LETTRE DES ARMÉES. Venezuela, Ukraine, Mali, Libye : les hélicoptères restent au cœur du champ de bataille, malgré l’arrivée des drones. Rencontre avec le commandant de l’aviation légère de l’armée de terre et son adjoint.
Depuis le raid héliporté américain au Venezuela le 3 janvier, tous les regards se tournent vers les forces aéroterrestres, y compris en France. Comme aux États-Unis, les hélicoptères de combat et de transport sont, pour leur majorité, rattachés à l’armée de terre. Celle-ci est chargée de la « bulle » inférieure du champ de bataille, laissant à l’armée de l’air le combat à plus haute altitude. Les hélicoptères français de l’aviation légère de l’armée de terre (ALAT) ont à leur actif plusieurs succès opérationnels, ce qui est rare au sein de l’Otan.
Ils ont par exemple conduit des phases cruciales de l’opération Harmattan, qui a abouti à la chute du régime de Mouammar Kadhafi en Libye en 2011, et de l’opération Serval durant les premières heures de laquelle les Gazelle ont largement contribué à stopper l’avancée djihadiste au Mali, en 2013. Rencontre avec le général David Cruzille, commandant de l’ALAT (COMALAT), et son adjoint, le général Hubert Doutaud, dans leur nouveau quartier général de Metz.
Le Point : Les lourdes pertes des hélicoptères russes et ukrainiens au début de l’invasion massive de 2022 avaient terni l’image de cette arme. Mais les réflexions récentes semblent montrer que l’hélicoptère va rester pertinent dans les conflits de demain. Quels retours d’expérience tirez-vous du conflit en Ukraine ?
Général David Cruzille : L’invasion a eu lieu il y a bientôt quatre ans et les conclusions que nous avions tirées initialement ont fortement évolué. Au début, durant la guerre de mouvement, les hélicoptères ont été très efficaces. Lorsque les positions se sont figées, ils l’étaient moins. Dès que vous avez du mouvement au sol, l’hélicoptère est à son avantage !
Par ailleurs, les Russes volaient haut et de jour, ils étaient extrêmement vulnérables. Ils ont changé de tactique très rapidement et volent désormais plus bas et de nuit : leur taux de pertes a fortement diminué. Leurs hélicoptères ont d’ailleurs été bien plus efficaces lors des contre-attaques ukrainiennes en 2023. Côté ukrainien, les hélicoptères obtiennent aujourd’hui des résultats prometteurs dans la lutte anti-drones : ils volent en binôme, de nuit, pour détruire les drones Shahed russes.
Général Hubert Doutaud : Aujourd’hui, l’Ukraine a l’une des meilleures armées au monde, ils sont très innovants et font des choses extraordinaires. Les 80 hélicoptères environ qui leur restent sont à l’origine d’une bonne partie des destructions de drones Shahed, alors même qu’ils ne disposent pas de matériel de dernière génération.
En France, nos appareils sont plus récents et adaptables, nous pouvons apporter une contribution importante à la lutte anti-drones. Nous l’avons d’ailleurs intégrée aux missions potentielles des hélicoptères d’attaque Tigre, dont le canon et le système de visée sont particulièrement adaptés, mais aussi des hélicoptères de transport, dans la soute desquels des tireurs peuvent être installés.
Pensez-vous qu’un conflit direct avec la Russie soit imminent ?
D. C. : L’erreur serait de ne pas s’y préparer.
Que vous inspire la partie aéroterrestre du raid américain au Venezuela, qui a impliqué des hélicoptères d’attaque et de transport pour les commandos ?
D. C. : La capacité des hélicoptères à opérer de nuit dans un environnement complexe, l’effet de surprise qu’ils procurent, leur capacité à réorienter leur mission sur court préavis et à permettre au chef tactique d’être au cœur de l’opération pour prendre la meilleure décision en fonction de l’évolution de la situation, sont des atouts précieux. L’absence de données tactiques détaillées sur le déroulement de l’opération américaine ne me permet pas de vous en dire plus à ce stade.
