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Venezuela : « Face à l’influence américaine, la France et l’Europe ont une carte à jouer »

Venezuela : « Face à l’influence américaine, la France et l’Europe ont une carte à jouer »

INTERVIEW. Entre violation du droit international et espoir de transition démocratique, quelle place pour la France dans ce nouveau grand jeu latino-américain ? La ministre Éléonore Caroit livre son analyse sur la fin du régime Maduro.

« Il ne faut pas avoir peur des mots. » Pour Éléonore Caroit, ministre déléguée chargée de la Francophonie, des Partenariats internationaux et des Français de l’étranger, qualifier le régime de Nicolas Maduro de « dictature » n’est pas une option mais une nécessité pour décrire la réalité d’un pays étouffé.

Mais si le dictateur est hors-jeu, le système chaviste, lui, semble faire de la résistance sous l’égide de Delcy Rodriguez. Dans cet entretien, la Franco-Dominicaine, qui a arpenté les bidonvilles de Caracas et porté la voix des Français d’Amérique latine à l’Assemblée nationale, décrypte les enjeux d’une transition qui ne doit pas être « imposée de l’extérieur ».

Entre réalisme diplomatique et message d’espoir à la jeunesse vénézuélienne, elle appelle la France à redevenir un acteur central dans la région.

Le Point : Qualifieriez-vous de « mise hors-jeu d’un dictateur » ce qui vient de se passer au Venezuela ?

Éléonore Caroit : Il faut d’abord rappeler un fait : c’est une intervention militaire américaine, menée en violation du droit international. L’opération est intervenue en dehors du cadre des Nations unies. Ensuite, oui, il y a le départ de Nicolas Maduro, qui était un dictateur.

Vous employez donc le mot « dictateur » sans hésiter, contrairement à certains ?

Je pense qu’il ne faut pas avoir peur des mots dès lors qu’on est face à un régime autocratique avec des prisonniers politiques, des privations de liberté, et des élections confisquées. Il a fallu négocier pour que ces élections aient lieu et pour que des garanties de sincérité du scrutin soient respectées.

Et Nicolas Maduro a refusé de quitter le pouvoir, de publier les résultats de l’élection du 28 juillet 2024 qui auraient sans nul doute révélé sa défaite. Je pense qu’il ne faut pas avoir peur de décrire la réalité de ce qu’est devenu le Venezuela.

Quand vous êtes-vous rendue sur place la dernière fois ?

C’était en 2022, quand j’étais députée des Français de toute l’Amérique latine et des Caraïbes. À l’époque, la situation était déjà très dégradée. La France était investie dans un processus de soutien au retour de la démocratie. La question consistait à savoir si les élections pourraient se tenir.

Avec l’ambassadeur de France de l’époque, nous avions rencontré des personnalités politiques pour les inviter notamment au Forum de Paris pour la paix, afin d’avancer sur des processus de médiation. Il fallait réussir à mettre en place un accord et que ces élections puissent se dérouler.

Je me suis rendue dans le bidonville de Petare, à Caracas. Au-delà des privations de liberté, des arrestations arbitraires, du non-respect des droits de l’homme, il y a une pauvreté immense dans le pays.

Il faut rappeler l’ampleur de l’exode : environ huit millions de Vénézuéliens sont partis. Ce pays a été étouffé économiquement et socialement. C’est cela, la réalité du Venezuela aujourd’hui.

Delcy Rodriguez a succédé à Nicolas Maduro. Le système chaviste est-il encore intact ?

Delcy Rodriguez, par exemple, est une figure sous sanctions internationales, qui a occupé des postes clés comme le ministère des Hydrocarbures. Elle était au cœur du dispositif de Maduro.

La question aujourd’hui est de savoir si ces dirigeants ne restent en place que pour une courte période de transition, permettant aux vainqueurs des élections de juillet 2024 de prendre le pouvoir, ou si la volonté populaire sera à nouveau bafouée.

Sur place, tous les Vénézuéliens avec qui j’échange assurent que « rien ne change ». Croyez-vous malgré tout à une transition ?

C’est très difficile de prévoir ce qui va se passer. Tout le monde est dans un état de surprise et la France n’a évidemment pas pris part aux événements. Nous les avons qualifiés de violations du droit international. Une fois qu’on a dit cela, face à cette situation, que peut-on faire ?

