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« Trump veut le chaos à Cuba »

« Trump veut le chaos à Cuba »

ENTRETIEN. Pour Ileana de la Guardia, exilée en France et présidente de D Frente, qui milite pour la démocratie à Cuba, une intervention américaine serait une catastrophe pour son pays.

Comment la diaspora cubaine, ces exilés qui ont fui la répression castriste depuis des décennies, réagit-elle aux menaces de Donald Trump sur leur pays ? Qu’ils soient installés en Europe, aux États-Unis, au Canada ou en Amérique latine, tous rêvent d’une nouvelle ère pour Cuba. Ileana de la Guardia, présidente de D Frente, une coalition d’associations qui milite pour la démocratie à Cuba, appelle à une transition pacifique sans intervention militaire américaine. Exilée à Paris, fille d’un des plus proches collaborateurs de Fidel Castro, Tony de la Guardia, fusillé en 1989 sur ordre du Lider Maximo au terme d’un simulacre de procès, Ileana de la Guardia est aujourd’hui neuropsychologue dans un hôpital de la région parisienne.

Le Point : Le 4 janvier, Donald Trump a menacé de « prendre » Cuba, ce pays en déclin, a-t-il précisé. Comment l’une des responsables des mouvements d’opposition à la dictature castriste réagit-elle à cette menace ? Trump, pour vous, est un libérateur ?

Ileana de la Guardia : S’il intervient militairement sur le sol cubain, pour nous, cela s’appelle une atteinte à la souveraineté de notre nation. Ce serait la pire des solutions. Je ne veux pas voir des bombes tomber sur mon pays. L’exemple vénézuélien est révélateur de ce que veut ce président américain. Il bombarde. Et après ? En ce qui nous concerne, nous préférons trouver une solution entre Cubains pour en finir avec le régime castriste, entre acteurs de l’opposition, aussi bien de l’intérieur que de la diaspora, mais aussi avec certains membres du gouvernement actuel.

Vous pensez qu’il est possible de négocier une transition avec le pouvoir en place, c’est-à-dire avec ceux qui ont conduit votre pays au bord du gouffre ?

Tout vaut mieux que le chaos, que l’atteinte à la souveraineté nationale. Nous avons besoin d’un grand mouvement de solidarité internationale pour favoriser un processus de transition, sans les bombardiers américains. Il faudra, à un moment ou à un autre, une médiation avec le gouvernement de Miguel Diaz-Canel [président de Cuba, NDLR].

Et oublier les plus de soixante ans de dictature, de répression contre les opposants ? Vous-même avez été contrainte à l’exil après le simulacre de procès dont votre père* a été victime…

Il ne s’agit ni d’oublier ni de pardonner, mais de mettre en place la meilleure solution pour le peuple cubain. Il a assez souffert durant toutes ces années. Ajouter de nouvelles souffrances ne réglerait rien. Donc, oui, il faut trouver un processus pacifique, sans Trump. La situation économique du pays le nécessite plus que jamais. Les Cubains subissent une crise alimentaire sans précédent.

Il y a des risques de famine.

Les fameuses libretas, les carnets de rationnement, qui livraient le minimum vital aux familles, n’ont pratiquement plus rien à fournir à la population. Il y a donc des risques de famine. C’est pour cela que Trump dit que le pays ne tient plus qu’à un fil. Un exemple : une boîte de 30 œufs coûte 3000 pesos, quand le salaire moyen cubain est de 2500 pesos. Et, bien sûr, quand il y a crise alimentaire, il y a crise sanitaire, avec pénurie de médicaments, au moment où les épidémies de dengue, de zika et chikungunya touchent l’ensemble du territoire. Même le Doliprane a disparu.

La fin de l’approvisionnement en pétrole vénézuélien risque-t-elle d’accélérer ce processus ?

Bien sûr. D’autant que le gouvernement cubain a laissé les infrastructures énergétiques dans un état déplorable. Les six centrales thermiques du pays sont quasi obsolètes. Résultat : les pannes d’électricité, ce que nous appelons les apagones, durent aujourd’hui parfois plus de vingt-quatre heures. Jamais la situation n’a été aussi dramatique.

