Pousser la lourde grille de fer et marcher entre les tombes qui s’étalent à perte de vue dans le cimetière de Kamechliyé, dans le nord-est de la Syrie, permet de prendre la mesure du prix du sang payé par le peuple kurde. Marquées de slogans guerriers, les tombes y sont ornées des visages juvéniles de centaines de combattants, à peine majeurs pour la plupart, tombés contre les islamistes de Daech ou des factions soutenues par la Turquie voisine. « Hassan voulait défendre les siens », témoigne Ahmed, qui visite presque chaque jour la sépulture de son frère tué au combat pour protéger la ville de Kobané des assauts des djihadistes.
C’était il y a plus de dix ans. « Désormais, tout le monde nous abandonne, les défunts comme les vivants », souffle-t-il. « Des membres de Daech sont venus de tous les pays occidentaux, et nous les avons combattus », abonde une femme kurde, non loin. Vêtue d’une longue robe noire brodée de fil doré, elle est venue arroser les plantes disposées sur la tombe de son fils, Bessam, tué en 2017, à 20 ans. « Nous nous sommes sacrifiés. Et maintenant, vos pays tiennent la main de nos adversaires pour massacrer nos enfants ! » Plus de 11 000 combattants ont été tués entre 2014 et 2019 en défendant l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie (AANES), le nom officiel du Rojava. Longtemps, la coalition internationale a soutenu ce peuple qui faisait rempart à Daech.
Aujourd’hui, elle les lâche. Ces dernières semaines, le coup de grâce a été porté par les États-Unis. « J’aime beaucoup les Kurdes mais… pour que vous compreniez bien : ils ont reçu des sommes considérables, du pétrole et d’autres choses… Ils ont d’abord agi pour leur propre intérêt », a d’abord déclaré Donald Trump en guise d’avertissement. Son envoyé spécial en Syrie, l’ambassadeur Tom Barrack, parrain des négociations entre le nouveau président syrien, Ahmed al-Chareh, et le chef kurde, Mazloum Abdi, a ensuite achevé d’enterrer les espoirs d’un soutien américain. À l’entendre, la mission des Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition menée par les Kurdes chargée depuis plus d’une décennie de lutter contre les hordes de Daech, a « largement expiré ».
Washington soutient à présent les autorités en place à Damas dans leur volonté de réunifier et de sécuriser le pays, y compris pour lutter contre les cellules de l’État islamique toujours actives. « Le président de la Syrie travaille très dur », a vanté Donald Trump au sujet d’Ahmed Al-Chareh, installé au pouvoir depuis décembre 2024, oubliant que ce dernier est également un ancien djihadiste. Au passage, le revirement de Washington rassure la Turquie. Son président, Recep Tayyip -Erdogan, n’a jamais supporté la présence à sa frontière sud d’un territoire kurde à la main d’une organisation qu’il considère comme terroriste.
« Les Kurdes ont résisté, ils ont combattu les atrocités de l’État islamique, ils ont organisé leur administration sur un territoire en paix et, tristement, l’Histoire se répète. C’est une tragédie », se lamente Bakhtiar Amin. Cet intellectuel kurde, ancien ministre irakien des Droits de l’homme, dénonce une stratégie d’« isolement » et de « nettoyage ethnique » qui serait menée par le nouveau régime syrien avec l’aide de la Turquie. « La politique de déni de notre existence se poursuit depuis un siècle », dénonce-t-il.
De fait, l’Histoire bégaye. L’opération de reconquête lancée -mi-janvier par le gouvernement de Damas a été précédée par la publication d’une directive appelant les imams locaux à prier pour la réussite de l’armée syrienne. Cette dernière s’ouvrait par une sourate du Coran. Mais pas n’importe laquelle : « Al-Anfal ». Elle rappelle aux Kurdes de douloureux souvenirs. Ce fut en effet le nom de code qu’avaient donné Saddam Hussein et son cousin Ali Hassan Abd al-Majid al-Tikriti, surnommé « Ali le chimique », à la campagne de nettoyage ethnique et de gazage des Kurdes d’Irak en 1988. Un crime qui fit plus de 100 000 morts. Difficile d’y voir une coïncidence.
Sous la pression des troupes de Damas, les milices kurdes ont dû évacuer, début janvier, deux quartiers d’Alep qu’elles contrôlaient encore. Dans la foulée, les tribus arabes qui leur fournissaient des bataillons pour tenir les anciens bastions de Daech se sont ralliées au nouveau gouvernement, obligeant le FDS à se replier. Résultat : le territoire autonome kurde en Syrie s’est réduit de 80 % en à peine deux semaines. Pour ne rien arranger, les États-Unis pourraient bientôt enclencher le « retrait complet de leurs troupes de Syrie » (environ 1 500 soldats) que Donald Trump appelle de ses vœux. Et les autres pays alliés des FDS, la France et le Royaume-Uni en tête, devront suivre.
