LES ARNAQUEURS DE L’UNION EUROPÉENNE (2/5). Bucarest est la championne de la fraude aux fonds communautaires, juste derrière Rome. Illustration au travers de trois histoires.
Des fermes aquacoles sans eau, 1 milliard d’euros évaporés dans le delta du Danube, un mafieux italien arrêté sur le tarmac de l’aéroport de Bucarest : bienvenue en Roumanie, championne d’Europe de la fraude aux fonds communautaires. En 2019, l’Office européen de lutte antifraude (Olaf) y a conclu 11 enquêtes sur un total de 100 dossiers finalisés, soit plus de 10 % de l’ensemble.
Une performance que Bucarest a réitérée régulièrement depuis. En 2024, selon le Parquet européen, la Roumanie comptabilisait 380 enquêtes actives pour 2,57 milliards d’euros de dommages estimés, la plaçant juste derrière l’Italie. Trois affaires illustrent à merveille ce paradoxe roumain.
Acte I : les fermes aquacoles fantômes
L’histoire commence en 2019 dans les bureaux de l’Olaf à Bruxelles. Les enquêteurs épluchent un dossier roumain apparemment banal : des subventions européennes pour développer l’aquaculture. Cinq projets au total, dont deux situés dans une zone Natura 2000, ce sanctuaire écologique censé protéger la biodiversité. Trois autres projets visent à transformer des fermes aquacoles traditionnelles en exploitations biologiques certifiées. Sur le papier, tout respire le développement durable.
Sauf que les enquêteurs découvrent un détail gênant : les terrains en question n’ont jamais été recouverts d’eau. Pas une goutte. L’entrepreneur roumain a touché des fonds européens pour élever des poissons… là où il n’y a pas d’eau. Pure fiction administrative portée à son sommet. Cette fraude aquatique s’inscrit dans un phénomène plus large : entre 2015 et 2019, la Roumanie a enregistré 4 968 cas de fraudes et irrégularités concernant les fonds structurels, l’investissement et l’agriculture, la plaçant au troisième rang européen derrière l’Espagne et la Pologne.
Le rapport 2019 de l’Olaf mentionne également d’autres fraudes environnementales rocambolesques : des fonds européens pour prévenir les incendies de forêt détournés, des projets de gestion des eaux usées bidon, et même de fausses certifications écologiques (« green credentials ») fabriquées de toutes pièces pour obtenir des financements. La Roumanie obtient ainsi le titre peu enviable de championne européenne 2019 de la fraude aux fonds UE.
Acte II : le milliard perdu du delta du Danube
Le delta du Danube, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, figure parmi les régions les plus vitales écologiquement en Europe. Quelque 15 000 personnes y vivent, parmi les plus pauvres de Roumanie. Entre 2014 et 2020, Bruxelles y investit 1,11 milliard d’euros pour préserver cet écosystème unique et améliorer le niveau de vie des habitants. Le plus gros investissement ponctuel de l’Union européenne en Roumanie, négocié personnellement par le commissaire européen au Budget, Johannes Hahn, avec le ministre roumain des Fonds européens, Eugen Teodorovici.
Mais l’argent ne parvient jamais à destination. En 2021, une enquête journalistique transfrontalière financée par Investigative Journalism for Europe (IJ4EU) met au jour un système stupéfiant. Pendant quatre mois, des journalistes de quatre pays examinent plus de 1 000 appels d’offres, analysent les déclarations de patrimoine des politiciens locaux et nationaux, interrogent responsables politiques, spécialistes de la lutte anticorruption et fonctionnaires européens.
Leur découverte : le milliard est tombé sous le contrôle d’un réseau de politiciens, bureaucrates et hommes d’affaires. Le président du conseil du comté de Tulcea, Horia Teodorescu, surnommé localement le Baron du delta, est devenu le chef de facto de cet investissement milliardaire. Ancien ami du ministre Teodorovici, qui a créé le mécanisme de financement, Teodorescu a placé ses pions partout. En 2014, seuls 3 % des fonds avaient été dépensés. L’investissement était au bord de l’effondrement.
