L’opposante vénézuélienne affiche sa confiance dans une « transition ordonnée », alors que Trump soutient la vice-présidente chaviste Delcy Rodríguez. Chronique d’un malentendu où chacun voit ce qu’il veut voir.
Souriante, comme toujours, sereine en apparence. « Je suis profondément, profondément confiante dans le fait que nous aurons une transition ordonnée », répète María Corina Machado. La veille, l’opposante vénézuélienne historique au régime chaviste a été reçue à la Maison-Blanche, dont elle est ressortie avec un sac rouge siglé de la signature dorée de Donald Trump, dans lequel on imaginait des produits dérivés MAGA – et sans son prix Nobel de la paix. Devant la Maison-Blanche, elle a embrassé des partisans. « María Corina, mi amor ! », « Venezuela libre ! », « Merci pour tout ce que tu fais ! », lui ont-ils crié.
Au Capitole, elle a ensuite rencontré une quinzaine de sénateurs des deux partis, avant d’être happée par une cohue de partisans et de journalistes. C’est alors qu’elle a raconté qu’elle avait « présenté » sa médaille à Donald Trump. « Il y a 200 ans, le général de Lafayette a donné à Simón Bolívar une médaille avec le visage de George Washington dessus. Bolívar, ensuite, a gardé cette médaille toute sa vie », a-t-elle raconté. Aujourd’hui, « le peuple de Bolívar » en offrait une à « l’héritier de Washington », « en reconnaissance pour son engagement unique pour la liberté » du Venezuela. Trump aussi a gardé le cadeau.
« Trump est notre dernière chance »
Ambar García, l’une des Vénézuéliennes extatiques, a salué : « Elle a montré qu’elle tenait ses promesses, et ça donne confiance en elle, en tant que cheffe politique. On sait que son intention est une présidence démocratique ». Sa famille vit au Venezuela, dans la peur, car la répression est plus féroce que jamais. « Quand j’appelle mon père à La Guaira en visio, il me dit : « Ne parlons pas de ça ». Ma mère, ma sœur, à Valencia, ont peur d’être arrêtées par la police et les militaires ».
Comme la plupart des Vénézuéliens, elle pense que la transition avec Delcy Rodríguez, la vice-présidente de Nicolás Maduro, est « nécessaire ». « Ce serait risqué pour María Corina Machado d’arriver et de prendre le pouvoir. C’est la cheffe de l’opposition et les gens la soutiennent, mais en termes de sécurité, le système, la dictature, le narco-régime, ils restent au pouvoir, qu’on le veuille ou non », dit-elle. Cela n’entame pas sa confiance dans le plan de long terme de Trump qui, pense-t-elle, imposera la démocratie. Le 3 janvier, il a pourtant déclaré : « Ce serait très dur pour (Machado) de diriger. Elle n’a pas le soutien ou le respect dans le pays. » Ambar García sourit : « Parfois il dit des choses, il parle trop, mais il faut se fier à ses actions plus qu’à ses paroles ».
Pour beaucoup de Vénézuéliens, Donald Trump est la dernière chance de se libérer de la dictature. « On a voté, on a manifesté, rien n’a marché, rappelle Ambar García. On n’a pas réussi par nos propres moyens, il fallait une coalition internationale ou le soutien direct des États-Unis. » La répression a crû à chaque vague de manifestations (en particulier en 2017, 2019 et 2024), avec son lot d’arrestations, de tortures et de morts.
Si la liberté coûte une médaille et le pétrole, elle semble peu cher payée aux Vénézuéliens. Ils trouvent les commentaires goguenards sur Machado donnant son prix Nobel de la paix insensible à leurs épreuves. Les Américains, eux, s’étonnent que les Vénézuéliens espèrent la démocratie dans leur pays grâce à un président dont ils pensent qu’il l’affaiblit dans son propre pays – il justifie le meurtre d’une manifestante à Minneapolis, menace de déployer l’armée contre son peuple, suggère qu’il pourrait suspendre les élections générales de mi-mandat de novembre 2026.
