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Trump, un an après : l’économie en « K » qui divise l’Amérique

Trump, un an après : l’économie en « K » qui divise l’Amérique

ÉPISODE 1/5. Les riches prospèrent, les classes moyennes peinent. Après un an de Trump II, les chiffres du PIB brillent mais les Américains doutent. Chronique d’une dissonance.

Douze mois après l’investiture de Donald Trump, l’économie américaine ressemble à ces gratte-ciel de verre de Manhattan : vue de loin, ça brille ; au pied des tours, on sent les courants d’air glacés. 2025 n’a été ni l’apocalypse annoncée par les uns, ni l’âge d’or promis par les autres.

Plutôt un cocktail paradoxal : une croissance qui carbure par intermittence, une inflation contenue mais collante, un marché du travail qui se refroidit, et une redistribution des gains de plus en plus inégalitaire. Bienvenue dans l’Amérique « en K » version Trump, avec deux trajectoires opposées : très bonne pour les plus aisés, plus difficile pour la classe moyenne et les plus pauvres.

La croissance joue au yo-yo

Le récit dominant est celui d’une économie « résiliente ». Le troisième trimestre a même affiché une croissance de 4,3 % en rythme annualisé, du jamais vu depuis deux ans. Un chiffre qui a surpris les prévisionnistes et alimenté le storytelling triomphal de la Maison Blanche. Derrière cette performance, deux moteurs principaux : la consommation des ménages aisés qui continue de tourner à plein régime, et surtout l’investissement massif dans l’intelligence artificielle, selon l’étude Deloitte. La tech devient le nouveau pétrole américain, et les entreprises y injectent des milliards pour ne pas rater le train.

Mais cette photographie flatteuse cache une vidéo plus heurtée. Le premier semestre avait connu un ralentissement brutal, et les économistes tablent sur un quatrième trimestre atone, plombé par les 43 jours de « shutdown » fédéral. Sur l’ensemble de 2025, la croissance annuelle devrait tourner autour de 1,7 à 2 %, correcte mais loin d’être triomphale. Un atterrissage, certes, mais pas en douceur pour tout le monde.

Retour de l’inflation et refroidissement des créations d’emploi

L’inflation a cessé d’être l’incendie macroéconomique de l’ère post-Covid. Fin 2025, elle s’établit autour de 2,7 à 3 % selon les mesures, avec une inflation sous-jacente proche de 3 %. Le logement continue de peser lourd sur les budgets, et il faut le rappeler : une inflation qui baisse ne signifie pas que les prix baissent. Cela veut simplement dire qu’ils montent moins vite. Les Américains en sont cruellement conscients à chaque passage en caisse.

C’est peut-être là que le bât blesse le plus. Le marché du travail se refroidit nettement. Le rythme mensuel des créations d’emplois est tombé à environ 30 000 postes en fin d’année, contre plus de 100 000 en début de mandat. En novembre, le chômage a grimpé à 4,6 %, son plus haut niveau depuis quatre ans. Et les licenciements ont bondi de 54 % sur l’année, à 1,1 million de personnes concernées.

La Maison Blanche minimise, évoquant une « normalisation » liée à la baisse de l’immigration et à l’automatisation. Mais pour les jeunes diplômés et les travailleurs peu qualifiés, cette « normalisation » ressemble surtout à une galère grandissante. Les offres d’emploi se raréfient, et l’incertitude commerciale dissuade les entreprises d’embaucher.

Le grand écart : l’Amérique « en K »

« L’économie en K nous regarde droit dans les yeux », a résumé James Knightley, économiste chez ING, dans une note publiée le 23 décembre 2025. D’un côté, la Bourse tient bon, portée par les valeurs technologiques et l’IA. Les ménages aisés, ceux qui possèdent des actions et des biens immobiliers, voient leur patrimoine prospérer.

De l’autre, les classes moyennes et populaires subissent de plein fouet la hausse des prix du quotidien – alimentation, santé, assurances. La seconde catégorie est plus nombreuse… Lors des midterms de novembre prochain, Donald Trump en mesurera les conséquences dans les urnes, avec seulement 36 % des Américains qui approuvent sa gestion de l’économie, selon le dernier baromètre Gallup.

La confiance ébranlée des ménages

Cette dissonance est politique autant qu’économique. Les indicateurs macro peuvent afficher du vert pendant que l’expérience quotidienne vire au rouge. D’où cette dissonance entre un PIB correctement orienté mais une grogne économique qui monte. En décembre, l’indice de confiance des consommateurs du Conference Board est tombé à 89,1 (sur un indice 100 établi en 1985), en baisse de 3,8 points, son plus bas depuis l’annonce des premiers tarifs au printemps lors du fameux « Liberation Day ».

