Luis Rosendo Gutiérrez Romano, sous-secrétaire au Commerce extérieur, dévoile les coulisses du bras de fer avec Trump et les ambitions d’un Mexique qui refuse d’être une « Chine bis » pour devenir le moteur de l’Amérique du Nord.
Au 18e étage de la tour du secrétariat d’Économie, située à La Condesa, quartier branché de Mexico, Luis Rosendo Gutiérrez Romano nous reçoit dans une salle de réunion sobre, aux larges baies vitrées donnant sur la mégapole.
Sous-secrétaire au Commerce extérieur – l’équivalent d’un vice-ministre de l’Économie en France –, cet économiste de formation est l’un des hommes-clés de l’administration de Claudia Sheinbaum, la présidente du Mexique élue en 2024 qu’il décrit comme « pragmatique et pro business ».
C’est lui qui a négocié pied à pied avec Washington pour éviter les droits de douane punitifs promis par Donald Trump. C’est encore lui qui pilote la modernisation de l’accord commercial avec l’Union européenne et gère les équilibres délicats entre États-Unis, Chine et Europe.
Posé et précis, Gutiérrez Romano détaille les coulisses de la négociation avec Trump, les atouts du Mexique dans la guerre commerciale mondiale, et les défis internes qui freinent encore la croissance mexicaine.
Pour lui, le Mexique est à un tournant : celui du reshoring − la relocalisation des chaînes de valeur− et d’une nouvelle place dans l’ordre économique mondial.
Le Point : Il y a exactement un an, Donald Trump revenait à la Maison-Blanche. Il promettait des droits de douane massifs, accusait le Mexique sur la migration et le fentanyl, et menaçait de rompre les équilibres commerciaux nord-américains. Où en est vraiment le Mexique, un an après ?
Luis Rosendo Gutiérrez Romano : Il y a eu beaucoup d’incertitudes, c’est vrai. Dès janvier 2025, à peine installé, le président Trump annonce un droit de douane de 25 % sur toutes les exportations mexicaines – comme sur celles du Canada – invoquant la migration et le fentanyl [un opioïde synthétique hautement addictif, jusqu’à cinquante fois plus puissant que l’héroïne, NDLR].
Les marchés ont réagi immédiatement, la Bourse a chuté, l’inquiétude était réelle. Mais très rapidement, grâce à l’intervention directe de la présidente Claudia Sheinbaum et du secrétaire Marcelo Ebrard [ministre de l’Economie, NDLR], nous avons réussi à éviter le pire. La majorité des exportations mexicaines n’ont finalement pas été frappées par ces droits de douane.
Pourquoi ? Parce que nous avons défendu un principe simple : le respect des règles de l’accord Canada – États-Unis – Mexique [AEUMC, United States-Mexico-Canada Agreement (USMCA) en anglais, NDLR]. Tous les produits qui respectent les règles d’origine – c’est-à-dire une part suffisante de contenu nord-américain – continuent d’entrer aux États-Unis sans droits de douane.
Aujourd’hui, 85 % des exportations mexicaines vers les États-Unis entrent avec zéro droit de douane. À l’échelle mondiale, très peu de pays peuvent en dire autant. Nous sommes au meilleur niveau. C’est un grand succès pour le Mexique en termes relatifs.
Vous parlez d’un succès diplomatique. Y a-t-il eu un moment clé ?
Oui. J’étais avec Marcelo Ebrard à Washington quand Trump avait déjà décidé d’aller de l’avant avec le droit de douane de 25 % sur toutes les exportations mexicaines. La présidente Sheinbaum l’a appelé personnellement. Elle lui a parlé directement et l’a convaincu de reculer.
Son argument était très clair : « Vous ne pouvez pas traiter le Mexique plus durement que la Chine. » Elle a insisté sur le fait que le Mexique respecte les règles, investit dans l’intégration régionale et ne triche pas.
Selon nos interlocuteurs américains, Trump a été très réceptif. Et il a changé sa décision. Il y a une vraie alchimie entre eux, ils se sont parlé onze fois par téléphone. Il l’écoute. Résultat : le droit de douane de 25 % ne s’applique qu’aux produits qui ne respectent pas les règles d’origine. Et le Canada s’est retrouvé avec un droit de douane de 35 %.
Concrètement, comment fonctionnent ces règles d’origine ?
