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Le Donbass, monnaie d’échange d’une paix toujours hors de portée

Le Donbass, monnaie d’échange d’une paix toujours hors de portée

L’Europe promet un soutien financier massif à l’Ukraine, mais le véritable enjeu se joue dans les négociations sur le statut du Donbass. Sur le terrain, les Ukrainiens tiennent bon.

Le sommet de Bruxelles s’est conclu avec une promesse : Volodymyr Zelensky a obtenu de ses alliés européens qu’ils prêtent 90 milliards d’euros à l’Ukraine pour soutenir le fonctionnement de l’État et poursuivre l’effort de guerre pour les deux ans à venir. Un prêt qui ne s’appuiera pas sur les avoirs gelés russes mais qui sera emprunté par l’UE directement et que Kiev remboursera à l’issue de la guerre si Moscou consent à payer des réparations.

Mais c’est de la musique d’avenir car, pour l’heure, Vladimir Poutine lance toutes ses forces dans une offensive massive pour faire éclater le front et pulvériser la résistance des Ukrainiens. Sur la scène diplomatique, le président russe se retrouve conforté par l’attitude complaisante de Donald Trump qui, dans les grandes lignes, a endossé les revendications russes en forme de diktat : « Les Russes s’empareront du Donbass par les armes à moins que les Ukrainiens abandonnent d’eux-mêmes l’oblast de Donetsk. »

La souveraineté du Donbass, c’est le point crucial sur lequel achoppent les négociations. Selon Oleksandr Bevz, l’un des membres de l’équipe de négociation ukrainienne, Kiev est disposé à accepter que les 25 % de la région de Donetsk qui demeurent sous contrôle ukrainien, mais sont revendiqués par Poutine, deviennent une zone démilitarisée, à condition que l’Ukraine obtienne des garanties de sécurité suffisantes et que ce territoire reste sous contrôle ukrainien.

Selon une autre source proche des négociateurs, Kiev demanderait en outre que l’armée russe accepte également de se retirer sur des positions ne constituant pas une menace directe pour Kramatorsk et Sloviansk. L’idée d’une zone démilitarisée, promue zone économique spéciale selon les termes des Américains, a émergé du sommet de Berlin la semaine dernière et serait encore en cours de négociation voire de finalisation.

Lignes rouges

Le succès éventuel des pourparlers entre négociateurs américains et ukrainiens ne constitue cependant pas l’ultime étape du processus de paix car il n’engage pas l’assentiment du président russe qui, lui, continue d’exiger la totalité du Donbass et la reconnaissance officielle des États-Unis. Des exigences inacceptables pour le président ukrainien pour qui la cession de territoires, de jure ou de facto, représente une ligne rouge infranchissable. D’une part, la Constitution ukrainienne prescrit l’inaliénabilité de l’Ukraine ; d’autre part, les Ukrainiens se disent opposés à un tel compromis. Selon un récent sondage, ils seraient 70 % à s’y opposer.

Volodymyr Zelensky sait que ce serait un suicide politique d’abandonner aux Russes la partie du Donbass, dont ces derniers n’ont pu s’emparer par les armes. Il a donc beau jeu de proposer un référendum, dont il connaît d’ores et déjà le résultat, sur le statut de cette région. « Les négociateurs américains, explique Oleksandr Bevz, notamment Jared Kushner et Marco Rubio, à l’écoute de notre point de vue, ont compris nos lignes rouges et ils en tiennent compte. ». Pas sûr, en revanche, que Donald Trump l’entende de cette oreille : il exige davantage de concessions de la part de l’Ukraine qu’il n’en demande à la Russie.

Lors du dernier round de discussions à Berlin, des avancées ont été réalisées sur les garanties de sécurité que les alliés de l’Ukraine, États-Unis inclus, pourraient offrir à l’Ukraine, détaille Oleksandr Bevz : « Nous nous sommes entendus sur un accord-cadre convaincant et acceptable dont il faut encore formaliser les détails. Ce dernier nous offrirait des garanties que nous n’avions jamais obtenues auparavant. » Les effectifs de l’armée active seraient plafonnés à 800 000 hommes alors que le texte initial de Donald Trump fixait la limite à 600 000 hommes.

Surtout, le mécanisme d’intervention en cas de nouvelle agression russe aurait été agréé par les Européens et les Américains. « La réponse de nos alliés restera similaire à la garantie proposée par l’article 5 de l’Otan, précise Oleksandr Bevz, la riposte à une éventuelle offensive russe pendant le cessez-le-feu ne sera pas automatique, mais modulée en fonction de la gravité de la violation. Si nous devions faire face à une situation d’envergure, les documents indiquent que nos alliés sont prêts à apporter une réponse globale, incluant tout, y compris une réaction armée. »

Dans tous les cas, Vladimir Poutine aura le dernier mot : il décidera de poursuivre ou pas sa guerre d’agression. Et rien n’indique pour l’instant qu’il ait décidé de transiger. Toutefois, derrière ce qui semble être une position de force pour la Russie de Poutine, les résultats des pourparlers et les concessions faits par Volodymyr Zelensky pourraient, à la longue, convaincre Donald Trump du bien-fondé de la position ukrainienne. Par ailleurs, les petites avancées russes sur le front cachent des difficultés similaires à celles que rencontrent les forces ukrainiennes : les Russes sont certes plus nombreux que les Ukrainiens, mais ils perdent beaucoup d’hommes car ils engagent leurs troupes sans égard pour la vie de leurs soldats.

Par ailleurs, les drones ukrainiens à longue portée et la dernière génération de bateaux et sous-marins sans équipage mènent des raids dévastateurs pour la flotte russe en mer Noire. L’impact de ces frappes en profondeur se ressent sur l’économie russe. Alors que reprenaient les négociations avec les Américains vendredi, le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré, en conclusion du sommet de Bruxelles, que l’UE avait envoyé « un message décisif, car Poutine ne fera de concessions que lorsqu’il se rendra compte que sa guerre ne sera pas rentable. »