Lorsque le président de la République s’entretient avec Maria Corina Machado [opposante vénézuélienne et Prix Nobel 2025, NDLR] et Edmundo Gonzalez Urrutia, qui a vraisemblablement gagné les élections de 2024, il envoie un signal fort à la diaspora – un quart de la population a dû fuir – et à ceux qui sont sur place, y compris les Français du Venezuela, dont beaucoup sont franco-vénézuéliens.

Les déclarations américaines sont parfois contradictoires, les Vénézuéliens ne savent pas ce qui se passe : il y a beaucoup d’inquiétude.

L’important est d’être acteur d’un changement positif, dans lequel les Vénézuéliennes et les Vénézuéliens prennent en main leur destin. Cela ne saurait être imposé de l’extérieur. L’histoire des transitions montre que des changements peuvent se faire par étapes : à un moment, le pouvoir en place évolue, ouvre des portes.

Le centre de gravité du pouvoir a-t-il bougé depuis l’intervention américaine ?

Il est extrêmement difficile de répondre à ce stade sans être sur place. D’après les échanges que j’ai avec la population, les discussions avec notre ambassadeur, j’ai l’impression que nous sommes toujours dans une phase d’attente. Les déclarations américaines sont nombreuses, parfois contradictoires. Les Vénézuéliens ne savent pas ce qui se passe. Il y a beaucoup d’inquiétude.

Éléonore Caroit lors d’une mobilisation contre la dictature à Paris.

Cette séquence redessine la carte géopolitique : influence chinoise, retour américain « en force » en Amérique latine… Comment la France se situe-t-elle ?

Les États-Unis reviennent en force dans ce qui a été longtemps leur aire d’influence quasi exclusive. La France et l’Union européenne ont une carte à jouer. Il y a une francophonie importante en Amérique latine, un réseau d’Alliances françaises remarquable, des générations de dirigeants formés dans les lycées français, attachés à nos valeurs.

L’Amérique latine doit revenir dans l’agenda diplomatique. Concernant le Venezuela, il faudrait une véritable mobilisation internationale pour aider les Vénézuéliens à reprendre leur destin en main, en partenariat avec les acteurs régionaux. La France est prête à y reprendre sa part.

La Prix Nobel de la paix Maria Corina Machado est-elle encore la clé, malgré son exil ?

J’ai échangé avec elle en octobre dernier. J’avais reçu sa fille à l’Assemblée nationale au moment où elle était partie. Il est incontestable qu’elle a une popularité, une légitimité, un courage salué par les Vénézuéliens.

Elle a été empêchée de se présenter à la présidentielle et a soutenu la candidature d’Edmundo Gonzalez, alors qu’en réalité, c’était elle le visage de l’opposition. Nous appelons à une véritable transition démocratique.

Comment vont les Français du Venezuela ?

L’ambassade et le consulat fonctionnent en format réduit. Cela a un impact direct sur les démarches et la présence française. Mais il y a aussi des points d’appui : l’École française, qui a souffert des départs mais a montré une résilience impressionnante ; une Alliance française, un centre culturel. La communauté est officiellement de 2 052 Français, en baisse par rapport à 2020. Beaucoup sont partis.

Sur le plan sécuritaire, à ce stade, d’après nos informations, ils sont en sécurité. Le calme est revenu à Caracas, même si beaucoup sont en télétravail et que la vie quotidienne reste marquée par l’incertitude.

Il reste, sur place, une chambre de commerce franco-vénézuélienne et des entrepreneurs français. Il y a eu des flux commerciaux importants, puis c’est devenu plus complexe. Certains acteurs conservent des actifs, parfois non exploités.

Que diriez-vous au Vénézuélien de 20 ans qui n’a connu que le chavisme et la pauvreté ?

Je lui dirais de garder espoir. Les Vénézuéliens forment un peuple qui a énormément de ressources. Partout où ils vont, ils créent, ils innovent, ils s’adaptent.

Il faut qu’ils gardent espoir et qu’on les aide à obtenir une transition pacifique, démocratique et respectueuse de leur volonté. Et je lui dirais de croire en lui-même, et dans le destin de sa nation : le Venezuela était et redeviendra une grande nation.