Chaque industrie a sa propre règle. Pour l’automobile, par exemple, il faut 75 % de contenu régional. Pour l’électronique ou les meubles, c’est 40 %. Le principe est simple : si vous assemblez un véhicule avec des composants provenant des États-Unis, du Canada et du Mexique, c’est du contenu régional.
Le problème, c’est que les États-Unis ne comptabilisent que leur propre contenu pour accorder les réductions tarifaires. Ils ne prennent pas en compte le contenu mexicain ou canadien. En moyenne, les véhicules exportés par le Mexique contiennent entre 31 et 40 % de contenu américain. Cela nous amènerait à payer des droits de douane entre 15 et 17,5 %.
Mais les trois grands constructeurs américains – General Motors, Ford, Chrysler –, qui ont plus de 50 % de contenu américain, paient entre 11 et 14 %. Nous continuons à négocier pour que cette logique s’applique équitablement à tous.
L’accord Canada – États-Unis – Mexique est donc plus central que jamais ?
Absolument. Pour une raison simple : 87 % des exportations mexicaines vont vers les États-Unis et le Canada. Notre priorité stratégique, économique et politique, ce sont nos partenaires nord-américains. Nous voulons maintenir un accord trilatéral, pas bilatéral. Le trilatéral crée un équilibre, une compétitivité régionale.
L’Amérique du Nord reste plus forte quand elle agit comme une région intégrée face à l’Europe ou à l’Asie. Nous sommes confiants que, dans les prochaines années, l’accord Canada – États-Unis – Mexique se maintiendra dans sa forme trilatérale.
Mais cette dépendance aux États-Unis n’est-elle pas structurelle, presque inévitable ?
Nous avons analysé cela récemment. Depuis plus de cent ans, plus de 80 % des exportations mexicaines vont aux États-Unis. C’est une constante historique. Pourquoi ? Plusieurs raisons.
Premièrement, les États-Unis sont la plus grande économie du monde depuis cent ans. Deuxièmement, c’est une économie beaucoup plus grande que la nôtre : 330 millions d’habitants contre 130 millions au Mexique. Troisièmement, et c’est crucial, il y a une demande énorme de produits mexicains aux États-Unis.
Nous ne mettrons jamais en danger notre relation stratégique avec Washington.
Je suis économiste. Je crois que la demande commande généralement l’offre. Il n’y a pas la même demande en Europe ou en Asie. Les Américains viennent ici, achètent nos produits, les chargent dans des camions. Quand quelqu’un nous dit « pourquoi ne pas exporter vers l’Europe ? », la réponse est simple : tout ce que nous produisons, les Américains nous l’achètent déjà ici même. Et les risques sont infiniment moindres.
Envoyer de l’avocat, de la mangue ou des fruits rouges par bateau vers l’Europe, ce sont plusieurs jours de transport, des risques de réfrigération, de parasites. Ici, ce sont quelques heures en camion. Ce sont des millions de dollars de différence. Donc oui, cette concentration est structurelle. Mais ce n’est pas une fatalité. C’est une réalité économique.
Le Canada joue parfois en solo et se rapproche de la Chine. Le Mexique pourrait-il suivre ce chemin ?
La Chine est un partenaire important. Nous importons environ 120 milliards de dollars de biens chinois. C’est notre deuxième partenaire commercial. Mais ce n’est pas une priorité stratégique. Notre priorité, c’est l’Amérique du Nord.
Cela dit, nous n’avons pas de mauvaise relation avec la Chine. Nous pouvons commercer avec elle, comme les États-Unis le font aussi. Mais il y a une ligne claire : nous ne mettrons jamais en danger notre relation stratégique avec Washington.
Vous avez parlé du Mexique comme « l’usine de l’Amérique du Nord ». Certains y voient une volonté de rendre les États-Unis dépendants du Mexique.
Ce n’est pas notre vision. Le président Trump ne veut pas que le Mexique soit l’usine de l’Amérique du Sud. Il veut des usines en Amérique du Nord, y compris aux États-Unis. Notre modèle est complémentaire, pas concurrent. Le Mexique ne cherche pas à devenir une « Chine bis ». Nous ne voulons pas tout produire ici et exporter vers un partenaire affaibli. Ce serait un jeu à somme nulle, et ce n’est pas notre intérêt.
Nous voulons des chaînes de valeur intégrées dans la pharmacie, les équipements médicaux, les semi-conducteurs, l’électronique, les centres de données. Des activités réparties entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, dans une logique gagnant-gagnant.