Ce désengagement occidental devrait signer la mort du Rojava. Cette large bande de terre, qui s’est étalée, à son apogée, sur un quart du territoire syrien, est un « proto-État » disposant de ses propres autorités administratives. Surtout, il est le résultat d’une expérience politique née dans le fracas de la guerre civile. Le Rojava, ou Kurdistan occidental, utopie imaginée par les cadres du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une guérilla marxiste fondée en Turquie à la fin des années 1970 par Abdullah Öcalan, porte le rêve d’émancipation des Kurdes, longtemps marginalisés par la République arabe syrienne. Un projet au sein duquel les femmes ont toute leur place, y compris dans l’armée, ce qui n’est pas banal dans la région.
« C’est une expérience politique et c’est précisément pour cela qu’il est pris pour cible, estime l’écrivain kurde exilé en Allemagne Jan Kizilhan. Sa vulnérabilité n’est d’ailleurs pas apparue avec la guerre en Syrie. Depuis le traité de Lausanne de 1923, qui a défini les frontières de la Turquie moderne, la question du Kurdistan a toujours été un problème. » Souvent, au cours de l’Histoire, l’Occident a soutenu les Kurdes dans le but d’affaiblir les États centraux : Téhéran, Bagdad, Ankara ou Damas. Mais, une fois ses buts atteints, il a abandonné les Kurdes à leur sort. « Notre mouvement et notre peuple sont en train d’être détruits d’une manière incroyable, dans le silence de tous », écrivait déjà, en 1975, le leader kurde Mustafa Barzani au secrétaire d’État américain Henry Kissinger.
Une odeur de sang et de poudre flottait également en octobre 2019 sur le Rojava, balayé par un vent de défaite similaire à aujourd’hui. Pris d’assaut par les forces armées turques et leurs supplétifs syriens, le territoire autonome kurde semblait vivre ses dernières heures. Cette razzia sanglante avait déjà été permise par Donald Trump, qui terminait alors son premier mandat et venait d’annoncer le retrait de forces américaines du Levant. Il avait donné à Ankara son feu vert implicite pour contrôler la région.
Jawan Hame, un chirurgien orthopédiste exilé en Suède depuis vingt-cinq ans avait couru au chevet de son peuple menacé de disparition. Nous l’avions rencontré dans un petit hôpital de Kamechliyé, alors qu’il venait d’amputer un enfant. Devant les flots de civils blessés dans les bombardements qui débarquaient à jet continu, ce praticien expérimenté nous avait confié son désespoir. « Certaines blessures sont trop profondes », constatait-il. Les rêves de liberté des Kurdes étaient en train de se fracasser sur l’impitoyable réalité de la géopolitique du Moyen-Orient. « Ici, nous avons un dicton : les Kurdes n’ont pas d’autres amis que les montagnes. Malheureusement, au Rojava, nous n’avons pas de montagnes. »
La résilience est une seconde nature pour les Kurdes. Leur histoire est jalonnée de massacres et de répressions, de trahisons et de renaissances. « Comme c’est le cas pour les Juifs et les Arméniens, ils tendent à définir leur identité par les traumatismes qu’ils ont -partagés », avance l’anthropologue néerlandais Martin Van Bruinessen, l’un des meilleurs spécialistes mondiaux du sujet. Répartis principalement dans quatre pays – Turquie, Irak, Syrie et Iran – les Kurdes n’ont en commun ni la nationalité, ni la langue (il en existe au moins trois), ni la religion (une majorité de musulmans sunnites côtoie des Yézidis, des zoroastriens ou encore des Alévis), ni l’orientation politique. Mais ils sont unis par la mémoire, en particulier celle du massacre commis par Saddam Hussein. « Un traumatisme énorme devenu le symbole de l’oppression de ce peuple », souligne Martin Van Bruinessen.
La concrétisation du Rojava, ce pays rêvé entre le Tigre et l’Euphrate, a débuté il y a treize ans. Le 13 juillet 2012, le régime de Bachar el-Assad a retiré ses troupes de Kamechliyé, Derik, Amouda et Kobané, dans le nord-est de la Syrie, pour les déployer à Alep, où une violente bataille opposait les loyalistes aux rebelles. Face à la rébellion islamiste soutenue par Ankara, le dictateur syrien décide alors de jouer la carte kurde. Il autorise le retour de centaines d’exilés, dont le dirigeant du PYD (principal parti kurde syrien, proche du PKK), Saleh Muslim. Et il rend la nationalité syrienne à 300 000 Kurdes qui en étaient privés depuis quarante ans.
