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Révolution iranienne de 1978-1979 : anatomie d’une chute

Révolution iranienne de 1978-1979 : anatomie d’une chute

En un an seulement, le régime du chah s’est effondré. Du lâchage de l’Occident, qui a finalement préféré miser sur les islamistes, aux erreurs d’un pouvoir politique bloqué face à Khomeyni, retour sur les raisons d’un renversement spectaculaire.

Qu’est-ce qui fait tomber un régime iranien ? Si les regards sont tournés vers l’Iran des pasdarans, on peut aussi se retourner vers cet Iran de 1978 qui s’est effondré en un an. « Un îlot de paix et de stabilité », avait pourtant déclaré en visite amicale le 31 décembre 1977 Jimmy Carter, président des États-Unis, qui seront un des pays les plus prompts à savonner la planche du chah, Mohammad Reza Pahlavi (1919-1980). « Aujourd’hui, constate Yves Bomati, spécialiste de l’Iran, la jeunesse est plus encline à mettre cette chute sur le compte de l’Occident qu’à accuser le chah et son régime. » Signe des temps et d’un retour en grâce des Pahlavi ?

Les sermons de Khomeyni par valise diplomatique

Torts partagés, aurait-on envie de répondre, à la vue d’un compte à rebours que Houchang Nahavandi, ex-ministre du chah, a retracé avec une précision implacable*. L’Occident ? Pahlavi se l’était mis à dos. Lui, qui avait fait exploser les prix du brut lors du choc pétrolier de 1973, voulait faire de l’Iran une puissance nucléaire et la cinquième puissance économique du monde. Il se prenait pour le de Gaulle du Moyen-Orient, qui l’avait pris sous son aile dès 1944. Ah, si le Général avait été à la tête de la France en 1978, confiera le chah à Houchang Nahavandi après sa chute. Pour son malheur, ce fut Valéry Giscard d’Estaing, qui n’aimait pas du tout son faste mégalomaniaque de « parvenu » – terme capté lors d’une écoute de la chambre du président français reçu en Iran en 1976 – tout en s’agaçant de ce nouveau potentat venu s’inviter économiquement à la table des grands.

Certes, « VGE » lui téléphona pour avoir son accord pour accueillir Khomeyni en France en octobre 1978, et le chah commit l’erreur de donner son feu vert. Mais une fois à Neauphle-le-Château (Yvelines), « le mollah pouilleux » sous-estimé par Pahlavi se vit dérouler le tapis rouge en même temps que les lignes de téléphone, de fax, pour lancer son opération séduction : 400 interviews en trois mois ! Cerise sur le gâteau français : la valise diplomatique du Quai d’Orsay fit office de boîte aux lettres pour des centaines de cassettes de sermons de l’ayatollah qui inondaient l’Iran.

À l’image d’une presse et d’intellectuels de gauche béats (Michel Foucault, Jean-Paul Sartre…), André Fontaine, rédacteur en chef du Monde, qualifia à tort d’« imam » Khomeyni (qui ne l’était pas pour un sou) et tressait les louanges de l’ayatollah, saluant le retour du divin…

Le chah trahi par l’Occident

L’Angleterre travailliste en avait autant contre le chah : la BBC prit des airs de Radio Londres des islamistes, les Anglais n’ayant pas digéré leur expulsion des champs de pétrole après la parenthèse de l’ancien Premier ministre Mossadegh et le retour du chah au pouvoir en 1953. Aux États-Unis, où certains conseillers bien informés croyaient les sermons de Khomeyni tenus en arabe – des sermons dont Jimmy Carter découvrit un peu tard la teneur antioccidentale et antisémite –, le souverainisme du chah, qui se fournissait en armes dans les pays de l’Est, déplaisait souverainement.

« Tant que les Américains me soutiendront, je serai inamovible », déclarait encore le chah à l’été 1978, un peu trop confiant. Dispensés par les conseillers américains, anglais, français, à Téhéran, les conseils de modération et d’apaisement, qui donnèrent une impression funeste de faiblesse, étaient inspirés par la perfidie : les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Alors que le chah favorisa le rapprochement entre l’Égypte et Israël, ce dernier pays ne fit rien pour l’aider, au désespoir d’Yitzhak Rabin, le seul en Israël à dénoncer cette attitude.

