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Est de la RDC : « Le Rwanda cherche à faire croire que le M23 est autonome »

Est de la RDC : « Le Rwanda cherche à faire croire que le M23 est autonome »

ENTRETIEN. Le chercheur Henri-Pacifique Mayala analyse l’offensive du M23 à Uvira, symptôme d’un conflit désormais régionalisé malgré les accords de Washington.

La « paix » obtenue à Washington aura duré moins d’une semaine. La chute d’Uvira, le 10 décembre, a brutalement rappelé la réalité militaire du conflit à l’est de la République démocratique du Congo. Soutenus par le Rwanda, les rebelles de l’AFC-M23 ont repris l’initiative, profitant des fractures internes au camp loyaliste et d’un contexte régional en tension permanente.

Pour comprendre les ressorts de cette offensive, ses implications régionales et l’échec de la médiation américaine, Le Point Afrique a interrogé Henri-Pacifique Mayala, coordonnateur du Baromètre sécuritaire du Kivu à Ebuteli, centre de recherche spécialisé dans la cartographie et l’analyse des violences dans l’est de la RDC.

Le Point Afrique : Comment comprendre la prise éclair d’Uvira par l’AFC-M23, soutenu par le Rwanda, à peine une semaine après la signature de l’accord de paix de Washington ? Cette offensive traduit-elle simplement la stratégie du « talk and fight » attribuée à Kigali ?

Henri-Pacifique Mayala : L’offensive ne relève pas uniquement de la logique du « talk and fight » adoptée de longue date par Kigali. Il faut aussi regarder ce qui se joue à l’interne en RDC : dysfonctionnements, rivalités de leadership et tensions dans les rangs des Wazalendo ont largement contribué à rendre la chute d’Uvira inévitable. Pendant près de huit mois, dans les Hauts-Plateaux, notamment autour de Rurambo, les troupes burundaises, appuyées par les Wazalendo, avaient pourtant réussi à contenir et à bloquer l’avancée du M23. Cette stratégie défensive avait déjà fait ses preuves en 2024 dans la plaine de la Ruzizi, lorsque la pression se resserrait autour de Goma.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les attaques ont commencé à la veille de la signature de l’accord de paix à Washington. L’offensive s’inscrit dans une démarche rwandaise visant à montrer que le M23 serait une entité autonome, indépendante de Kigali, alors même que le Rwanda continue de se présenter comme un acteur de paix. Le communiqué publié aujourd’hui, accusant les forces burundaises de violer le cessez-le-feu, s’inscrit clairement dans cette stratégie. Puisque les rebelles n’ont pas été associés aux négociations de Washington, ils peuvent affirmer ne pas être concernés par un accord « signé sans eux » et justifier ainsi leurs opérations en prétendant répondre à des provocations des armées burundaise et congolaise.

Pourtant, les faits sont établis : le 3 décembre, c’est bien le M23 qui a lancé des offensives simultanées dans les Hauts-Plateaux autour de Rurambo, faisant sauter plusieurs verrous stratégiques.

Il faut également ajouter un élément interne crucial : au sein des Wazalendo, certaines nominations jugées irrégulières dans la réserve armée de défense ont créé un profond malaise. Ces décisions ont mécontenté des groupes qui représentaient pourtant l’essentiel des effectifs appuyant les FARDC. Ce ressentiment a favorisé un désengagement progressif de ces forces supplétives, y compris celles qui épaulaient les Burundais, ouvrant ainsi un boulevard à la progression du M23.

Quels sont les risques d’une escalade et d’une régionalisation du conflit ?

Nous ne sommes plus dans une logique de « risque » : le conflit est déjà régionalisé. Dimanche, des projectiles sont tombés sur la province burundaise de Cibitoke. Leur provenance exacte reste débattue : ont-ils été tirés depuis Bugarama, côté rwandais, ou depuis le territoire congolais ? Quoi qu’il en soit, c’est un signal très clair.

Le Burundi, qui a déployé ses troupes aux côtés des FARDC dans les Hauts-Plateaux, se retrouve directement touché. Et cette province est précisément à la frontière du Rwanda, une frontière fermée depuis début 2022, tant les relations diplomatiques entre Kigali et Bujumbura sont inexistantes. De part et d’autre, des milices soutenues par les deux États s’affrontent déjà, ce qui consacre une régionalisation de la crise : on n’est plus face à un simple soulèvement localisé, mais à l’explosion de rivalités régionales bien établies.

Comme nous l’avions déjà analysé dans notre dernier rapport sur la résurgence du M23, les causes internes du conflit s’imbriquent désormais avec un affrontement plus large : rivalités persistantes entre le Rwanda et le Burundi – Kigali hébergeant toujours des acteurs impliqués dans la tentative de coup d’État de 2015 au Burundi – mais aussi anciennes tensions entre Rwanda et Ouganda autour de 2021. Tout cela alimente et amplifie le conflit actuel.

Quels sont les objectifs du M23 et du Rwanda ? Viser le Katanga ?

Il circule beaucoup de spéculations sur une possible progression du M23 vers le Katanga. L’idée, entend-on, serait de frapper le poumon économique de la RDC pour pousser Kinshasa à réagir, là où la prise de Bukavu ou de Goma n’a pas suscité de réaction stratégique majeure. Mais je ne pense pas que cela changerait fondamentalement la capacité des FARDC à organiser une contre-offensive.

Le M23 n’est pas obligé de suivre la route nationale numéro 5 le long du lac Tanganyika. Leur présence dans les Hauts-Plateaux d’Uvira et de Fizi, combinée à une jonction via le massif d’Itombwe vers la frontière du Maniema, leur permettrait de contourner les lignes de défense. Ils pourraient éviter les positions des FARDC et des groupes armés repliés entre Uvira et Baraka, passer par Lulimba, et remonter vers la province du Tanganyika.

Quant à l’objectif stratégique du Rwanda, il reste difficile à lire. Pour Kigali, l’essentiel semble déjà acquis : disposer d’une profondeur sécuritaire et d’un dispositif de contrôle le long de toute la frontière avec la RDC – lac compris – afin de contrer ce qu’il considère comme sa menace existentielle : les FDLR.

Comment interpréter l’échec de la médiation américaine ?

S’agissant de la médiation américaine, elle est aujourd’hui à bout de souffle. L’approche privilégiée jusqu’ici – mélange de carottes et de bâtons – a trouvé ses limites. Les États-Unis ont misé sur les incitations, les garanties, mais cela ne suffit plus. Une médiation efficace doit désormais imposer de véritables contraintes aux parties.

Cela implique une pression beaucoup plus ferme sur le Rwanda : retrait de ses dispositifs militaires, arrêt des brouillages aériens, fin des appuis logistiques, retrait des troupes et du soutien au M23… Mais aussi un accompagnement réel de Kinshasa dans la neutralisation des FDLR.

Sans cela, la médiation américaine restera un exercice diplomatique abstrait, sans effet sur le terrain – là où, dans l’immédiat, ce sont les populations civiles qui continuent de payer le prix, bien plus que les responsables politiques.