« C’est l’art de la guerre »
Pour les Vénézuéliens, imaginer que l’intervention américaine se limiterait à un changement de dirigeant du régime dictatorial est insupportable. Trump a forcément un plan de long terme. « Il n’est pas bête, il sait à qui il a affaire », assure Ambar García en parlant de Delcy Rodríguez. Même l’annulation du Statut de protection temporaire de quelque 600 000 Vénézuéliens, qui leur permettait de vivre légalement aux États-Unis, est excusée. « J’ai été l’une des dernières affectées, mais c’était nécessaire, beaucoup de narcoterroristes se sont infiltrés comme ça », pense-t-elle (elle a obtenu l’asile politique et ne sera pas expulsée).
Angelo Colmenares, son ami, pense qu’imposer Delcy Rodríguez est une « stratégie brillante » pour « créer une confrontation directe à l’intérieur du régime ». Diosdado Cabello, le puissant ministre de l’Intérieur, tentera de miner María Corina Machado, suppose-t-il. « C’est l’art de la guerre ». Reuters a pourtant révélé que les États-Unis sont en pourparlers depuis des mois avec Cabello et lui interdisent d’attaquer l’opposition – mais aussi Rodríguez.
Flatteries à la Heritage Foundation
Le lendemain, la sécurité est stricte pour la conférence de presse de Machado, à la Heritage Foundation, institut de réflexion ultraconservateur et auteur du « Project 2025 », le programme de Trump. Elle est introduite par un membre : « La politique étrangère des États-Unis devrait être guidée par la recherche d’une Amérique plus sûre et plus prospère. Comme le président Trump l’a récemment reconnu, cela signifie porter une attention particulière à notre hémisphère ». Il utilise le nom de « l’Amérique » comme les ressortissants des États-Unis, pour désigner son pays, et non le continent, ce qui hérisse la plupart des Latino-Américains. Machado ne relève pas et accepte la Doctrine Monroe, politique de Trump qui vise la domination des États-Unis sur l’hémisphère occidental.
« Une fois que le régime sera sorti et que la transition sera accomplie, les États-Unis, non seulement, seront plus sûrs mais en plus, auront plus de prospérité et de force dans notre hémisphère », promet-elle. « Nous sommes absolument reconnaissants envers le président Trump, son équipe, son gouvernement et tout le peuple des États-Unis parce que ça demandait beaucoup de courage de faire ce qu’il a fait », ajoute-t-elle. Elle assure que son mouvement se prépare « pour prendre le pouvoir le moment venu ».
Le public est composé d’un mélange de médias hispanophones venus, notamment, de Floride, sensibles à ses arguments anticommunistes, de journalistes sceptiques de Washington, et de membres de son cercle politique, ceux que le reste de l’opposition, le chavisme ou les politologues appellent parfois « el corinato » (le « corinat »). Lors de la session de questions-réponses, Machado est émouvante quand elle se livre sur « cette première nuit où un bruit n’est pas le signe d’un danger », loin de la répression du régime vénézuélien, ou qu’elle demande pardon à sa famille pour ce que son militantisme leur a infligé. Le reste vise à rappeler la nécessité de la transition, en insistant sur les conditions catastrophiques au Venezuela, et à flatter Trump, en éludant les questions auxquelles elle ne peut pas répondre.
24 fois « pétrole », zéro fois « démocratie »
Pense-t-elle vraiment qu’une transition démocratique aura lieu ? « Delcy Rodríguez est une communiste, l’alliée principale et la représentante des régimes russe, chinois, iranien, mais pas du peuple vénézuélien ». Machado est donc « profondément confiante » dans la transition, même si elle admet que le pays se trouve « dans une situation complexe pour l’instant ». Trump, en échange de son prix Nobel, a-t-il reconnu sa légitimité, alors qu’il travaille avec Rodríguez, une « personne formidable » avec qui il a eu une « super conversation » ? « Je ne suis pas venue demander quoi que ce soit », assure Machado.