Les drones vont-ils remplacer les hélicoptères, comme certains analystes militaires l’annoncent ?
D. C. : Les drones ne remplaceront pas nos hélicoptères demain ! Ils prolongeront leurs actions et amplifieront leurs effets. D’ailleurs, un drone de plusieurs tonnes à décollage vertical requiert la puissance et l’endurance d’une turbine… et cela s’appelle un hélicoptère. Vous pouvez le « droniser » en vous passant d’équipage pour le faire voler en ligne droite, mais l’infiltration en vol tactique, au ras du sol, restera très exigeante.
H. D. : Il y a aussi une question de confiance, d’expertise et d’éthique. Pour déposer vingt commandos dans une zone de combat, nous utiliserons toujours des hélicoptères avec un équipage à bord. L’intelligence humaine est irremplaçable. Par exemple, lors des combats en Libye, durant les premiers raids, nous avions réussi à faire comprendre aux soldats de Kadhafi que nous n’en voulions qu’à leurs matériels. Dès lors, quand ils entendaient nos hélicoptères arriver, ils se regroupaient loin des véhicules, de manière très visible et exposée, sachant que nous n’allions pas leur tirer dessus. Je ne suis pas sûr que des drones auraient permis de conduire de telles missions.
Comment les hélicoptères peuvent-ils être « augmentés » par les drones sur le champ de bataille ?
D. C. : Cela fait des années que nous intégrons les drones dans nos modes d’action. Quand j’étais lieutenant, je travaillais déjà avec le 61e régiment d’artillerie et ses drones. Cette coopération s’est illustrée dans la bande sahélo-saharienne avec les drones Reaper. Aujourd’hui, nous nous concentrons sur le développement d’une capacité de lancement de drones depuis nos aéronefs.
Nous pourrions ainsi déployer des drones aux fonctions variées depuis les rampes des hélicoptères d’attaque Tigre, ou la soute des hélicoptères (de transport) Caïman. C’est assez rapidement accessible, et Thales avec le projet Toutatis, MBDA avec le drone Mutant ou encore Airbus avec le FlexRotor travaillent par exemple sur le sujet. Nous pouvons imaginer qu’un hélicoptère approchant une zone d’action puisse larguer un drone qui irait mener une mission de reconnaissance dix kilomètres en avant.
Il faudrait donc que le drone vole plus vite que l’hélicoptère ?
H. D. : Lorsque nous approchons en hélicoptère de notre objectif, nous n’allons pas à une vitesse élevée car nous volons bas, pour nous protéger des radars. Pour voler vite, il faut voler haut. Lors de cette phase de vol moins rapide, il est possible de déployer des drones assez facilement. Un drone léger, lancé de nos hélicoptères, pourra peut-être voler plus haut sans se faire repérer. Nous espérons que cette capacité sera disponible à la fin de la décennie et industrialisée à l’horizon 2035. Mais nous n’attendons pas pour nous entraîner. Au 3e régiment d’hélicoptères de combat d’Étain, nous nous entraînons déjà avec des drones dérivés du commerce pour développer nos modes d’action.
Espérez-vous disposer de drones de type « ailier fidèle », capables d’accompagner et de protéger un hélicoptère habité, et de mener les missions les plus dangereuses ?
D. C. : Ce type de projet est particulièrement complexe, car pour qu’il soit intéressant, il faut qu’il ne coûte pas cher. Si l’ailier fidèle coûte le prix de l’hélicoptère, cela réduit son intérêt !
H. D. : Les Anglo-Saxons avancent vite dans cette direction, mais restent loin du but. Dans les milieux maritime ou aérien, le milieu est homogène donc la mission de l’ailier fidèle est plus facile à conduire. Mais notre milieu n’est vraiment pas homogène : il y a de nombreux obstacles dans le terrain et notre ailier fidèle devra voler très bas, sous la couverture des radars, ce que seule une IA puissante peut faire. Or, nous ne savons pas encore embarquer une IA capable de voler à quelques mètres du sol.
Quelles technologies nous manquent ?