Quand nous parlons avec des investisseurs, nous leur disons : investissez au Mexique, investissez au Canada, investissez aux États-Unis. Pensez en termes de chaîne de valeur régionale. C’est comme ça que nous restons compétitifs face à la Chine.
Justement, l’Europe. Où en est l’accord UE-Mexique ?
Nous finalisons la traduction juridique des textes. Tout a été négocié et validé. L’objectif est une rencontre entre la présidente Sheinbaum et Ursula von der Leyen au printemps ou en été.
Cet accord modernisé va nous permettre de diversifier nos exportations : viande, produits agricoles, café, miel, avocat. Et nous sommes ouverts à plus d’importations européennes : vins, produits laitiers, cuir. C’est une diversification pragmatique, pas idéologique.
Nous savons que la demande européenne n’est pas aussi forte que l’américaine. Mais nous voulons faire notre travail, explorer ces marchés, créer des opportunités.
Et qu’en est-il du Mercosur ? L’Europe vient de signer un accord avec eux. Qu’est-ce que cela change pour le Mexique ?
L’accord UE-Mercosur est intéressant mais ne nous inquiète pas. Au contraire, cela peut être une opportunité. Premièrement, parce que nous avons déjà un accord avec l’Union européenne depuis plus de vingt ans. Nous le modernisons mais la relation existe déjà, elle est consolidée.
Deuxièmement, parce que le Mercosur et le Mexique n’exportent pas exactement les mêmes produits. Il y a des complémentarités. Le Brésil et l’Argentine sont très forts en soja, viande bovine, matières premières agricoles. Nous sommes plus forts en manufacture, pièces automobiles, électronique, produits à haute valeur ajoutée.
Troisièmement, et c’est clé : le Mexique a un avantage géographique et logistique énorme. Nous sommes beaucoup plus proches de l’Europe que le Mercosur en termes de chaînes d’approvisionnement intégrées avec les États-Unis. Les entreprises européennes qui veulent accéder au marché nord-américain continuent de voir le Mexique comme la porte d’entrée naturelle.
Donc, l’accord UE-Mercosur ne nous enlève pas d’espace. Il peut même renforcer l’intérêt européen pour l’Amérique latine en général, et cela nous profite. Nous restons le partenaire stratégique de l’Europe dans cette région.
Le Mexique navigue entre États-Unis, Chine, Europe. Est-ce un équilibre fragile ?
Le Mexique comprend bien ses équilibres. Nous devons être très prudents dans les signaux que nous envoyons au marché. Notre priorité reste l’Amérique du Nord. Mais nous ne sommes pas fermés au monde.
Nous voulons collaborer avec nos partenaires commerciaux, mais pas nous soumettre. C’est la ligne que défend la présidente. Nous construisons une relation régionale solide avec nos partenaires commerciaux, dans le respect mutuel et la souveraineté. C’est sur cette base que nous avançons.
Parlons de la croissance. Le Mexique affiche moins de 2 % voire moins de 1 % de hausse du PIB. C’est faible pour un pays en développement…
Il est vrai que la croissance pourrait être plus élevée. Mais il faut comprendre un phénomène que nous avons observé : il y a une saisonnalité politique. Les deux premières années de chaque nouvelle administration – que ce soit Fox, Peña Nieto ou López Obrador – sont toujours des années de faible croissance et d’investissement réduit.
Pourquoi ? Parce que les entreprises attendent. Elles veulent voir comment le nouveau gouvernement va gouverner, quelles sont ses priorités, sa stabilité. C’est normal. Ajoutez à cela l’incertitude mondiale, qui nous a tous impactés, et vous comprendrez pourquoi nous sommes à ces niveaux.
Mais nous voyons très clairement les perspectives pour les prochaines années. Premièrement, il y a un changement structurel majeur : le reshoring, la relocalisation des chaînes de valeur depuis la Chine vers l’Amérique du Nord. Le Mexique joue un rôle préférentiel dans ce mouvement. C’est énorme.
Deuxièmement, l’investissement étranger direct atteint des niveaux historiques. Nous avons reçu environ 40 milliards de dollars l’année dernière. Chaque trimestre, nous annonçons de nouveaux records. Cet argent va au secteur financier mais surtout à la manufacture : pièces automobiles, automobile. C’est un très bon signal.
Troisièmement, le Mexique devient l’un des pays les moins chers pour exporter vers le meilleur marché du monde : les États-Unis. Quand vous combinez cela avec la stabilité macroéconomique, les traités commerciaux et une main-d’œuvre compétitive, le Mexique devient beaucoup plus attractif.
