seba, poursuivi notamment pour « apologie de crimes contre la sûreté de l’État » et « incitation à la rébellion ». Pour les autorités, célébrer publiquement un coup de force en cours et le présenter comme une insurrection populaire relève d’une stratégie délibérée de déstabilisation.

L’affaire dépasse le seul cadre judiciaire. Elle intervient dans un contexte marqué par une tentative de coup d’État inédite au Bénin depuis 1972. Les autorités béninoises estiment désormais faire face à des menaces multiples, à la fois internes et extérieures. Le gouvernement a évoqué l’implication de relais situés hors du territoire national dans la diffusion de messages de soutien aux mutins, notamment sur les réseaux sociaux, sans fournir à ce stade de précisions supplémentaires sur d’éventuelles complicités étrangères.

Entre militantisme radical et connexions géopolitiques

Kemi Seba n’est pas un opposant comme les autres. De son vrai nom Stellio Gilles Robert Capo Chichi, il s’est imposé comme l’une des figures les plus visibles du panafricanisme radical francophone. À la tête du mouvement Urgences panafricanistes, il fédère une audience massive – près de 1,5 million d’abonnés – autour d’un discours mêlant anticolonialisme, rejet de la France et dénonciation des élites africaines jugées inféodées à l’Occident.

Déchu de sa nationalité française en 2024, détenteur d’un passeport diplomatique nigérien, il incarne une nouvelle génération de militants affranchis des cadres nationaux mais profondément insérés dans les recompositions géopolitiques régionales. Son soutien verbal au putsch manqué du 7 décembre n’a fait que cristalliser des soupçons anciens, nourris par ses prises de position radicales et ses réseaux d’influence.

Car derrière le militantisme panafricaniste s’esquissent des accointances plus troubles. Kemi Seba soutient ouvertement les régimes militaires issus des coups d’État au Sahel, réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES). Comme eux, il affiche une hostilité assumée envers Paris et revendique un rapprochement avec Moscou. Des enquêtes journalistiques ont déjà évoqué, par le passé, des liens indirects avec des réseaux russes, notamment à travers des soutiens logistiques et financiers à certaines de ses actions militantes en Afrique.

Un climat sécuritaire sous tension

La riposte judiciaire contre Kemi Seba s’inscrit dans une séquence beaucoup plus large de resserrement sécuritaire. Depuis l’échec de la tentative de coup d’État du 7 décembre, l’appareil judiciaire s’est mis en branle à grande vitesse. Mardi 16 décembre, trente et une personnes ont été placées sous mandat de dépôt à l’issue de leur présentation devant le parquet spécial de la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet), à Cotonou.

Parmi elles, trente militaires de différents grades – officiers, sous-officiers et soldats – et un seul civil. Ils sont poursuivis pour des chefs d’accusation particulièrement lourds : trahison, attentat à la sûreté de l’État, assassinat et intelligence avec des puissances étrangères. Selon des sources proches de l’enquête, certains auraient directement participé aux attaques visant la résidence privée du président Patrice Talon ainsi que celles de hauts responsables militaires. L’épouse du directeur de cabinet militaire du chef de l’État a été tuée lors de ces affrontements. Plusieurs mutins restent en fuite, dont leur chef présumé, le lieutenant-colonel Pascal Tigri.

En parallèle, plusieurs figures de l’opposition ont été brièvement inquiétées. L’ancien ministre de la Défense Candide Azannaï a été placé en garde à vue. Dimanche 14 décembre, Chabi Yayi – secrétaire aux relations extérieures du parti Les Démocrates et fils de l’ancien président Boni Yayi – a été interpellé à son domicile avant d’être relâché le lendemain. Sa garde à vue a été levée, mais il reste sous convocation et devrait être de nouveau entendu par la Criet dans les prochains jours.

Pour le pouvoir, l’objectif affiché est clair : identifier l’ensemble des chaînes de responsabilité – militaires, civiles ou idéologiques – susceptibles d’avoir soutenu, encouragé ou légitimé l’entreprise putschiste. Pour l’opposition, cette séquence nourrit les accusations de dérive sécuritaire et de pression politique, à un moment charnière où Patrice Talon est censé achever son second mandat.

Au-delà des procédures, cette série d’arrestations traduit surtout la nervosité d’un régime confronté à une menace inédite, dans un environnement régional profondément instable, où les lignes entre sécurité intérieure, rivalités géopolitiques et bataille de l’opinion sont désormais brouillées.

Une ombre sahélienne sur le putsch manqué

Car au fil des investigations, une dimension régionale se dessine. Plusieurs sources sécuritaires évoquent des connexions indirectes avec les régimes militaires du Sahel, en particulier avec le Niger. Des mouvements inhabituels ont été observés à la frontière nord du Bénin dans les heures précédant le putsch. L’hypothèse d’une coordination tacite – ou, à tout le moins, d’une anticipation bienveillante – est aujourd’hui examinée.

Pour les juntes sahéliennes, l’arrivée d’un pouvoir militaire à Cotonou aurait constitué un double gain stratégique : étendre l’influence de l’AES et retrouver un accès maritime, via le port de Cotonou, vital pour des États enclavés et sous sanctions. Une perspective qui aurait profondément rebattu les cartes régionales.

Côté béninois, la communication officielle reste prudente. Les autorités évoquent des « interférences extérieures possibles », sans désigner explicitement de responsable. Mais en interne, le diagnostic est clair : le pays n’a pas seulement fait face à une mutinerie, mais à une tentative d’arrimage forcé à l’axe sahélien, dans un contexte de recomposition accélérée des équilibres ouest-africains.

En défiant ouvertement la justice béninoise et en promettant d’« aller jusqu’au bout de son combat », Kemi Seba transforme désormais cette affaire en bras de fer politique. Un duel à distance qui dit beaucoup des fractures idéologiques, sécuritaires et géopolitiques qui traversent aujourd’hui le Bénin – et, au-delà, une partie croissante de l’Afrique de l’Ouest.