Ancienne icône musicale devenue figure centrale de l’opposition, Bobi Wine défie pour la seconde fois Yoweri Museveni lors de la présidentielle du 15 janvier, dans un climat de forte intimidation. Portrait.
Dans les allées de Kamwokya, quartier de poussière et de tôles froissées au nord-est de Kampala où il a grandi, le nom de Bobi Wine n’est plus seulement un pseudonyme de scène ; c’est un cri de ralliement pour une génération qui n’a connu qu’un seul visage au pouvoir en la personne de Yoweri Museveni.
À 43 ans, celui qu’on surnomme encore le « Ghetto President » ou le « Président du peuple », qui a longtemps porté des dreadlocks et chanté l’amour dans les clubs de la capitale, affiche désormais la mine grave d’un homme qui a côtoyé la mort et les barreaux. Sous son béret rouge, symbole du mouvement People Power, Robert Kyagulanyi Ssentamu porte les stigmates d’une lutte qui dure encore.
Enfant de Kamwokya
Rien ne prédestinait ce fils d’une infirmière et d’un vétérinaire, né en 1982 à Nkozi dans le district de Mpigi, à devenir le tourment d’un régime en place depuis quarante ans. Robert grandit dans les bidonvilles de Kampala, là où la survie est une chorégraphie quotidienne. C’est par la musique qu’il s’extrait de la boue. Au début des années 2000, il devient Bobi Wine — un mélange de son prénom chrétien et de son admiration pour Bob Marley — et enchaîne les tubes ragga et dancehall. Doué pour les arts, il intègre la prestigieuse université de Makerere d’où il ressort, en 2003, avec un diplôme en musique, danse et art dramatique. C’est aussi là qu’il rencontre Barbara « Barbie » Itungo, sa future femme et pilier de son ascension. Ensemble, ils formeront un couple iconique, l’image d’une réussite sociale qui n’oublie jamais ses racines.
À l’époque, sa vie ressemble à un clip : Cadillac, joints ostensibles et textes légers. Mais l’Ouganda n’est pas un décor de studio. En 2007, il opère un virage vers ce qu’il nomme selon son propre langage, l’« edutainment », un concept mêlant éducation et divertissement pour dénoncer injustice, corruption et coût de la vie. Il devient le porte-parole des déclassés et d’une jeunesse qui demande des comptes face au chômage, la corruption et l’establishment. Des titres comme Kiwani ou Time Bomb dénoncent le coût de la vie et le mépris des élites.
Le point de bascule survient en 2016 : alors que la plupart des stars locales acceptent des liasses de billets pour chanter les louanges de Museveni, Bobi Wine refuse. Il répond par Situka, « Lève-toi », un hymne où il martèle : « Quand les leaders deviennent des imposteurs et les mentors des bourreaux, l’opposition devient notre position ».
Les stigmates d’Arua
L’entrée fracassante de la star dans l’arène politique se produit en 2017. Candidat indépendant lors d’une législative partielle à Kyadondo East, il écrase ses adversaires du pouvoir et de l’opposition traditionnelle par un raz de marée électoral.
Désormais député, Robert Kyagulanyi troque les tenues de scène pour des costumes cintrés, mais conserve son arme la plus redoutable : son lien organique avec la jeunesse. Il fonde le mouvement « People Power » dont le béret rouge devient un symbole de défi, un accessoire que le gouvernement finira par interdire, le réservant officiellement à l’armée. Ses combats au Parlement, notamment contre une taxe impopulaire sur les réseaux sociaux perçue comme un frein à la liberté d’expression, achèvent de faire de lui la « bête noire » du régime.
Sa trajectoire politique bascule réellement en août 2018, lors de l’incident d’Arua. Venu soutenir un candidat de l’opposition, il est arrêté après que le convoi présidentiel a prétendument été la cible de jets de pierres. Ce qui suit est un récit de l’horreur, documenté par Amnesty International et plusieurs organisations de défense des droits humains : tortures sévères, passages à tabac jusqu’à l’évanouissement, et des séquelles physiques qui l’obligent à se faire soigner aux États-Unis. Lors de sa première comparution devant un tribunal militaire, il ne pouvait pas tenir debout. Ces images de souffrance ont fait le tour du monde, attirant le soutien de personnalités comme Chris Martin de Coldplay ou Damon Albarn.
Le documentaire Bobi Wine: The People’s President, nommé aux Oscars en 2024, retrace cette descente aux enfers et les dessous brutaux de la parodie démocratique ougandaise.
Le traumatisme de 2021
La présidentielle de 2021 marque un autre tournant tragique. Désormais à la tête de la Plateforme d’unité nationale (NUP), Bobi Wine affronte Museveni dans une campagne d’une violence inouïe. En novembre 2020, son énième arrestation déclenche des émeutes massives à travers le pays ; les forces de sécurité répliquent à balles réelles, faisant au moins 54 morts en quelques jours. Le candidat Wine termine la campagne sous les tirs, obligé de porter en permanence un équipement de protection. Malgré une campagne menée sous gilet pare-balles et casque lourd, bravant gaz lacrymogènes et canons à eau, Bobi Wine voit la victoire lui échapper dans un scrutin marqué par des fraudes massives et une coupure totale d’Internet. Les résultats officiels donnent 59 % pour Museveni contre 35 % pour Wine, immédiatement contestés par l’opposition.
Cocotte-minute démographique
Le 15 janvier 2026, Bobi Wine affrontera à nouveau Yoweri Museveni, 81 ans, au pouvoir depuis 1986. Mais le candidat de la NUP n’est plus seulement « l’agitateur » de 2021. En août 2024, après sept années d’études parsemées d’entraves administratives, il a obtenu son diplôme de droit à la Cavendish University de Kampala. « Pour les sceptiques qui se moquaient de mes qualifications académiques, j’espère qu’ils auront désormais autre chose à dire », a-t-il déclaré lors de sa remise de diplôme. Ce titre de juriste est une arme symbolique. Dans un pays où le droit est souvent subordonné à la force militaire, Bobi Wine invoque sans relâche l’article 29 de la Constitution, qui garantit, entre autres, le droit de réunion et de protestation.
C’est sa réponse à l’armée, colonne vertébrale du régime, qui n’a jamais cédé le pouvoir pacifiquement depuis l’indépendance de 1962.
Pour le scrutin du 15 janvier 2026, les enjeux ont muté. L’Ouganda est une cocotte-minute démographique : 80 % de la population a moins de 30 ans et n’a jamais connu d’autre président que « Mzee » (le vieux, NDLR), Museveni. Avec un indice de développement humain classé 159ᵉ sur 189 et un ressentiment croissant face au chômage et à la corruption, la jeunesse se reconnaît dans le parcours de l’enfant du ghetto. Mais face à lui, Museveni a renforcé sa position en maillant le territoire.
L’heure du choix
Le 15 janvier 2026, le monde saura si le « Ghetto President » peut transformer son rêve de justice en réalité électorale.
Bien que les analystes jugent ses chances de victoire formelle dérisoires face à un appareil d’État hégémonique, Bobi Wine aura sillonné le pays jusque dans les derniers jours précédant l’élection.
Pour ses partisans, l’enjeu de l’élection dépasse le simple comptage des voix. Il s’agit d’une plateforme d’action révolutionnaire, d’un « moment 1980 » où la population pourrait rejeter collectivement le résultat d’un scrutin perçu comme prédéterminé. « Cette élection est une libération », insiste Wine. Entre la peur d’un bain de sang et le désir ardent de changement, l’Ouganda retient son souffle, alors que les coupures Internet massives ont déjà débuté.

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