Pour le patron de l’Otan, l’Europe doit son réveil militaire à Donald Trump, en dépit des inquiétudes actuelles liées aux ambitions territoriales américaines au Groenland.
Mark Rutte aime bien rire. À Davos, le secrétaire général de l’Otan a affiché sa bonne humeur, plaisantant volontiers avec le président finlandais Alexander Stubb, alors qu’il était interrogé ce mercredi 21 janvier dans le cadre d’une table ronde au titre existentiel : « L‘Europe peut-elle se défendre ? »
Évidemment, quand les organisateurs du Forum économique mondial ont imaginé ce débat, ils n’avaient pas prévu le scénario catastrophe d’un Donald Trump affichant des ambitions territoriales très sérieuses sur le Groenland, territoire danois et donc européen. Pour compléter le tour de table, le président polonais Karol Nawrocki était également présent. Apercevant son compatriote, le ministre de la Défense néerlandais Ruben Brekelmans, dans un parterre très européen, Rutte a lancé un sonore « Coucou ! ». Tout le monde a ri. Mais les sourires se sont figés quand il a vanté la politique de Trump.
C’est à ce moment que Mark Rutte a jeté un pavé dans la mare feutrée de Davos. Alors que l’auditoire est majoritairement hostile au locataire de la Maison-Blanche, Rutte a pris sa défense avec un pragmatisme tout batave. « L’Otan est construite de telle sorte que les États-Unis, le Canada et les alliés européens sont complètement intégrés. Mais il y avait un gros problème : les États-Unis dépensaient 3,5 % du PIB pour la défense contre une moyenne de 2 % en Europe. »
« Trump nous a forcés en Europe à nous mobiliser »
Il a alors interpellé la salle : « Beaucoup d’entre vous, je le sais, critiquent Donald Trump. Mais pensez-vous vraiment que sans Donald Trump, huit grandes économies en Europe seraient arrivées à 2 % en 2025 alors qu’elles n’étaient qu’à 1,5 % ? Pas du tout. Sans Donald Trump, cela ne serait jamais arrivé. » Et de conclure, bravache : « Donc, encore une fois, je ne suis pas populaire auprès de vous maintenant parce que je défends Donald Trump, mais je crois vraiment que nous pouvons être heureux qu’il soit là, parce qu’il nous a forcés en Europe à nous mobiliser. »
Même interrogé sur les tensions inédites entre Washington et Copenhague, Rutte a sorti son joker de diplomate : « Quand il y a des tensions au sein de l’alliance – il y en a eu par le passé entre la Grèce et la Turquie –, mes prédécesseurs ont toujours considéré qu’ils ne devaient pas commenter cela en public. C’est impossible. […] Vous pouvez être assurés que je travaille sur cette question en coulisses, mais je ne peux pas faire de commentaires publics sur le Groenland. »
Pourtant, en bon politique, il a réussi une pirouette : ne pas encourager l’annexion, mais valider le diagnostic stratégique de Trump. « Bien sûr, je vois qu’il y a ces tensions en ce moment, aucun doute. […] Mais en ce qui concerne l’Arctique, je pense que le président Trump a raison, et d’autres dirigeants de l’Otan ont raison : nous devons défendre l’Arctique. Nous savons que la Chine et la Russie y sont de plus en plus actives. »
L’avènement de « l’Otan 3.0 »
À ses côtés, le Polonais Karol Nawrocki a abondé dans ce sens, rappelant la menace existentielle russe que son pays ressent « depuis trois siècles ». Pour lui, les chiffres ne mentent pas : « Si l’on considère que le PIB mondial est constitué à 15 % par l’UE et 15 % par les États-Unis, mais qu’en termes de sécurité, les États-Unis paient 65 % pour l’Otan et les Européens 35 %, nous devons considérer ce que Donald Trump veut dire. »
S’il dit « croire aux soldats polonais » et à leur préparation, Nawrocki admet sans détour que le choc était nécessaire : « Donald Trump a poussé les Européens à augmenter leurs coûts de service militaire et leur PIB. L’Union européenne avait aussi besoin d’être poussée par lui. […] Beaucoup de pays en Europe ne l’ont toujours pas fait, donc nous avons un gros problème concernant le sentiment de sécurité. »
C’est le Finlandais Alexander Stubb qui a apporté la note d’optimisme la plus martiale, refusant de céder à la panique ambiante. Pour lui, nous vivons l’avènement de « l’Otan 3.0 », plus forte que jamais. « Non, allons, ne poussons pas les hypothèses ici. Revenons à la réalité de la situation et remettons les choses en perspective, surtout la guerre en Ukraine », a-t-il lancé, avant de dresser le bilan catastrophique de l’offensive de Moscou.
« Regardez ce que la Russie a accompli ces quatre dernières années : elle a acquis 20 % du territoire ukrainien, mais elle a subi environ 1 million de victimes et diminué sa sphère d’influence. […] Regardez l’économie russe : nous sommes à 30 % d’inflation cette année, 16 % de taux d’intérêt, croissance nulle, plus de réserves. » Sa conclusion a claqué comme un défi : « Cette guerre a été un échec stratégique total pour le président Poutine. Et nous sommes là à nous demander en tremblant si nous pouvons nous défendre ? Ma réponse est oui. »

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