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Quand la fille d’un ancien agent français du KGB passe à l’Est

Quand la fille d’un ancien agent français du KGB passe à l’Est

C’est une série de photos un peu kitsch. Elles ont été prises fin novembre à Moscou. Sur l’une d’elles, devant un gigantesque drapeau russe décoré d’un aigle à deux têtes, symbole de l’héritage impérial, une femme, la soixantaine, reçoit un gros bouquet de fleurs. Sur le cliché suivant, dans un costume impeccable, un trentenaire, ravi, tient un passeport tout neuf dans la main. Ces deux Français, une mère et son fils, viennent de recevoir la nationalité russe par un décret signé de Vladimir Poutine.

Celui qui remet le bouquet de fleurs et les passeports à ces deux nouveaux citoyens russes n’est pas n’importe qui. C’est Sergueï Narychkine. Le patron du SVR, la branche des services secrets qui opère à l’étranger. Ces dernières années, il a organisé l’assassinat de plusieurs leaders tchétchènes indépendantistes réfugiés en Europe, celui de l’opposant Litvinenko, et mis en place la filière clandestine d’infiltrés aux États-Unis qui comptait dans ses rangs la jeune et belle Anna Chapman, dont la mission, grâce à sa couverture d’agent immobilier à New York, consistait à séduire des grands patrons.

« Deux nouveaux citoyens dignes de confiance »

Ce jour-là, à Moscou, dans le quartier de Iassenovo, dans le sud-ouest de la capitale – où siège le SVR, face à une copie, installée en 2023, de la statue de Félix Dzerjinski, le fondateur de la police politique d’URSS, qui avait été déboulonnée par la foule en 1991 –, il n’est pas question de monter une opération clandestine. Narychkine honore Isabelle Pâques et son fils Dimitri. Dans son discours, celui qui partageait un bureau avec Vladimir Poutine avant la chute de l’URSS, ne fait pas dans la demi-mesure : « La Russie compte désormais deux nouveaux citoyens dignes de confiance. Chacun sait que les Russes n’abandonnent jamais les leurs. Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter pour eux. Ils peuvent compter sur nous en toutes circonstances. » Le directeur du SVR, qui ne prend que très rarement la parole en public, se lance ensuite dans un dégagement sur l’Europe et la France où, dit-il, « une russophobie aveugle et incompétente règne en maître, en grande partie orchestrée par de médiocres individus ».

Isabelle Pâques et son fils ne sont pas deux Français égarés en Russie. En quittant l’Hexagone, ils ont emporté avec eux les archives de Georges Pâques. Ce normalien, plusieurs fois directeur de cabinet de ministres sous la IVe République, a travaillé après 1958 pour le ministère de la Défense puis à l’état-major parisien de l’Otan. Ils rêvent de nourrir les vitrines d’un musée de l’espionnage où l’agent français, décédé en 1993, figurera en bonne place aux côtés du Britannique Kim Philby ou de l’Américain Aldrich Ames, qui travaillaient eux aussi pour le compte de l’URSS.

Un fervent catholique

Condamné à la détention à perpétuité en 1964, Georges Pâques est une énigme. Jeune haut fonctionnaire gaulliste pendant l’Occupation, il est en poste à Alger en 1944. C’est à cette époque qu’il rencontre un chargé d’affaires soviétique et commence à livrer des documents à Moscou. Avec cette motivation : à l’époque, les Russes sont des alliés contre l’Allemagne nazie. Il est donc tout à fait légitime, estime-t-il, de les informer des querelles entre les différents courants de la Résistance. Pâques n’était absolument pas communiste. Ce fervent catholique qui se rendait à la messe tous les dimanches n’avait pas de double vie embarrassante. Il n’était pas non plus âpre au gain. Et les Russes n’ont pas eu besoin de le faire chanter : Pâques était simplement convaincu que l’influence des Américains devait être contrebalancée pour que la France conserve toute sa place dans le concert mondial.

Isabelle et Dimitri Pâques posent devant des automobiles Volga, symboles de l’Union soviétique. © (dr)

Cette « mission » qu’il s’est confiée à lui-même, il la poursuit pendant toute la guerre froide. Pendant vingt ans, alors qu’il est aux premières loges du pouvoir, il délivre de plus en plus de documents aux agents russes installés en France. Plusieurs fois par mois, à l’heure du déjeuner, il s’absente du ministère dans lequel il travaille avec une valise de documents qu’il ramène à l’heure du café. Après son arrestation – au terme d’une filature rocambolesque par la DST aux abords d’une église non loin de Paris où Pâques retrouvait son contact russe – et son procès, le haut fonctionnaire n’exprimera aucun regret.

Une « mission » à accomplir

Ayant une très haute opinion de lui-même, il expliquera aux juges qui le condamnent à la détention à perpétuité (Georges Pompidou, son camarade à Normale sup le graciera après dix ans de prison) qu’il est à l’origine de la construction du mur de Berlin. Selon lui, les informations livrées alors qu’il était alors en poste au bureau parisien de l’Otan auraient permis aux Russes d’anticiper les projets américains pour l’ex-capitale allemande et, grâce au Mur, de les contrecarrer.