Quand des élections auront-elles lieu ? Après la « réinstitutionnalisation » du pays, lorsque le régime aura été forcé de « se démanteler lui-même », surtout le « système de répression ». On ignore comment – pour l’instant, les milices paramilitaires, les colectivos, fouillent les voitures et les téléphones dans les rues. « Je n’ai aucun doute que le président Trump, son gouvernement et le peuple des États-Unis soutiennent la démocratie, la justice et la vérité », déclare-t-elle. Ce sont pourtant des mots que Trump n’a jamais prononcés – son intervention du 3 janvier comporte 24 mentions du terme « pétrole », aucune des termes « démocratie » et « élections ». À Rodríguez, il a imposé « l’accès total » au pétrole vénézuélien, l’exclusion de la vente aux concurrents étrangers, l’expulsion de leurs services de renseignements et la coopération sur la drogue. Rien sur la façon de gouverner les Vénézuéliens.
Quand Machado retournera-t-elle au Venezuela ? « Le plus tôt possible… » Mais, insistent les journalistes, a-t-elle vraiment la garantie d’une transition, alors que Trump loue Delcy Rodríguez ? « Je comprends cette inquiétude, parce que c’est ce qu’ils ont toujours fait… gagner du temps… Mais Delcy Rodríguez ne fait qu’obéir aux ordres. Elle ne bénéficie pas d’un accord. » Pourtant, le directeur de la CIA, John Ratcliffe, l’a rencontrée la veille à Caracas, ajoutant à l’impression d’une alliance qui se solidifie. « Si les États-Unis reçoivent des informations de cette dame, c’est le genre de coopération qu’on attend », répond Machado. Elle a senti « un énorme respect pour le peuple vénézuélien » chez Trump – qui a pourtant posté une photo de faux profil Wikipédia le proclamant « président par intérim du Venezuela ».
« C’est une femme bien »
La conférence de presse se conclut, Machado se réjouit d’avoir parlé « avec des journalistes qui peuvent dire ce qu’ils pensent ». Deux jours plus tôt, le FBI a effectué une perquisition chez une journaliste du Washington Post, accusée de possession illégale de documents classifiés, transmis par une source du Pentagone. Beaucoup des journalistes présents dans la salle sont régulièrement insultés par la Maison-Blanche (« Tais-toi, la truie ! », a lancé Donald Trump à une journaliste qui l’interrogeait sur les dossiers Epstein) et couvrent ce qui est perçu comme l’érosion de la démocratie aux États-Unis, dans les domaines des médias, de la justice, des universités.
Jeudi, Karoline Leavitt, porte-parole de la Maison-Blanche, a confirmé que Trump n’avait pas changé d’avis sur le « respect » dont jouit Machado et sur sa capacité à diriger le Venezuela : « C’était une évaluation réaliste, fondée sur ce que le président lisait et entendait de ses conseillers et de son équipe de sécurité nationale. Et à ce stade, son opinion sur le sujet n’a pas changé ». Le lendemain, les médias ont demandé à Trump pourquoi il maintenait Delcy Rodríguez au pouvoir, au lieu de travailler avec María Corina Machado, qui a le soutien de son peuple. « Eh bien, si vous vous souvenez d’un endroit appelé l’Irak, quand tout le monde a été renvoyé… Ils sont devenus l’État islamique », a-t-il répondu. Quelques secondes plus tôt, il avait déclaré : « J’ai eu une super réunion hier avec une personne pour laquelle j’ai beaucoup de respect et, évidemment, elle a beaucoup de respect pour moi et notre pays et elle m’a donné son prix Nobel. Je vais vous dire, je l’ai rencontrée, je ne l’avais jamais rencontrée avant, et j’étais très, très impressionné. Elle est vraiment… c’est une femme bien. » Il semblait avoir oublié son nom.

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