Une occasion rêvée de s’émanciper. En quelques semaines, le mouvement autonome kurde pose les fondations d’une administration civile et militaire. Partout, il placarde le portrait d’Abdullah Öcalan, le chef du PKK. Il inaugure des « maisons du peuple », constitue des forces de police dotées d’armes et véhicules hors d’âge, et il dépêche des instituteurs kurdophones dans les écoles… Et c’est une synthèse de la pensée d’« Apo », le surnom d’Öcalan, qui fait office de Constitution. Le Rojava se veut multiethnique, multiconfessionnel, égalitaire, écologiste, féministe, laïque, -opposé au tribalisme. Toutes ses institutions possèdent une codirection mixte, composée d’un homme et d’une femme.
Cet État fait de bric et de broc s’inspire du « municipalisme libertaire » du philosophe américain Murray Bookchin, dont Öcalan a découvert les théories en prison. Le territoire est divisé en trois « cantons » : Kamechliyé, Kobané et Afrine ; chacun ayant son conseil militaire et son instance politique. Aux postes clés, le PKK installe des militants aguerris, venus de Turquie ou d’Irak pour « encadrer » la révolution. Mais le Rojava est d’abord une organisation militaire, une nation en armes articulée autour des Unités de protection du peuple (YPG) et des Unités de femmes (YPJ). Des milliers de combattants, parfois très jeunes, sont embrigadés.
C’est surtout la défense de Kobané, en 2014, qui va donner tout son sens à la résistance et contribuer à écrire sa légende. La bataille qui s’y déroule prend des airs de « Stalingrad des Kurdes ». La ville, devenue fief militant, est pilonnée et assiégée par les djihadistes de l’État islamique, tandis que la Turquie voisine scelle sa frontière, sans intervenir. C’est un massacre à huis clos. Les Kurdes sont acculés. Leur sacrifice est incarné dans les médias par Arin Mirkan, jeune combattante aux cheveux tressés, qui se fait exploser au milieu de ses ennemis pour ne pas être capturée.
Après plusieurs jours de siège dans des conditions terribles, qui font des centaines de morts côté kurde, l’appui aérien de la Coalition internationale finit par inverser le rapport de force. L’aviation américaine largue un tapis de bombes sur Kobané, ensevelissant les djihadistes sous des montagnes de gravats. Ce qui permet aux Kurdes de reconquérir une ville dévastée et de hisser leur drapeau sur les bâtiments en ruine. Kobané devient le symbole de la résilience des Kurdes, qui est louée dans le monde entier.
L’expérience sert de catalyseur. En 2015, tandis que Daech multiplie les attentats en Europe, organisés depuis la Syrie, les Kurdes sont investis par la Coalition internationale pour mener la contre-offensive. Néanmoins, un problème de taille se pose. Raqqa, cité syrienne sous le contrôle de Daech, est une ville entièrement arabe, où la légitimité des Kurdes est nulle. Les YPG s’allient donc à des clans arabes pour assiéger la ville et repousser les djihadistes le long de l’Euphrate. Leur sinistre projet de « califat » prend fin à Baghouz, en 2019. Une victoire qui consacre les Kurdes comme « le rempart de l’Occident » contre la barbarie islamiste.
La défaite de Daech ne fait que renforcer les pressions turques. Et le balancier de l’Histoire, comme toujours lorsqu’il s’agit des Kurdes, repart dans l’autre sens. À partir de 2018, l’armée d’Ankara envahit Afrine, dans le nord-ouest de la Syrie, puis crée une zone tampon entre Kobané et Kamechliyé. Le Rojava se délite. Une fois leur mission terminée, les Kurdes sont devenus des partenaires encombrants…
Pourtant, les FDS conservent un rôle majeur : surveiller sur leur territoire des milliers de djihadistes et leurs familles, d’une cinquantaine de nationalités différentes, tandis que les États concernés refusent de les rapatrier. Là encore, l’histoire se solde par une trahison. Une de plus. Environ 150 djihadistes parmi les plus dangereux ont été exfiltrés vers l’Irak, la semaine dernière, par les forces américaines. Près de 7 000 autres doivent être évacués, justifiant la prolongation de cessez-le-feu. Une fois l’opération terminée, les Kurdes seront seuls. Sans autre ami que leurs montagnes.

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