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ICE, cette police devenue la milice de Donald Trump

ICE, cette police devenue la milice de Donald Trump

Les bavures sanglantes de Minneapolis sont le résultat d’une politique délibérée visant à pouvoir compter sur une force paramilitaire aux ordres exclusifs du Président. De quoi inquiéter les défenseurs de la démocratie.

En 1950, alors que sévissait, au lendemain de la guerre, ce qu’on a appelé le « maccarthysme », cette chasse aux sorcières du gouvernement américain contre les communistes ou leurs supposés complices, Margaret Chase Smith, sénatrice du Maine – une républicaine –, avait, à la tribune du Sénat, attaqué Joseph McCarthy, l’inspirateur, républicain lui aussi, de cette campagne.

« En tant qu’Américaine attachée à la liberté de parole, inscrite dans le premier amendement de notre Constitution, je vous condamne comme un républicain fasciste tout autant que je condamnerais un démocrate communiste. » Son discours, que l’histoire américaine a retenu sous le nom de Declaration of Conscience (« déclaration de conscience », littéralement) a eu un tel retentissement, au Congrès et dans l’opinion, qu’il a largement participé à la fin du maccarthysme.

Comme Mrs Smith, Susan Collins est elle aussi républicaine et sénatrice du Maine, qui l’a élue cinq fois de suite. Et elle considère que ce qui se passe dans les villes américaines avec l’ICE – même si les sujets et les personnes concernés sont différents – est de même nature, par sa gravité, que le maccarthysme.

Une création de George W. Bush

Aussi part-elle en guerre contre le président dont elle a soutenu l’élection, au point de mener le combat, avec quelques autres élus républicains et l’ensemble des parlementaires démocrates, pour tenter de bloquer le financement de l’agence fédérale dont dépend l’ICE, et par là même le budget. Le but était d’obliger la Maison-Blanche à cesser les déportations de masse d’immigrés et à reprendre en main la police de l’immigration, dont les pratiques brutales et aveugles ont entraîné le véritable meurtre, à Minneapolis, de deux citoyens américains : Renee Good et Alex Pretti.

L’ICE n’est pas une création de Donald Trump. Son origine remonte au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. George Bush veut alors constituer un département uniquement dévolu à la lutte contre le terrorisme et la criminalité internationale. C’est le DHS, Department of Homeland Security, dont le bras armé est donc l’ICE, Immigration and Customs Enforcement. Pour lutter contre le terrorisme, cette nouvelle police fédérale s’intéresse de près aux migrants.

Sous Obama, des centres de détention sont créés pour neutraliser ceux qui pourraient éventuellement poser problème. Pendant le premier mandat de Trump, la doctrine change : les critères d’arrestation des étrangers sont élargis et l’aile gauche démocrate commence à s’inquiéter de plusieurs atteintes aux libertés fondamentales. Avec Biden, l’activité de l’ICE est recentrée sur ses missions initiales d’antiterrorisme.

Des effectifs doublés sous Trump II

Au retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les moyens et les effectifs de l’ICE, qui s’ajoutent à ceux des patrouilles de gardes-frontières, vont très vite se démultiplier. Le fameux Big Beautiful Bill Act, le budget fiscal voté à l’été dernier, a accordé la somme énorme de 170 milliards de dollars au département DHS pour la lutte contre l’immigration. Ce qui a permis à l’ICE, d’abord, de se doter de matériels sophistiqués : systèmes de reconnaissance faciale et drones, entre autres.

Puis de recruter 12 000 hommes, en doublant pratiquement ses effectifs, qui dépassent aujourd’hui 20 000 agents fédéraux. Les conditions d’engagement sont particulièrement souples. Comme l’indique le formulaire invitant les candidats à rejoindre l’unité : « L’Amérique a été envahie par des criminels et des prédateurs. Nous avons besoin de vous pour les chasser. Vous pouvez vous engager, même sans diplôme universitaire. » Quant à la formation, elle est ultrarapide : là où il faut au moins un an pour un policier local, 42 jours de formation suffisent pour rejoindre les rangs de l’ICE.

Les résultats de ces drôles de policiers, dont la caractéristique est d’agir « battle dressed » (« en tenue de combat », NDLR), masqués, armés, lunettes sur le visage, sont évidemment spectaculaires et sans doute satisfaisants pour Donald Trump, si l’on se réfère à ses promesses de campagne : plus de 300 000 expulsions en 2025, un million espéré pour 2026.

Les élus et personnalités s’engagent

Mais si l’on considère les bavures provoquées par ces rafles, le tableau est tout autre. Les opérations ont fait au moins 34 morts, dans la rue ou dans les centres de détention, dont les décès, dans des circonstances accablantes pour les policiers, de Renee Good et d’Alex Pretti. Sans compter la détention irréaliste d’un petit garçon de cinq ans, sous prétexte que son père avait échappé à une arrestation.

Les protestations des élus locaux, les manifestations dans tout le pays, les condamnations émanant de toute la société, comme le prouve la vidéo du basketteur français de la NBA Victor Wembanyama, ont fini par inciter Trump à changer le commandement de l’ICE dans le Minnesota. Mais pas à abandonner sa mission ni ses objectifs. Le président n’a pas renoncé à son idée d’imposer sa force paramilitaire dans les États tenus par les démocrates.

C’est précisément là que l’affaire pourrait devenir critique. Les méthodes de l’ICE, la manière dont ses hommes n’hésitent plus à s’en prendre à des citoyens américains, et plus seulement à des migrants, cachent peut-être des intentions beaucoup moins avouables que la seule lutte contre l’immigration illégale.

Soupçon cauchemardesque

Après la mort de Renee Good et d’Alex Pretti, c’est un journaliste, Don Lemon, qui vient d’être arrêté à Los Angeles sous prétexte qu’il avait participé à une manifestation contre un pasteur de Minneapolis, membre de l’ICE. Et la ministre responsable du DHS, Kristi Noem, a rappelé que les agents de l’ICE bénéficiaient d’une « immunité totale » dans leur action.

De là ce soupçon : Donald Trump pourrait se servir de cette milice – qui, en réalité, n’obéit indirectement qu’à lui – pour démontrer que la sécurité n’est plus assurée dans les États gérés par les démocrates, qu’il existe un risque que ceux-ci fassent voter des migrants pour fausser les élections, et qu’il faut donc suspendre celles des midterms en novembre prochain.

Le président dispose d’un moyen pour faire taire les oiseaux de mauvais augure : accepter une enquête impartiale sur les meurtres de Renee Good et d’Alex Pretti. Ce n’est pas le cas jusqu’à présent.