La société d’Etat qui dirige le secteur énergétique, Gaesa, est une gigantesque boîte noire, au fonctionnement plus qu’opaque. Ses dirigeants n’ont de comptes à rendre à personne. Il est impossible de savoir comment sont utilisés ses bénéfices. Enfin le tourisme, lui aussi, est en chute libre. Nous sommes face à une crise humanitaire tragique. Face à cela, il est urgent que les forces d’opposition s’unissent pour éviter le pire.

Ce n’est pas simple. Une bonne partie des exilés de Floride se rangent derrière Marco Rubio, lui-même issu d’une famille d’exilés cubains. Ceux-là sont pour l’intervention américaine.

C’est vrai. Mais ils ne sont pas tous sur la même longueur d’onde. Les choses évoluent avec les nouvelles générations d’enfants, et surtout de petits-enfants, d’exilés. Tous ne sont pas des militants Maga. Aux États-Unis, beaucoup sont favorables à une solution négociée, avec un projet de réconciliation nationale. La diaspora cubaine est plurielle. Elle est influente en Europe, et surtout en Espagne.

Nous devons proposer un projet de retour à la démocratie par la voie pacifique. Mais je ne crois pas que ce soit l’option Trump. Nous avons mis sur la table une feuille de route qui s’appelle « Cuba à l’heure zéro ». De nombreux Cubains, aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur du pays, la soutiennent. Nous l’avons envoyée au gouvernement de La Havane, sans obtenir la moindre réponse. Et pourtant, il faudra bien que la solution vienne de Cuba.

De l’intérieur du pays ? À qui pensez-vous ?

Pour le moment, je ne peux pas vous citer de noms. Il est encore un peu tôt. En revanche, je peux vous affirmer qu’il y a un débat plus que rugueux au sein du Parti communiste cubain, entre ceux qui veulent engager une transition douce et les partisans du statu quo. Il y a de telles tensions au sein de l’appareil que le congrès du parti, prévu en avril, a été annulé. Raoul Castro lui-même est sorti de sa retraite pour annoncer sa suspension.

Nous croyons savoir que Marco Rubio cherche des interlocuteurs au sein du pouvoir castriste pour réitérer l’opération vénézuélienne.

C’est le signe que les choses bougent en interne. C’est notre espoir. Pour preuve, notre projet « Cuba à l’heure zéro » a été évoqué et certains, encore dans l’ombre, y sont favorables. Pour réussir à éviter une forme de guerre civile, nous avons aussi sollicité l’Église, très importante à Cuba. Elle pourrait jouer le rôle d’intermédiaire. Nous avons écrit au pape Léon XIV pour demander sa médiation afin de libérer les prisonniers politiques. Ils sont plus d’un millier, aujourd’hui. Un geste de cet ordre serait le signe que le chemin d’une transition pacifique n’est pas une chimère.

Pour les partisans de Trump, le président américain a un objectif : faire ce que Kennedy n’a pas osé faire, envahir Cuba lors de l’opération de la baie des Cochons, en 1961. Le président démocrate avait hésité, puis reculé. Trump, lui, peut-il, avec le soutien de Marco Rubio, passer à l’acte ?

Ce serait un désastre pour notre pays. La tactique de la canonnière ne ferait que renforcer un sentiment anti-impérialiste qui reste très puissant en Amérique latine. Il faut sortir de ce piège. Nous croyons savoir que Marco Rubio cherche des interlocuteurs au sein du pouvoir castriste pour réitérer l’opération vénézuélienne, c’est-à-dire vassaliser le pays avec ceux qui sont en place. C’est la crainte que nous pouvons avoir, que rien ne change vraiment. Avec une victime : la démocratie.

*Tony de la Guardia, un des plus proches collaborateurs de Fidel Castro, a été fusillé, en juillet 1989, au terme d’un simulacre de procès, avec d’autres officiers supérieurs, dont le général Ochoa, héros de l’armée cubaine, potentiel rival du Lider Maximo.