À l’étranger, l’Iran actuel a presque autant d’ennemis que l’Iran du chah. À la notable différence des pays arabes car, à l’époque, la Jordanie, l’Égypte et le Maroc incitèrent le chah à plus de fermeté : « Ce que les Américains sont en train de faire en Iran, ils l’ont essayé avec moi en 1973, aurait dit le roi Hussein de Jordanie, selon Yves Bomati et Houchang Nahavandi. J’ai tenu bon, écrasé la subversion, et ils ont fini par négocier avec moi. Si tu ne peux pas donner des ordres qui comportent de la casse, donne-moi la permission de venir en Iran, de m’installer trois jours dans un petit bureau attenant au tien, de dire en ton nom aux chefs militaires ce qu’ils ont à faire. Tu verras, tout sera réglé et les Américains vont la fermer. »

Dans la chute d’un régime, le structurel se mêle au conjoncturel. Les très bons chiffres économiques de l’Iran du chah masquaient un pays bloqué par la corruption où les bonnes places étaient confisquées. « La révolution blanche de 1963 n’a pas tenu ses promesses : le partage des terres, du savoir, a échoué, analyse Bomati. En 1978, cet échec alimente les frustrations, il n’y a jamais eu autant de mosquées. L’actuelle confiscation de 60 % des richesses par les pasdarans rappelle cette situation. »

Une réussite en trompe-l’œil

Le chah, peu soucieux de l’intendance, qui ne suivait pas, se retrancha derrière une armée puissante et la Savak, sa police politique, qui quadrillait le pays. Mais le jour J, il refusa de donner les ordres que son armée attendait, laissant la Savak commettre des atrocités. « Structurellement, c’est une monarchie fatiguée. Le chah est las, et malade. Au laisser-faire va succéder le lâcher-prise. »

Le conjoncturel fut une succession d’erreurs, de faux pas, de malchances, qui firent boule de neige. Le premier craquement intervient le 8 janvier 1978 : un grand journal fait paraître un article injurieux envers Khomeyni qui lance ses attaques depuis Nadjaf, en Irak. Une mauvaise idée : pourquoi faire de lui une cible ? Le ministre de la Cour, Amir Abbas Hoveida, ancien Premier ministre, en a persuadé le chah. La Savak est divisée sur l’opportunité, le rédacteur en chef du quotidien tente en vain de contacter le souverain pour s’assurer de l’ordre, le Premier ministre n’est au courant de rien, ni le chah ni Hoveida n’ont lu le texte qui paraît. Le leader des chiites iraniens, l’ayatollah Shariatmadari, demande que des regrets soient formulés par le gouvernement qui refuse. Une petite manifestation à Qom, ville sainte, centre d’études des mollahs, fait un mort.

Engrenage manifestations-répressions

Fin janvier, le Rastakhiz, le parti unique, organise une démonstration de force à Tabriz ; Shariatmadari réplique en inaugurant la « quarantaine », l’hommage dans la mosquée de Tabriz à la victime de Qom, quarante jours après sa mort. Ordre, contre-ordre sur l’ouverture de la mosquée : il y a plusieurs morts et de nombreux blessés. En deux dysfonctionnements, l’engrenage manifestations-répressions a été enclenché.

Parmi les erreurs majeures d’un régime qui n’est plus tenu, Yves Bomati et Houchang Nahavandi soulignent le drame de l’incendie du cinéma d’Abadan, qui fait 477 victimes, le 19 août. Très vite, la Savak et le gouvernement identifient les coupables : les islamistes. Information qu’ils ne divulguent pas pour ne pas « provoquer l’adversaire ». Pire : la date coïncidant avec les vingt-cinq ans du retour du chah au pouvoir, la cour organise une fête avec un feu d’artifice. Une faute.