Résultat de l’investigation journalistique : en juin 2021, l’Union européenne suspend tous les paiements au delta du Danube et demande aux autorités roumaines d’enquêter. L’Olaf ouvre officiellement une investigation. Les journalistes sont invités à présenter leurs découvertes lors d’une audition spéciale du Parlement européen. L’enquête de l’Olaf, menée en coopération avec le Parquet européen, révèle finalement un détournement significatif de fonds dans plus de trente projets financés par l’UE.
Un cas particulier illustre le système : une entreprise de transport cherchant à se diversifier dans la construction fabrique de faux relevés bancaires pour prouver sa capacité financière. Résultat : 593 000 euros de fonds européens et 104 000 euros du budget national roumain détournés via le Programme opérationnel régional 2014-2020. Le dirigeant de l’entreprise Giftrans, Florin Giurgiuman, a été mis en accusation en janvier 2025. Il risque entre trois et dix ans et demi de prison si sa culpabilité est établie.
Acte III : l’Italien de l’aéroport
Mardi 4 février 2025, aéroport Henri-Coanda de Bucarest. Un Italien tente de quitter précipitamment la Roumanie. Il est rattrapé de justesse sur le tarmac. Les enquêteurs du Parquet européen le soupçonnent d’avoir orchestré une fraude d’une ampleur inédite : plus de 100 millions d’euros détournés sur des projets de distribution d’eau potable et d’assainissement. Le suspect, placé en détention provisoire, a été mis en accusation le 30 juin devant le tribunal de Bucarest.
L’enquête de l’Olaf, menée en coopération avec le Parquet européen, a mis au jour un mécanisme d’une sophistication redoutable. Le réseau criminel présumé, actif entre 2019 et 2024, utilisait trois consortiums italiens pour remporter des appels d’offres en Roumanie. Détail croustillant : deux de ces consortiums avaient déjà fait l’objet d’interdictions antimafia par les autorités italiennes. Ils étaient officiellement bannis des marchés publics en Italie pour liens présumés avec le crime organisé, mais opéraient tranquillement en Roumanie.
Pour obtenir les marchés publics, les entreprises roumaines affiliées prétendaient que leurs associés italiens réalisaient un chiffre d’affaires annuel de 50 millions d’euros. L’Olaf a découvert que le chiffre réel était 30 fois inférieur. Plus audacieux encore : le groupe a fabriqué de faux contrats pour des travaux de construction en Irak, prétendant avoir exécuté des projets d’adduction d’eau d’une valeur de 31 millions d’euros. Ces chantiers n’ont jamais existé, selon les enquêteurs.
Au total, le réseau a participé à 23 appels d’offres d’une valeur de 300 millions d’euros, remportant 13 contrats pour plus de 100 millions d’euros financés par le Fonds de cohésion européen et les programmes de développement durable. Et après avoir gagné les marchés ? Les entreprises italiennes ne faisaient… absolument rien. Tous les travaux étaient exécutés par leurs complices roumains, sans aucune contribution des firmes transalpines. L’Olaf a recommandé la récupération de 20 millions d’euros déjà versés. Trois personnes ont été mises en accusation en juin dernier et attendent leur procès.
Face à cette affaire, le Parquet européen a pris une initiative rare : alerter officiellement le ministère roumain de l’Investissement et des Projets européens sur « des faiblesses dans la gestion des fonds européens, soulignant un risque élevé de fraude ». Dans plusieurs cas, précise le communiqué du Parquet européen, « des entreprises étrangères ont fourni de faux documents pour obtenir des contrats ». L’institution recommande « un renforcement des procédures de vérification afin de mieux protéger les intérêts financiers de l’UE ».
Épilogue
Ces trois affaires ne relèvent pas du simple détournement opportuniste. Elles révèlent un système où la fraude aux fonds européens s’est industrialisée, mobilisant réseaux mafieux, falsification documentaire et montages financiers internationaux.
La Roumanie paie aujourd’hui le prix de décennies de corruption systémique, héritage d’une transition postcommuniste inachevée où les élites locales ont rapidement compris comment capter les flux financiers européens.
Seule consolation : la coopération entre l’Olaf et le Parquet européen commence à porter ses fruits, avec des arrestations spectaculaires et des mises en accusation qui, si elles aboutissent à des condamnations, pourraient marquer un tournant. Mais la bataille est loin d’être gagnée : en 2024, la Roumanie compte toujours 380 enquêtes actives du Parquet européen, le deuxième chiffre le plus élevé d’Europe après l’Italie.

Partager :