Après sa condamnation, Pâques écrira une longue lettre à de Gaulle. Non pour lui demander sa clémence, mais pour se justifier : s’il a œuvré au profit des Russes, c’est par fidélité. « Je me suis efforcé de me régler sur vos propres enseignements : l’indépendance de la France […] J’ai cru comprendre ainsi que la modeste action que j’avais menée personnellement trouvait son approbation dans votre conception de l’avenir du monde. Je l’ai donc poursuivie dans l’esprit suivant : en vue de diminuer les possibilités d’un conflit causé par une mauvaise compréhension réciproque des intentions des deux camps, j’ai fait connaître aux Russes l’interprétation que l’état-major de la défense nationale donnait de la politique internationale. »

Isabelle, candidate du Front national

Il y a quelques années, l’écrivain Pierre Assouline a écrit la biographie de l’espion français. Publiée en 2012, Une question d’orgueil (Gallimard) est une formidable enquête décrivant l’engrenage ayant conduit Pâques à trahir son pays… Mais sur un aspect de son personnage, sa vie familiale, il reste frustré. Au détour d’une page, l’auteur décrit Pâques, incarcéré, demandant à voir sa fille, alors âgée de 10 ans, « dans un parloir rapproché » pour la tenir dans ses bras et lui éviter « le traumatisme d’une conversation derrière un grillage ». Lorsqu’il écrit son livre, la fillette est devenue une mère de famille. Assouline cherche à la retrouver. Sans succès. « J’avais une piste à Nice, du côté de la promenade des Anglais, mais cela n’a rien donné, écrit-il dans son livre. Vraiment dommage. »

Isabelle Pâques est effectivement longtemps restée extrêmement discrète. En 2015, elle sort de l’ombre modestement. Sans évidemment mettre en avant le parcours de son père, elle se présente aux élections cantonales dans le Morvan sous la bannière du Front national (elle est battue). Propriétaire dans la région d’un moulin « élégamment décoré et assez cossu », de l’aveu de son colistier de l’époque, elle s’est engagée en politique, se souvient-il, par « peur du déclin de la France ». Ironie de l’histoire, celui-ci se souvient avoir fêté l’anniversaire d’Isabelle Pâques à l’hôtel du Vieux Morvan, le même où en 1981 François Mitterrand avait attendu avec ses proches la proclamation des résultats de la présidentielle.

Fin novembre, la cérémonie de leur naturalisation s’est déroulée en présence du patron des services secrets russes, Sergueï Narychkine (à droite). © (dr )

Depuis, son engagement politique se limite à quelques posts sur Facebook en faveur de Marine Le Pen, Marion Maréchal ou Florian Philippot. Elle ne cache rien, en revanche, de sa haine envers Emmanuel Macron. Elle y relaie des messages d’une folle violence ainsi que pas mal de fake news antivaccination. Depuis la guerre en Ukraine, Isabelle Pâques a surtout choisi un camp : elle soutient la Russie – « 27 millions de Russes sont morts pour libérer l’Europe. Aujourd’hui, les armes des nazis tuent des Russes », déclare-t-elle –, défend le Donbass sous contrôle russe et ridiculise les positions européennes pro-Zelensky.

Sur Facebook,la fille de Georges Pâques partage son émerveillement lorsqu’elle visite le musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg. © (dr)

Dans le discours qu’elle a prononcé au siège du SVR à Moscou lors de la réception de son passeport (Le Point a pu en prendre connaissance), elle dévoile le fond de sa pensée : « La vie est devenue pénible dans une France méconnaissable, marquée par une russophobie agressive et un mouvement LGBT délibérément imposé, interdit en Russie […]. Le résultat était visible aux yeux du monde entier lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de 2024 à Paris. Les bacchanales étaient présentées comme une innovation, l’obscénité comme une libre expression des émotions. Ce que mon père redoutait tant, ce contre quoi il protestait et qu’il voulait tant empêcher, s’est produit. »

« Je préfère mourir ici, en Russie »

Dans ses échanges via WhatsApp avec Le Point, Isabelle Pâques refuse de développer : « Vos positions sur la situation actuelle sont en partie la raison pour laquelle je suis partie […]. Vous racontez tellement d’âneries que vos lecteurs ne sont plus à ça près. » Isabelle Pâques s’est en revanche confiée à Nikolaï Dolgopolov, chroniqueur à la Rossiiskaïa Gazeta, un journal plus que proche du Kremlin, pour justifier son départ : « Les Français ont peur de la guerre. Et si elle éclatait, ce que je ne crois pas, je préfère mourir ici, en Russie. Mon fils et moi avons pris la bonne décision. Et sans l’aide de nos amis – les fidèles camarades russes de mon père dans les services de renseignement – la procédure aurait pu s’éterniser. C’est grâce à leurs efforts que nous recevons aujourd’hui des passeports russes. Nous leur en sommes profondément reconnaissants. » Dans son article, le journaliste s’en donne à cœur joie pour vanter les mérites de Georges Pâques, « le meilleur agent soviétique ayant jamais opéré en France, un homme cultivé et intègre, enclin à l’analyse et à une évaluation stratégique lucide de la situation mondiale, capable de faire des choix à la fois originaux et intègres ».

Désormais installée à Saint-Pétersbourg, dans un appartement à proximité de la perspective Nevski, Isabelle Pâques a coupé les ponts avec plusieurs de ses proches en France. Elle prévoit d’occuper ses journées pour publier « un ouvrage nouveau, honnête et détaillé sur [s]on père et tout ce qu’il a accompli. [Lui qui] était le meilleur père du monde ». En attendant, elle profite de balades et confie aimer beaucoup cette ville. « Elle nous ressemble, elle a une âme. » Elle prend des photos de l’Ermitage, le palais des tsars (« Le château de Versailles est une maison de jardiniers à côté », raille-t-elle). Son fils Dimitri envisage, lui, d’ouvrir un restaurant.