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Entre l’ombre de Trump et l’hiver de Poutine, l’Europe tente d’exister

Entre l’ombre de Trump et l’hiver de Poutine, l’Europe tente d’exister

La tempête groenlandaise passée, l’angoisse demeure : l’Union européenne risque-t-elle d’être écartée des négociations sur l’Ukraine pendant que Donald Trump redessine les règles du jeu ?

Le retour au calme après la tempête groenlandaise laisse une impression désagréable aux ministres des Affaires étrangères réunis ce jeudi 29 janvier à Bruxelles, pour le Conseil des Affaires étrangères. Si l’Iran a monopolisé les micros (avec le placement des Gardiens de la Révolution sur la liste des organisations terroristes), c’est bien la survie géopolitique de l’Europe qui se jouait en coulisses.

Le constat de la haute représentante, Kaja Kallas, est presque devenu un euphémisme. L’ordre international est « sous forte pression », lance-t-elle, aux micros qui se tendent, les liens transatlantiques « ne sont plus ce qu’ils étaient ». Ah, cette nostalgie d’une Estonienne qui pensait pouvoir s’abriter derrière l’Otan jusqu’au restant de ces jours…

Groenland : la sueur froide passée, le réveil brutal

L’éléphant dans la pièce, c’était évidemment Washington. Il y a une semaine encore, l’Europe se mobilisait autour du Groenland contre un Donald Trump jurant qu’il lancerait des représailles commerciales contre les huit pays (dont la France et l’Allemagne) qui avaient osé envoyer une poignée de soldats sur cette terre de glace.

Le ministre danois Lars Lokke Rasmussen a confirmé que la « guerre commerciale est annulée » et que les discussions ont repris dans une atmosphère constructive avec l’équipe de Marco Rubio. On ne sait pas grand-chose de l’accord dont Donald Trump se prévaut à propos des bases américaines qui deviendraient « territoires américains ». La frayeur passée, le dossier mérite un suivi attentif.

Pour le commissaire européen aux Partenariats internationaux, Jozef Sikela, cet épisode est un « wake-up call » : la géopolitique dure est de retour et l’Union européenne promet un paquet d’investissements substantiel pour garder le Groenland dans son orbite. La Suède, encore échaudée, ne mâche pas ses mots : la rhétorique américaine récente était « inacceptable » et a endommagé la confiance au sein de l’Alliance atlantique. On ne passe pas l’éponge si facilement à Stockholm.

Ukraine : le spectre d’un Yalta 2.0

Sur le front est, l’ambiance est tout aussi glaciale. Alors que l’Ukraine entame sa quatrième année de guerre, la Russie pilonne les infrastructures pour « geler les Ukrainiens jusqu’à la reddition », dénonce Kaja Kallas. La commissaire à l’Élargissement, Marta Kos, parle désormais de « terreur d’État ». Face à cela, les Vingt-Sept préparent un vingtième paquet de sanctions qui vise à affaiblir, une fois de plus, les ressources que la Russie consacre à financer sa guerre. La France et la Suède veulent taper fort : interdiction totale des services maritimes pour la « flotte fantôme » russe, embargo sur les engrais et fin des exportations de luxe.

Mais l’angoisse des chancelleries est ailleurs : l’Europe est-elle en train de se faire sortir du jeu russo-américano-ukranien ? Alors que des pourparlers se tiennent à Abou Dhabi, Kaja Kallas tente de rassurer en affirmant que les Russes présents n’ont « aucun mandat » et ne sont pas sérieux. Pourtant, le doute s’installe.

Le ministre espagnol, José Manuel Albares, juge « impensable » que l’Europe ne soit pas à la table des négociations, tandis que son homologue tchèque, Petr Macinka, pragmatique, admet que l’idée de Giorgia Meloni d’un émissaire spécial n’est « pas mauvaise » pour éviter d’être « hors du coup ».

Mais qui ? « Il s’agirait d’une personnalité dont ce serait la tâche à plein temps et qui, avec une petite équipe, irait très loin dans les détails techniques du règlement de paix », prévient-on parmi les proches du président du Conseil, Antonio Costa. Donc, le président finlandais, Alexander Stubb, qui s’est un peu poussé du col pour endosser le rôle, n’est pas vraiment le profil visé. Il ne peut se concentrer à plein temps à cette tâche qui est davantage dimensionnée pour un diplomate s’émergeant dans cette négociation 24 heures sur 24.

L’Estonie, elle, regarde déjà l’après-guerre avec effroi : Tallinn redoute l’arrivée en Europe de « centaines de milliers d’ex-combattants » russes, souvent des criminels, et réclame une liste noire préventive pour repousser à la frontière les indésirables. Ce sont en tout cas les mots de mise en garde du ministre estonien des Affaires étrangères, Margus Tsahkna.

Gaza et le Conseil de la paix boudé

Sur le front du Moyen-Orient, l’Europe est condamnée à l’impuissance. La représentante irlandaise, Helen McEntee tire une fois de plus la sonnette d’alarme sur la crise humanitaire à Gaza où « les gens meurent littéralement de faim ». Dublin, tout comme Madrid, refuse ostensiblement de rejoindre le nouveau Conseil de la paix (le Board of Peace lancé par Trump), une structure jugée bancale, qui affaiblit l’ONU et marginalise l’Autorité palestinienne.

L’Espagne prévient : pas de solution sans l’Autorité palestinienne au centre du jeu. Lors du dernier Conseil européen, seuls deux pays ont fait savoir qu’ils rejoindraient le Conseil de la paix : la Hongrie de Viktor Orban et la Bulgarie. Mais les choses se sont un peu compliquées à Sofia.

