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Mercosur : comment Meloni a lâché Macron

Mercosur : comment Meloni a lâché Macron

Le Conseil sera saisi du dossier Mercosur vendredi. La Commission lâche ses dernières cartouches pour convaincre les oppositions. L’Italie s’en réjouit, Macron réserve, lui, sa décision.

Le coup est tombé lundi 5 janvier. Dans une lettre adressée aux présidents du Conseil et du Parlement européen, Ursula von der Leyen lâche 45 milliards d’euros sur la table aux agriculteurs pour s’assurer du soutien des derniers récalcitrants contre la signature de l’accord avec le Mercosur. Le lendemain, mardi, à 17 heures, l’Italienne Giorgia Meloni tweete sa victoire : Rome « accueille avec satisfaction » cette « décision demandée par l’Italie » et y voit un « pas en avant significatif ».

Le verrou italien contre le Mercosur a sauté en vérité dès le 19 décembre, quand von der Leyen s’était engagée à préparer cette lettre pour début janvier. Un tweet calculé, qui claque comme une porte au nez de Paris. En rendant publique sa satisfaction, la présidente du Conseil italien fait plus que valider les concessions de von der Leyen : elle signale à Emmanuel Macron que le front commun du 18 décembre est définitivement rompu. À Rome, on ne bloquera plus la signature de l’accord avec le Mercosur, c’est certain. Or, tout indique que le Conseil va être appelé à se prononcer ce vendredi 9 janvier.

Tour de passe-passe budgétaire

Que contient ce « cadeau » de 45 milliards d’euros qui a fait plier Rome ? Ursula von der Leyen ne sort pas la planche à billets, mais réalise une ingénierie financière audacieuse. Elle propose que, pour la future PAC (2028-2034), les États puissent siphonner tout de suite « jusqu’aux deux tiers » des sommes habituellement réservées à la révision de mi-parcours. Ce n’est pas de l’argent magique, mais une avance sur héritage. Une trésorerie qui permet d’afficher le chiffre politique de 45 milliards d’euros disponibles dès le début du cycle.

La Commission promet aussi – autre demande commune à l’Italie et à la France – de « sanctuariser » le budget principal de la PAC (près de 294 milliards d’euros) et de doubler le filet de sécurité de crise à 6,3 milliards d’euros. Là où le cabinet d’Annie Genevard, la ministre de l’Agriculture, demandait encore du temps pour « analyser la répartition et le financement » de cette enveloppe surprise, Giorgia Meloni a immédiatement encaissé le gain politique.

Autre dossier brûlant à désamorcer avant la signature du Mercosur : le prix des engrais. C’est la France qui a mené la fronde. C’est Paris qui a construit, mois après mois, une coalition robuste (Pologne, Autriche, Irlande, Portugal et… Italie) pour exiger la suspension du Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF). L’enjeu est colossal pour les fermes céréalières : éviter une facture estimée à 4 000 euros par exploitation, même après que la France a réussi à faire baisser la pénalité financière de la Commission de 30 % à 1 %. À Bruxelles, où Annie Genevard est attendue ce mercredi, la ministre va exiger la « neutralité des coûts », soit par une suspension pure et simple de la taxe carbone, soit par une mise à zéro des valeurs par défaut.

La Commission s’apprête à céder, probablement via une clause de sauvegarde rétroactive au 1er janvier. Mais c’est Rome qui passe à la caisse. En obtenant la neutralité des coûts pour ses agriculteurs grâce au travail technique français, et en sécurisant le budget PAC, l’Italie n’a plus de raison objective de bloquer l’accord Mercosur. Paris a fourni les munitions, Rome a tiré… et changé de camp.

Annie Genevard, seule au front avec son arrêté

Voyant la minorité de blocage s’évaporer et l’Italie lui échapper, Annie Genevard débarque à Bruxelles avec une stratégie de repli : puisque l’Europe ne bloquera pas l’accord, la France imposera unilatéralement ses « mesures miroirs ». La ministre va notifier un arrêté interdisant l’importation de produits traités avec cinq substances bannies en France. C’est un coup de force juridique, mais aussi une assurance-vie politique face à la colère paysanne qui vient. Le message adressé à la FNSEA est limpide : « L’Europe nous a lâchés, mais la France vous protégera. » Une fois l’arrêté notifié, Bruxelles aura dix jours pour réagir : l’accepter, le rejeter, ou – scénario rêvé par Paris – le généraliser à toute l’UE.

Pour prouver que ce n’est pas du vent, le ministère promet un dispositif musclé : les brigades de contrôle ne se limiteront pas aux frontières mais descendront « dans les magasins et les entrepôts » traquer les produits interdits. Officiellement, Paris jure que la mesure est « erga omnes » (valable pour tous les pays, pas seulement le Mercosur) et cite l’Asie ou l’Afrique. Mais personne n’est dupe : si la France croyait encore pouvoir bloquer l’accord au Conseil, elle n’aurait pas besoin de brandir la menace d’une forteresse nationale.

C’est une gestion de défaite : préparer le récit politique du « nous avons tout fait » pour limiter les dégâts face aux tracteurs de février. À la fin de la semaine, le Conseil autorisera probablement la Commission à signer l’accord avec le Mercosur. Emmanuel Macron n’a pas encore décidé s’il votera oui, non ou s’il s’abstiendra. La France s‘est bien battue pour obtenir des garanties : clause de sauvegarde agricole, élimination des résidus de pesticides, préservation de la future PAC… Après avoir obtenu beaucoup, on ne comprendrait pas que la France se range dans le camp minoritaire du « non ». Et l’abstention n’aurait aucun sens politique.