À Rabat, à la veille du coup d’envoi de la CAN 2025, la CAF acte un tournant historique : à partir de 2028, la compétition reine du football africain se jouera tous les quatre ans. Une page se tourne.
L’annonce est tombée à Rabat, à la veille du coup d’envoi de la CAN 2025, comme un point final à un débat ancien mais jamais tranché. À partir de 2028, la Coupe d’Afrique des nations ne se disputera plus tous les deux ans, mais tous les quatre ans. Une décision historique, entérinée par la Confédération africaine de football, qui aligne désormais sa compétition phare sur le calendrier de la Coupe du monde et de l’Euro.
Depuis plusieurs années déjà, la CAN vivait au rythme de reports et de réajustements successifs. Initialement programmée en été à partir de 2019, elle avait été ramenée à janvier pour des raisons climatiques, avant de connaître de nouveaux glissements. Pour l’édition 2025, le tournoi devait se tenir en été au Maroc, avant d’être finalement repoussé à décembre-janvier. Officiellement, il s’agissait de dégager de la place pour la Coupe du monde des clubs. Officieusement, d’offrir au pays hôte un délai de préparation supplémentaire. Une décision largement interprétée comme le fruit d’arbitrages dictés par la FIFA, ravivant les critiques sur la dépendance structurelle de la CAF à l’agenda du football mondial.
Une CAN en pleine saison, un paradoxe assumé
Sur le plan sportif, la CAN disputée en milieu de saison a livré un football de très haut niveau. L’édition ivoirienne de 2024 est souvent citée comme l’une des plus abouties de l’histoire : joueurs au sommet de leur forme, exposition médiatique maximale, absence de concurrence avec d’autres grandes compétitions internationales.
Mais ce choix, vertueux sur le terrain, se révèle beaucoup plus problématique en amont. Le 1er décembre, la FIFA a publié une circulaire autorisant les clubs à conserver leurs joueurs jusqu’au 15 décembre, alors que la réglementation prévoit pourtant leur libération quinze jours avant le début du tournoi. L’objectif affiché était d’encourager des « discussions de bonne foi » entre clubs et fédérations, avec la promesse d’une médiation de la FIFA en cas de litige.
Dans les faits, cette souplesse a surtout renforcé le pouvoir des clubs, désormais libres de retenir leurs internationaux jusqu’à la dernière minute. Les sélections en paient le prix : stages raccourcis, automatismes bâclés, préparations fragmentées. « Libérer un joueur le 15 pour une CAN qui commence le 21, ce n’est plus un stage, c’est du bricolage », fulmine Patrice Beaumelle, sélectionneur de l’Angola.
Clubs tout-puissants, sélections sous pression
Désormais, chaque libération de joueur se négocie au cas par cas. Le Maroc est parvenu à sécuriser l’arrivée de ses cadres, dont Achraf Hakimi, malgré une blessure encore récente. À l’inverse, le PSG a choisi de retenir le jeune sénégalais Ibrahima Mbaye pour disputer la finale intercontinentale face à Flamengo. Si Luis Enrique s’est montré conciliant dans ses propos, d’autres entraîneurs ont opté pour une ligne beaucoup plus dure.
Le Sénégal incarne parfaitement cette disparité de traitement. À Everton, David Moyes assume pleinement la libération d’Idrissa Gana Gueye et d’Iliman Ndiaye, rappelant l’importance de la CAN pour les joueurs africains. À l’opposé, le cas d’Assane Diao a tourné au bras de fer. Son entraîneur, Cesc Fabregas, n’a jamais dissimulé son agacement face au choix du joueur de représenter le Sénégal.
Aligné le 15 décembre, jour limite de libération, Diao sort blessé à la 37e minute. La suite achève de crisper les tensions. « Puisque nous payons son salaire, autant le faire jouer avant son départ », lâche Fabregas. Une phrase lourde de sens, qui résume crûment le rapport de force actuel : celui d’un football de clubs devenu hégémonique, reléguant les sélections africaines à une variable d’ajustement.
La CAN sous contrainte du calendrier mondial
Officiellement, la CAF met en avant la protection des joueurs africains évoluant en Europe et la recherche d’une meilleure cohérence du calendrier international. Officieusement, cette réforme acte une réalité déjà installée : la CAN vivait sous pression permanente, coincée entre les intérêts économiques des clubs européens, les injonctions de la FIFA et les limites d’un agenda mondial saturé.
La CAN 2025, organisée au Maroc, s’impose dès lors comme une édition charnière, peut-être même terminale. La dernière d’un modèle biennal qui a longtemps structuré le football africain, mais aussi celle où les tensions entre clubs et sélections, entre souveraineté continentale et gouvernance globale, auront été portées à leur paroxysme. Ironie du calendrier : ce sont précisément ces conflits répétés — libérations tardives, préparations tronquées, arbitrages flous — qui ont rendu le changement inévitable.
Autre signal fort, la CAN initialement programmée en 2029 est avancée à 2028, avant que la périodicité quadriennale ne s’impose pleinement à partir de 2032. En parallèle, la CAF a validé la création d’une Ligue des nations africaine, appelée à occuper les fenêtres internationales et à offrir une vitrine plus compatible avec les exigences des clubs européens.
Reste la question centrale, encore sans réponse claire : ce tournant profitera-t-il réellement au football africain, ou consacrera-t-il un peu plus l’emprise de la FIFA et des grands championnats européens sur l’agenda du continent ? Depuis son passage à 24 équipes, la CAN a gagné en visibilité et demeure l’une des principales sources de revenus de la CAF. Modifier son modèle, c’est prendre le risque de fragiliser l’un des rares moments où le football africain impose encore son propre tempo.

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