Pour la première fois en quatre ans, les Américains jugent négativement leur situation financière personnelle. La guerre commerciale et l’incertitude tarifaire ont manifestement accentué le pessimisme des ménages américains quant à leurs finances personnelles et à l’économie en général.

Les droits de douane au cœur du réacteur économique

L’indice de confiance de l’Université du Michigan, autre baromètre de référence, raconte la même histoire avec un scénario en montagnes russes : chute brutale à l’entrée en fonction de Trump en janvier, rebond fragile en juin-juillet, puis rechute à l’automne. On lira avec profit l’article de The Economist à ce sujet.

Rien n’a autant structuré l’année que la politique commerciale. Trump a transformé les États-Unis en forteresse tarifaire, imposant des droits de douane massifs sur pratiquement tous les partenaires commerciaux. Résultat : plus de 200 milliards de dollars collectés entre janvier et décembre 2025, soit trois fois plus qu’en 2024. Le taux moyen des droits de douane est passé de 2,4 % en début d’année à près de 18 % fin décembre, du jamais vu depuis 1935.

Le président présente cette manne comme un butin de guerre arraché aux nations étrangères. En réalité, ce sont les importateurs américains qui paient la facture, et une partie finit inévitablement dans les prix à la consommation. Selon Bloomberg, Goldman Sachs estimait, dans une note publiée fin octobre, que 55 % de la charge tarifaire sera assumée par les ménages américains cette année. Si dans les premiers temps, les importateurs ont absorbé le choc sur leurs propres marges, à la fin, ils répercutent sur les prix…

« WE’RE SCREWED ! » : l’angoisse du remboursement

Et c’est là que le dossier devient explosif. Car la Cour suprême doit se prononcer – peut-être dès ce mercredi – sur la légalité de l’essentiel de ces droits de douane. Pour les imposer, le président Trump s’est prévalu d’une interprétation de l’International Emergency Economic Powers Act de 1977, une loi destinée aux urgences nationales. Donald Trump a ainsi décidé seul, sans l’appui du Congrès. Interprétation abusive ? Les juges, conservateurs comme progressistes, ont manifesté un scepticisme marqué lors des audiences de novembre. Si la Cour invalide ces tarifs, jusqu’à 90 milliards de dollars pourraient devoir être remboursés aux entreprises.

Donald Trump ne cache pas son anxiété. Lundi dernier, il a écrit sur Truth Social : « Cela pourrait être impossible, mais si c’était le cas, ce seraient des sommes si énormes qu’il faudrait des années pour déterminer de quel montant nous parlons et même à qui, quand et où payer. » Avant de conclure de manière plus lapidaire : « En d’autres termes, si la Cour suprême se prononce contre les États-Unis d’Amérique sur ce jackpot de sécurité nationale, WE’RE SCREWED (Nous serions fichus) ! »

Son secrétaire au Trésor, Scott Bessent, se veut rassurant : les 774 milliards de dollars de trésorerie fédérale suffiraient à couvrir les remboursements, qui s’étaleraient sur plusieurs mois. Mais il prévient aussi : « Ce sera une aubaine pour les entreprises. Costco, qui poursuit le gouvernement, va-t-elle reverser cet argent à ses clients ? » La question en dit long sur la confusion ambiante.

Et maintenant ?

Un an après l’investiture, le trumpisme économique présente donc un double visage : celui d’une macroéconomie qui tient malgré les turbulences, et celui d’une société qui doute. Les entreprises, confrontées à un tarif book – le recueil officiel des droits de douane – de 4 500 pages (contre 3 700 un an plus tôt), naviguent dans un brouillard réglementaire permanent. Les ménages ordinaires, eux, regardent les chiffres du PIB sans se reconnaître dans le tableau merveilleux brandi par Trump.

Le verdict de la Cour suprême, attendu à tout moment, pourrait devenir un moment charnière : soit il consolide l’architecture commerciale de Trump II, soit il ouvre un front d’incertitude majeur pour les entreprises. Mais quelle que soit l’issue judiciaire, la vraie question demeure politique : combien de temps une prospérité aussi inégalement répartie peut-elle rester vendable ? L’Amérique en « K » risque de le découvrir en 2026. Du « K », il ne faudrait pas finir par le « Z » comme zéro.