Je crois que nous allons voir une accélération de la croissance dans les prochaines années. Pas demain mais dans un horizon de deux à trois ans.
Sécurité, État de droit, stabilité juridique : ce sont les inquiétudes récurrentes des investisseurs européens.
Sur la sécurité juridique, je suis très clair : les traités internationaux protègent les investisseurs. Même sans confiance dans le système judiciaire local, les entreprises peuvent recourir à l’arbitrage international. Elles peuvent aller devant l’OMC [l’Organisation mondiale du Commerce], devant les cours internationales. Leur investissement est protégé, indépendamment du système judiciaire mexicain.
Et le système judiciaire mexicain se perfectionne. C’est l’une des principales réformes de la présidente Sheinbaum. Elle veut un système judiciaire de premier ordre. C’est un engagement fort.
Entre 44 et 46 % de la population mexicaine travaille dans le secteur informel.
Sur la sécurité en général, les chiffres montrent une baisse de 40 % des homicides. Ce sont des problèmes structurels qui ne se résolvent pas du jour au lendemain. Regardez combien de temps il a fallu à l’Italie ou à New York pour résoudre leurs problèmes de criminalité. Mais la trajectoire est la bonne.
Et puis il y a des mesures très concrètes : la présidente vient d’annoncer un remboursement de TVA en cinq jours, la fin des audits multiples – avant, les entreprises subissaient dix audits différents – et un dialogue direct avec les entreprises. Le climat des affaires s’améliore jour après jour.
Comment caractériseriez-vous l’approche économique de Claudia Sheinbaum par rapport à son prédécesseur ?
La présidente Sheinbaum est plus pragmatique, plus pro-business, plus ouverte au dialogue que son prédécesseur. Elle écoute beaucoup. Si vous lui présentez un argument solide, elle peut changer d’avis. Elle est très démocratique dans sa façon de gouverner.
Cela dit, elle partage avec López Obrador [président du Mexique de 2018 à 2024, NDLR] les principes fondamentaux : la prospérité partagée, la lutte contre la pauvreté, l’amélioration de la distribution des revenus.
Le « d’abord les pauvres » reste un principe directeur. Mais elle ajoute son propre style. Elle est plus ouverte sur l’énergie, plus réceptive au secteur privé, plus disposée à écouter les critiques et à ajuster le cap.
Au-delà du Commerce extérieur, quels sont les grands défis économiques internes du Mexique ?
L’informalité est un défi majeur. Entre 44 et 46 % de la population mexicaine travaille dans le secteur informel [activités non déclarées auprès des institutions de l’État et non fiscalisées, NDLR]. Ce n’est pas nouveau – c’est un phénomène qui dure depuis cinquante ans – mais nous n’avons presque rien fait pour le résoudre.
Pendant longtemps, l’approche a été fiscale : payez vos impôts et vous serez formels. Mais ça ne marche pas. Les gens préfèrent rester informels.
Ce qui a fonctionné ailleurs, notamment en Inde et au Brésil, c’est une approche différente : offrir des services numériques attractifs. Faciliter l’accès aux comptes bancaires, aux cartes de crédit, aux paiements numériques. Quand c’est facile et utile, les gens vont vers l’économie formelle.
La présidente travaille sur un programme de numérisation important. Nous croyons que c’est la bonne direction. Ainsi, l’État peut mieux prélever les impôts, mais aussi offrir des services : retraite, système de santé. C’est un cercle vertueux.
À quoi jugera-t-on le succès de cette administration dans cinq ans ?
Pas seulement à la croissance. La présidente le dit clairement : ce qui la préoccupe, ce sont les conditions de vie de la majorité des Mexicains. Nous pourrions avoir une croissance économique explosive et augmenter la pauvreté en même temps − on l’a vu dans beaucoup de pays. Pour elle, ce serait un échec.
Le succès se mesurera au nombre de Mexicains qui sortent de la pauvreté − plus de 13 millions de personnes en sont déjà sorties entre 2018 et 2024 − et à une meilleure distribution des revenus.
Bien sûr, cela n’est possible que s’il y a une croissance économique importante. Elle en est consciente. Elle sait qu’il faut protéger les finances publiques et créer des incitations pour que l’investissement privé et public nous fasse croître. Mais la métrique n’est pas le PIB. C’est le bien-être des gens.

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