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Tuerie antisémite à Sydney : le prix de l’aveuglement

Tuerie antisémite à Sydney : le prix de l’aveuglement

L’attentat de Bondi Beach révèle l’ampleur de la vague antisémite qui submerge les démocraties occidentales.

C’était il y a deux ans. Le 9 octobre 2023, la nuit tombe sur la baie de Sydney. Les voiles immaculées de l’Opéra s’illuminent en bleu et blanc : hommage officiel aux victimes du pogrom commis par le Hamas. Un geste symbolique, comme la tour Eiffel aux couleurs d’Israël. Devant le monument devenu emblème national australien, des centaines de personnes se pressent. Mais l’heure n’est pas au recueillement. La foule grossit, s’échauffe, bascule dans la haine. Des voix masculines scandent des slogans qu’on croyait d’un autre âge : « À bas les Juifs ! » D’aucuns assurent avoir entendu : « Gazez les Juifs ! » La manifestation « anti-israélienne » est en réalité un défouloir antisémite. La police, discrète, se contente d’observer. Un homme est sommé d’éteindre le début d’incendie qu’il vient d’allumer sur les marches de la salle de concert. Aucune arrestation, aucune dispersion. Les participants rentrent chez eux, tranquillement.

Polémique internationale

Le lendemain, images et slogans tournent en boucle sur la Toile, déclenchant une polémique internationale. Une telle flambée de haine antijuive deux jours après la tragédie du 7-Octobre sidère. Comment expliquer un tel laxisme face à des slogans ouvertement antisémites ? Une enquête est diligentée. Elle durera quatre mois et mobilisera un expert en sciences biométriques pour une analyse acoustique et phonétique détaillée des enregistrements audio et vidéo. Début février 2025, le commissaire adjoint Mal Lanyon se présente à la presse. Ses conclusions : « L’expert a conclu avec une certitude écrasante que la phrase scandée lors de cette manifestation, telle que diffusée sur les enregistrements audiovisuels, était “Où sont les Juifs ?” (“Where’s the Jews?”) et non une autre expression [“Gas the Jews”, “Gazez les Juifs”, NDLR], comme cela a été par ailleurs largement rapporté. » Affaire classée. Le verbe « gazer » n’aurait pas été prononcé. Quant aux « Nique les Juifs » et autres « À mort Israël », ils ne suscitent, eux, aucune indignation officielle.

Cet invraisemblable épisode illustre à lui seul comment la montée de l’antisémitisme a longtemps été minimisée, voire niée. En Australie, un pays de 28 millions d’habitants, dont environ 117 000 Juifs, le déni prend brutalement fin le 14 décembre dernier avec l’attentat de Bondi Beach, à Sydney. Un père et son fils abattent 15 personnes, dont une fillette de 10 ans, lors d’une célébration de Hanoukka, à quelques mètres de l’une des plages les plus fréquentées de la ville. « Un acte purement maléfique », s’émeut le Premier ministre australien. Et pourtant, certains voyaient la tragédie venir de longue date. Depuis le 7 octobre 2023, les actes antisémites ont été multipliés par cinq dans le pays. « Des manifestations ont eu lieu presque chaque week-end pendant près de deux ans en Australie avec une rhétorique violente, ouvertement génocidaire contre les Israéliens. Mais, avec le temps, ces manifestations sont devenues une sorte de routine – presque un sport », observe la directrice de la revue australienne Quillette, Claire Lehmann. « Les dirigeants australiens ont laissé se former une tempête parfaite d’antisémitisme de gauche et d’antisémitisme islamiste, qui a enflé jusqu’à l’incontrôlable. Plutôt que de fixer des limites claires, ils ont toléré l’escalade. Une magistrale leçon de lâcheté politique. »

Chasse aux Juifs

La tuerie de Bondi Beach n’est qu’une tragédie supplémentaire dans la déferlante antisémite qui balaie le monde. Les épisodes sont innombrables. Le 29 octobre 2023, moins d’un mois après le pogrom du Hamas, l’aéroport de Makhatchkala, au Daguestan, est pris d’assaut. Une foule traque des Juifs. Un message posté sur les réseaux sociaux quelques heures plus tôt a suffi : « Un vol arrive de Tel-Aviv. »

En novembre 2024, Amsterdam devient elle aussi le théâtre d’une chasse aux Juifs, quand les supporteurs du Maccabi Tel-Aviv sont recherchés dans toutes les rues du centre-ville par une foule déchaînée. En mai dernier, en plein cœur de la capitale fédérale américaine, un militant propalestinien assassine deux membres de l’ambassade d’Israël à Washington. « Je l’ai fait pour la Palestine, je l’ai fait pour Gaza », explique-t-il à la police. En France, en octobre 2024, l’université Paris‑8 accueille une réunion « anti-impérialiste » qui vire au plaidoyer pro-Hamas. « Condamnez-vous le 7 Octobre ? » lance l’un des organisateurs. « Non », répond l’assistance, avant que d’autres intervenants apportent leur soutien à la lutte du peuple palestinien « par tous les moyens », y compris « armés ».

En Australie, quelques mois avant la tuerie, Bondi Beach est le théâtre d’une scène prémonitoire. Un influenceur traverse la plage à cheval, drapeau palestinien au vent, toisant les baigneurs d’un air menaçant. Voisine d’une importante communauté juive, Bondi Beach cristallise les tensions. La plage est devenue un point de ralliement pour les manifestants propalestiniens et les contre-manifestants.

Jack Pinczewski, ancien conseiller du Premier ministre Malcolm Turnbull et éditorialiste de confession juive, se désole : « Le pire a été de voir nos craintes rejetées comme un “canular” ou une “panique morale” par ceux-là mêmes dont nous attendions de la compréhension. Les élites médiatiques ont inondé le débat national de fictions délibérées et de fausses pistes, rendant les signes avant-coureurs presque impossibles à percevoir pour l’Australien moyen. Le pire a été ces accusations scandaleuses et infondées selon lesquelles les Juifs “instrumentaliseraient” l’antisémitisme pour faire taire le débat sur la politique israélienne. »

Message funeste

La tuerie de Bondi Beach permettra-t-elle un sursaut des consciences ? Rien n’est moins sûr. Dans les cortèges pro-Gaza, les slogans ne sont pas toujours aussi crus que devant l’Opéra de Sydney, mais le message est parfois tout aussi funeste. Quelques heures après la tuerie de Bondi, des manifestants se rassemblent à Londres, devant la fontaine de Piccadilly Circus. Dans leur bouche, pas d’appel à « gazer les Juifs », seulement un cri de ralliement qui tient désormais lieu de programme : « Globalise Intifada » (« Mondialisez l’Intifada »).