H.D. : Nous développons comme plusieurs autres pays le concept de MUMT, pour manned-unmanned teaming system, ou système de collaboration entre aéronefs habités et drones. Nous les installons sur nos hélicoptères à l’occasion de leur rénovation, l’enjeu essentiel étant de disposer d’un canal de télécommunication sécurisé pour recevoir les informations du drone, prendre le contrôle de sa boule optronique pour la diriger temporairement sur une cible qui nous intéresse, voire pour prendre le contrôle du drone.
Où placez-vous le curseur pour choisir entre drone et hélicoptère, selon la mission ?
D. C. : Les missions complexes, qui nécessitent une coordination fine, imposent que l’humain reste au cœur de la décision. En revanche les drones sont parfaitement adaptés pour les missions plus simples ou dangereuses.
H.D. : Dans les zones fortement brouillées, le drone ne tient pas, alors qu’un aéronef habité passe à travers le brouillage.
Les États-Unis misent beaucoup sur les appareils à rotor basculant, qui décollent verticalement puis pivotent leurs hélices pour voler comme un avion, plus vite qu’un hélicoptère. Faut-il s’en inspirer ?
D. C. : Nous projetons régulièrement nos appareils en opérations extérieures à l’aide de l’avion A400M ou des porte-hélicoptères amphibies de la Marine (les navires de classe Mistral, NDLR), ce qui serait impossible avec ce type d’aéronef très encombrant.
H. D. : De plus, le gain de vitesse ne correspond pas à nos besoins. Nous réalisons nos missions entre 100 et 150 km devant les troupes de l’armée de terre, et nous volons déjà à 250 km/h. Nous préférons nous concentrer sur le gain en survivabilité (la protection des équipages et de l’appareil, NDLR) grâce à de l’autoprotection, plus de discrétion acoustique et radar, ou encore un emploi tactique amélioré pour ne pas être détecté. Nous améliorons aussi nos systèmes anticollisions, qui restent une priorité (en 2019, deux hélicoptères de l’ALAT étaient entrés en collision au Mali durant une opération, tuant 13 soldats).
Quelles sont les grandes étapes à venir pour le renouvellement des matériels ?
D. C. : En 2025, nous avons confirmé la rénovation à mi-vie du Tigre, qui nous assure son efficacité jusqu’à 2045 au moins, et nous avons remplacé les quatre anciens hélicoptères (de transport) Puma de Djibouti par quatre Caïman. À partir de 2026, les 18 Caïman « forces spéciales » vont arriver au 4e régiment d’hélicoptères des forces spéciales de Pau. Par ailleurs, nous mettrons en service la roquette guidée laser sur nos Tigre. En 2027, nous recevrons de nouveaux radars ATNAVICS, en remplacement des anciens Spartiate. Leur utilité principale est de pouvoir faire atterrir un hélicoptère sans visibilité, dans un champ par exemple.
H. D. : Ces radars permettent de récupérer nos hélicoptères en conditions complexes et vont donc faciliter la décision d’emploi.
D. C. : En 2028, nous installerons deux hélicoptères (de transport) Cougar à La Réunion. Et en 2029, ce sera l’arrivée du nouvel hélicoptère léger Guépard. Nous attendons beaucoup de cet appareil modulaire et dual (à usage civil et militaire). 169 appareils remplaceront cinq types de flottes dans les trois armées ! Nous espérons pouvoir armer les nôtres avec le missile antichar Akéron-LP, ce qui n’est pas encore acquis. L’armée de terre a besoin de cette trame antichar.
L’Australie a annoncé vouloir « enterrer dans le sable » ses hélicoptères Caïman, dont elle n’est pas satisfaite. Elle s’est aussi séparée de ses Tigre. N’y aurait-il pas un meilleur usage pour ces appareils ?
D. C. : D’un pays à l’autre, avec la même flotte, vous pouvez avoir des situations très différentes. Quoi qu’il en soit, nous sommes en discussion pour récupérer des pièces de Tigre australiens, et le sujet sera certainement ouvert pour les Caïman. Tout dépend de l’industriel, Airbus, qui devra le cas échéant faire les démarches et certifier les pièces récupérées.

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