Bien placée dans les sondages, la Première ministre a choisi de dissoudre la chambre basse afin d’y conquérir une majorité absolue le 8 février prochain. Mais l’opération est plus périlleuse que prévu.
« Dissoudre la chambre basse ? Je n’ai pas le temps d’y réfléchir », affirmait encore la Première ministre japonaise Sanae Takaichi lors d’une conférence de presse, le 5 janvier dernier. Trois jours plus tard, sa décision d’interrompre deux ans et demi avant leur échéance les mandats des députés japonais a été éventée dans la presse nipponne. Avant d’être confirmée officiellement par l’intéressée le 9 janvier.
La Première ministre avait donc menti sur ses intentions. Mais au Japon cela ne choque plus personne, puisque les dissolutions se déroulent toujours ainsi : aucun chef de l’État n’en parle jusqu’au moment de l’annonce. La dissolution est la règle, les mandats de quatre ans des députés menés à terme sont l’exception. Depuis 1947, sur un total de 28 scrutins législatifs, le seul découlant d’une échéance normale a eu lieu… il y a cinquante ans.
En provoquant des élections le 8 février prochain, Sanae Takaichi empêche paradoxalement l’adoption dans les temps du budget pour l’année comptable, qui débute le 1er avril, alors qu’elle n’a cessé de clamer l’urgence de dispositions contre la vie chère. « Elle répète qu’elle va travailler, travailler, travailler, mais elle ouvre une période de vide politique », s’agace Yoshihiko Noda, chef du Parti démocrate constitutionnel (PDC, centre gauche), la première formation d’opposition.
L’onction des électeurs
L’intéressée justifie son choix par la nécessité de recevoir l’onction des électeurs. Elle s’est en effet assise dans son fauteuil de Première ministre en octobre dernier après avoir été choisie uniquement par les députés ; ces derniers ayant été élus un an plus tôt. « C’est un bouleversement politique, puisque le parti partenaire de coalition a aussi changé entre-temps, donc je voudrais l’avis des citoyens », s’est justifiée la cheffe du Parti libéral-démocrate (PLD), la formation de droite qui a été aux manettes de l’archipel depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, à de rares exceptions près.
Pour la majorité des experts des arcanes de la politique nipponne, il s’agit en réalité de profiter de la popularité actuelle de son gouvernement (autour de 70 % d’opinions favorables), surtout chez les jeunes, afin de s’offrir une majorité plus confortable à la chambre basse. « À vous de choisir qui doit conduire le pays : moi, Takaichi, ou un autre comme Noda. Je joue ma place », a-t-elle lancé, transformant ainsi le scrutin en référendum pour ou contre sa personne.
Parmi ses priorités de campagne, Takaichi veut réduire l’inflation, attisée par la faiblesse inédite du yen, et créer « un cercle vertueux » entre la hausse des salaires et l’augmentation de la consommation. Elle promet en outre des investissements « financièrement responsables face aux risques présents et à venir ».
De même que l’injection de fonds publics dans 17 secteurs stratégiques, dont les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les chantiers navals ou l’aérospatial. « Le Japon regorge de technologies innovantes. En proposant des produits, services, infrastructures face aux risques multiples que rencontrent non seulement le Japon mais aussi d’autres pays, nous augmenterons les exportations et ce sera bon pour la croissance », répète-t-elle.
Des mesures chocs
Menacée sur sa droite par les ultranationalistes du nouveau parti Sanseito, Sanae Takaichi a durci sa politique vis-à-vis des étrangers, même si leur proportion dans la population de l’archipel atteint seulement 3 %. Elle ne veut pas leur fermer les portes du pays pour autant car, malgré un recours accru à la robotisation, ils demeurent une main-d’œuvre indispensable : sans eux, les konbini, ces supérettes ouvertes 24 heures sur 24, ne tourneraient plus. La Première ministre veut donc réformer les conditions d’accueil et de séjour. Des dispositions en ce sens devaient être présentées d’ici fin janvier.
Autre point clé de son programme : la force et la place du Japon dans le concert des nations. Sanae Takaichi entend amender la doctrine de défense de ce pays, contraint à un quasi-pacifisme depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, pour doper ses moyens militaires et autoriser une extension des exportations d’armes. « Je vais rétablir la diplomatie japonaise », martèle celle qui vit sous la pression du grand voisin chinois. Le territoire de Taïwan n’étant éloigné que d’une centaine de kilomètres de l’île nipponne de Yonaguni.
Depuis le départ du pouvoir en 2020 de Shinzo Abe, homme fort du PLD, puis de son assassinat en 2022, les dirigeants du parti estiment que le Japon ne tient plus son rang. Ils veulent donc rapidement « renforcer l’alliance nippo-américaine ». D’où le soin mis par Sanae Takaichi à cajoler Donald Trump. La capture ordonnée par Trump du président vénézuélien Nicolas Maduro a choqué le monde ? Elle l’a minimisée en l’appelant « l’incident au Venezuela ».
Une alliance inédite dans l’opposition
Et quand on interroge son porte-parole, Minoru Kihara, sur les menaces proférées par le président américain sur le Groenland, il oppose un laconique « pas de commentaire ». En revanche, les critiques sont sévères quand il s’agit de la Chine. Mi-novembre, seulement trois semaines après son installation au poste de Première ministre, les propos de Takaichi en défense de Taïwan, sur laquelle la Chine entend mettre la main, de manière violente s’il le faut, ont fait fortement monter la tension entre Tokyo et Pékin.
Depuis, l’empire du Milieu multiplie les mesures de représailles, notamment en matière de tourisme : au Japon, le nombre de visiteurs chinois a chuté de 45 % en décembre par rapport au même mois l’année précédente, et les industriels nippons craignent les restrictions d’exportations depuis la Chine de matériaux essentiels, dont des terres rares. « Nous restons ouverts au dialogue », s’est borné à déclarer la Première ministre.
Les électeurs la soutiendront-ils le 8 février ? Cela dépendra de l’attitude des modérés. Car Sanae Takaichi n’avait pas vu venir le piège : le parti centriste Komeito qui, pendant un quart de siècle, a permis au PLD de Takaichi de rester au pouvoir presque en permanence la déteste. Il a quitté la coalition à son arrivée et vient de s’associer au Parti démocrate constitutionnel pour créer l’Alliance réformatrice du centre. Or, il n’est pas certain que la popularité de Takaichi suffise à contrebalancer cette alliance dans toutes les circonscriptions.

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