Quand l’eurodéputée Reconquête ! assume un texte qui condamne explicitement son parti comme « caisse de résonance de la désinformation étrangère ». Une histoire savoureuse.
Dans les petits jeux politiques du Parlement européen, c’est une histoire qui ne manque pas de sel. Sarah Knafo, eurodéputée du parti d’Éric Zemmour, Reconquête !, a obtenu ce qu’elle cherchait : voir adopter « son » rapport sur la souveraineté technologique européenne. Seul problème : elle n’en a pas écrit une ligne, et le texte final condamne explicitement… son propre parti politique.
Le rapport dit « Knafo », adopté par 562 voix contre 71 ce jeudi 22 janvier, pose des constats solides. Il alerte sur la dépendance technologique de l’Europe – 80 % des infrastructures et technologies numériques sont importées – et appelle à renforcer la souveraineté numérique du continent face « au chantage américain, à l’espionnage chinois, au sabotage russe ».
Un texte entièrement réécrit
Mais entre le projet initial déposé en juin dernier par Sarah Knafo et le texte final adopté aujourd’hui, tout a changé. La coalition pro-européenne – PPE, socialistes, libéraux de Renew et les Verts – a pris la main et réécrit le rapport de A à Z. « À vrai dire, le texte de Sarah Knafo n’était pas mauvais, moyennant les quelques excès habituels et hors sujet », admet – on chez Renew.
Sarah Knafo avait obtenu ce rapport en dépensant un tiers des points de son petit groupe, ENS (extrême droite, avec l’AfD allemand). Le PPE, les Renew et les S & D (socialistes et démocrates) avaient laissé filer ce rapport d’initiative (sans conséquence législative) du fait d’une mauvaise concertation. Sarah Knafo avait profité de la brèche pour s’emparer d’un bon sujet, porteur : la souveraineté numérique, mazette !
À Knafo la première manche. Sauf qu’ensuite les élus pro-européens se sont organisés en reprenant le rapport entièrement par amendements. L’eurodéputée Reconquête ! a d’ailleurs voté contre les amendements de compromis en commission parlementaire. Qu’à cela ne tienne : elle a maintenu son nom sur le rapport !
L’amendement qui tue
Les groupes pro-européens ont alors décidé de pousser le bouchon en déposant d’autres amendements qui dénoncent explicitement « le rôle des partis d’extrême droite comme caisses de résonance de la désinformation étrangère », citant nommément l’AfD allemand, le Fidesz hongrois… et Reconquête !, du couple Zemmour-Knafo. Le même amendement demande que le Parlement soutienne Thierry Breton et exige l’annulation des sanctions américaines contre l’ancien commissaire européen.
Pourquoi Breton ? Précisément parce que Sarah Knafo s’est illustrée par une déclaration tonitruante récente contre l’ancien commissaire européen, interdit de séjour aux États-Unis par l’administration Trump. « Ce n’est pas Elon Musk qui doit nous faire peur, si l’on n’a peur ni de la liberté, ni du peuple, a-t-elle déclaré. Le danger, c’est plutôt Thierry Breton, qui fait annuler des élections et hurle à l’ingérence américaine, tout en négociant son pantouflage dans une banque américaine. » Thierry Breton n’a annulé aucune élection, soit dit en passant.
La reine du buzz
Sarah Knafo avait fait des débuts remarqués au Parlement européen où, lors de l’audition de Stéphane Séjourné, pressenti comme vice-président de la Commission, elle avait posé une question à buzz : « Monsieur Séjourné, est-ce que vous comptez imposer des quotas de transsexuels dans les usines ? » Chacun appréciera la finesse de la charge…
L’eurodéputée Reconquête ! n’a pas seulement retiré son nom du rapport qui est désormais à l’opposé de ses opinions et vise son parti directement. Elle l’a même voté ! « De deux choses l’une, soit elle n’a pas lu le rapport que nous avons rédigé à sa place, soit elle se moque du travail parlementaire » , ironise Christophe Grudler, coordinateur Renew pour la commission Industrie, Recherche et Énergie dans un communiqué cinglant.
L’imposture dénoncée par la gauche
« Nous n’avons pas l’intention de laisser cette imposture continuer à exister dans ce Parlement », a attaqué Emma Rafowicz, eurodéputée PS. Pour Raphaël Glucksmann, chef de la délégation des socialistes français, l’affaire illustre un phénomène plus large en évoquant les élus de l’extrême droite : « Ce Parlement et nos institutions démocratiques, ils les traitent comme des espaces dont il faut se moquer. Ils sont ici de simples vassaux de Donald Trump et Elon Musk. » Et Glucksmann de rappeler que Jordan Bardella proposait il y a quelques mois de remettre le prix Sakharov du Parlement européen… à Elon Musk.
Sur Twitter, après le vote du Parlement européen, Sarah Knafo a réagi en revendiquant le rapport comme sien. « J’en suis satisfaite pour ce qui a été préservé : tous mes constats, ma mesure sur les marchés publics qui doivent favoriser nos technologies dans les secteurs critiques, et le principe que nos infrastructures numériques doivent échapper au droit américain », affirme l’élue européenne qui s’est lancée dans la campagne des municipales à Paris.
L’eurodéputée évoque simplement « des règlements de comptes politiciens totalement hors sujet » – sans préciser qu’il s’agit de la condamnation de son propre parti comme relais de la désinformation étrangère. L’histoire restera comme une première parlementaire : un élu signant un texte qui condamne son propre parti tout en le revendiquant comme une victoire personnelle, démontrant soit qu’elle n’a pas lu le texte qu’elle signe, soit qu’une victoire de communication importe plus que la cohérence politique.

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