Le chaos institutionnel qui règne en Bulgarie soulève de sérieuses questions sur la légitimité démocratique de la décision du Premier ministre Rossen Zhelyazkov de signer la charte trumpienne à Davos, le 22 janvier. Or son gouvernement est démissionnaire depuis le 11 décembre 2025, chassé par des manifestations massives de plus de 100 000 personnes contre un projet de budget austéritaire. Il n’avait pas mentionné publiquement qu’il signerait l’adhésion au Conseil de la paix lors de l’annonce de sa participation au Forum de Davos.

Le Premier ministre Zhelyazkov a assuré que l’acte d’adhésion serait soumis au Parlement bulgare « pour ratification la semaine prochaine ». Il a insisté sur le fait que la Bulgarie n’avait pris « aucun engagement financier » (alors que le Conseil de la paix propose une adhésion permanente moyennant 1 milliard de dollars). Mais cette promesse de ratification parlementaire est intervenue alors même que le pays s’apprêtait à vivre un bouleversement institutionnel encore plus profond.

Le lendemain de la signature du Conseil de la paix, le 23 janvier 2026, le président Roumen Radev a démissionné – une première dans l’histoire postcommuniste de la Bulgarie. Il a choisi de quitter ses fonctions un an avant la fin de son second mandat, pour se lancer dans la bataille électorale et fonder un nouveau parti politique, avec l’ambition de devenir Premier ministre. C’est désormais la vice-présidente, Iliana Malinova Iotova, qui exerce l’intérim présidentiel jusqu’en janvier 2027.

Les oubliés et les mauvais élèves

Enfin, dans ce tourbillon, quelques voix au Conseil affaires étrangères tentent de se faire entendre sur les fronts oubliés. La Belgique a livré un plaidoyer vibrant pour l’est du Congo, où « une femme est violée toutes les quatre minutes », selon Maxime Prévot, le chef de la diplomatie belge. La Belgique exige le retrait des troupes rwandaises et du M23, le groupe rebelle paramilitaire soutenu par le Rwanda.

L’Espagne continue, quant à elle, de mener la danse sur le Venezuela, prônant un dialogue pacifique tout en gardant le contact avec le gouvernement de Delcy Rodriguez. Le dossier vénézuélien est passé largement au deuxième ou troisième plan…

La Serbie et la Géorgie s’éloignent de l’adhésion

Côté élargissement de l’UE, la récréation est finie pour les mauvais élèves. Marta Kos a tancé la Serbie pour son « sérieux recul » législatif à propos de réformes judiciaires adoptées de manière « très précipitée et non transparente », sans « aucune consultation » préalable, ce qui contrevient aux attentes envers un pays candidat.

Elle a explicitement exhorté le Parlement serbe à « réviser dès que possible ces lois » pour les aligner sur les standards européens, déplorant que Belgrade aille dans la « direction opposée » à celle de ses voisins comme l’Albanie ou le Monténégro.

S’agissant de la Géorgie, face à des lois restrictives visant les ONG et les médias, la commissaire Kos a été encore plus tranchante, affirmant ne pas pouvoir soutenir un gouvernement qui fait « n’importe quoi » et « travaille contre son propre peuple », confirmant que l’aide de l’Union européenne sera redirigée vers la société civile et les médias.

Pression américaine sur l’accord commercial

En somme, ce Conseil de janvier 2026 dessine une Europe qui tente désespérément de serrer les rangs face à un Vladimir Poutine qui ne lâche rien et un allié américain devenu imprévisible.

Comme le résume le ministre tchèque, l’atmosphère s’est calmée avec Trump, mais « aucun deal n’est acté ». Le Parlement européen se fait tirer l’oreille quant à la ratification de « l’accord commercial » conclu en août dernier avec Donald Trump sur le golf écossais de Turnberry.

L’ambassadeur américain auprès de l’UE, Andrew Puzder, est venu, mercredi à 17 heures, taper du poing devant la Commission affaires étrangères du Parlement européen. « Nous avons fait tout ce que nous avions dit dans l’accord commercial, dans le mois suivant la signature. Qu’a fait l’Europe depuis ? » s’est-il agacé devant les eurodéputés.

Il a tenté de minimiser l’impact de l’hostilité de Donald Trump envers l’UE, en rappelant que toutes les « réductions » tarifaires américaines – notamment sur les automobiles – restent en place « malgré la rhétorique des derniers mois ». On observera qu’il parle de « réductions » alors que, en vérité, le président américain a augmenté les taxes pour ensuite les réduire mais à un niveau très supérieur à ce qu’elles étaient avant son Liberation Day d’avril 2025…

L’IA Act dans le viseur de Washington

Sur l’Ukraine ? Silence radio. L’ambassadeur Puzder refuse catégoriquement de commenter les négociations en cours, considérant que cela ne relève pas de sa compétence. En revanche, sur l’économie de l’intelligence artificielle, il ne mâche pas ses mots : il a enjoint les eurodéputés à abandonner la régulation actuelle de l’intelligence artificielle, ou IA Act, « adopté avant ChatGPT » et qui, selon lui, ne répond pas « aux défis actuels ». Il s’agit ici d’un raccourci trompeur puisque le texte final, négocié en décembre 2023, a justement été adapté pour encadrer les IA génératives. Toujours est-il que pour l’ambassadeur américain, il ne fait aucun doute que l’Europe rate la course à l’intelligence artificielle à cause de sa réglementation excessive.

Pour appuyer son propos, il cite Peter Wennink, ancien patron du géant néerlandais des puces ASML : « Les entreprises doivent croître. Elles ne peuvent pas être constamment gênées par ces réglementations contraignantes. Simplifier les choses c’est bien, mais vous ne pouvez pas rendre les choses très compliquées puis les simplifier un peu. »