Les erreurs du régime

Le pays est outré, les religieux se font un plaisir d’accuser la Savak d’être à l’origine de l’incendie, comme les médias internationaux. « Le choix le plus dangereux que l’on puisse faire », déclare, le 25 août, le patron de la Savak, Nasser Moghaddam, à la chahbanou (Farah Pahlavi, l’épouse du chah), pour faire annuler la nomination du Premier ministre, Jafar Sharif-Emami. « Cet homme va conduire le pays à l’abîme. » En sa présence, elle appelle le chah pour le faire revenir sur sa décision. En vain. Sharif-Emami se révélera en effet incompétent. Incapable de mener la reprise en main et les réformes fortes que réclame une partie de l’entourage. « Dans deux mois, ce sera l’insurrection », a prévenu Moghaddam.

Il suffira de treize jours. Le 7 septembre, une manifestation pro-Khomeyni de 3 000 personnes défile dans Téhéran aux cris d’« À mort le chah ! » Une seconde est prévue pour le lendemain, qui doit marcher sur la Chambre des députés. Il faut proclamer la loi martiale. Mais la plupart des soldats sont en congé, avertit le chef des armées, qui demande que l’annonce de la loi soit diffusée aussitôt pour dissuader les manifestants. Elle n’est faite que le lendemain. Trop tard. C’est un carnage avec provocations de toutes parts. Il y aurait eu sabotage à la télévision, infiltrée par les communistes, qui ont scellé une alliance objective avec les religieux. « Qu’ai-je fait à mon peuple ? », s’effondre le chah, qui ne se remettra jamais de ce « vendredi noir ». Ses efforts de libéralisation restent lettre morte. Début novembre, il ne donne pas suite au plan Khach, plan militaire de reprise en main du pays, pour éviter un bain de sang. L’armée est condamnée à l’inaction.

Le 6 novembre, le chah prononce à la radio un discours qu’on lui a réécrit : « J’ai commis beaucoup d’erreurs… J’ai entendu la voix de votre révolution… Je m’engage désormais à respecter la Constitution… » Terrible aveu de faiblesse. Un suicide en direct. Le chah, rongé par cet épisode, fera faire une enquête, écrit Nahavandi, qui pointe l’entourage de la chahbanou, son cousin, Reza Ghotbi, ex-patron de la radio-télévision, et un autre personnage qui y travaille. Mais le chah avait accepté de le prononcer.

Lâcher-prise d’un souverain

Un « gouvernement très provisoire » est formé dans la foulée par un général, mais Mohammad Reza Pahlavi, souffrant, désabusé, n’y est plus, alors que les communistes paralysent le pays par des grèves dans les raffineries. Tout son entourage le supplie de ne pas s’en aller. Les puissances occidentales exercent une pression contraire, notamment la France qui dépêche Michel Poniatowski. Un dernier Premier ministre, Chapour Bakhtiar, poussé par la chahbanou, est nommé le 4 janvier 1979. « Peu importe que le dernier Premier ministre de l’Empire s’appelle Bakhtiar ou autrement. Tout est fini et plus rien n’a d’importance », déclare-t-il à Nahavandi.

Deux jours plus tard débute le sommet de Guadeloupe (avec Jimmy Carter, Valéry Giscard d’Estaing, le chancelier allemand et le Premier ministre britannique de l’époque, Helmut Schmidt et James Callaghan) où le sort du chah est scellé. « Enfin, avec Khomeyni, nous allons avoir la stabilité en Iran », pense-t-on à l’Élysée. « L’Iran ou comment introduire le spirituel dans la vie politique », écrit Michel Foucault dans une étrange convergence. Le 16 janvier, le chah monte dans son Boeing impérial, direction l’Égypte. Khomeyni, le « saint homme exilé en France » (Foucault toujours) arrivera à Téhéran le 1er février.

* Carnets secrets. Chute et mort du Shah, de Houchang Nahavandi (éd. Osmondes, 2003). Et Mohammad Réza Pahlavi. Le dernier shah – 1919-1980, avec Yves Bomati (Perrin, 2013).