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« Peau d’âne » : comment Demy adapte un conte auquel même Disney n’a jamais osé toucher

« Peau d’âne » : comment Demy adapte un conte auquel même Disney n’a jamais osé toucher

FILM D’ÉPOQUE. Jacques Demy refuse d’édulcorer le conte le plus transgressif de Perrault. Avec Catherine Deneuve et Jacques Perrin, il montre que c’est l’amour qui crée la magie, pas l’inverse. À (re)voir sur le replay de France TV.

« Amour, amour / L’amour fait souvent grand tapage / Au plus bel âge / Il crie, il déchire et il ment / Pauvre serment / Il fait souffrir tous les amants / Qui n’ont pas su tourner la page… » Voilà une drôle de façon pour Jacques Demy de commencer un conte de fées destiné aux enfants. Charles Perrault, lui, terminait son récit sur une note autrement rassurante : « L’amour des deux époux durerait encore, tant ils s’aimaient, s’ils n’étaient pas morts cent ans après. » Entre ces deux visions – l’amour qui déchire contre l’amour éternel, la lucidité désabusée contre la promesse féerique – se joue toute l’audace du film de Jacques Demy, à (re)voir sur la plateforme France TV jusqu’au 27 mars.

Décembre 1970. Tandis que la France de Pompidou s’éloigne de Mai 68, Jacques Demy fait un pari singulier : transformer le plus sulfureux des contes de Perrault en comédie musicale grand public avec son complice de toujours, Michel Legrand, orfèvre du genre depuis les Parapluies de Cherbourg et Les Demoiselles de Rochefort. Un choix qui confine à l’inconscience – ou au génie. Car enfin, pourquoi diable dénicher l’histoire d’un roi qui veut épouser sa propre fille, quand Cendrillon ou La Belle au bois dormant offraient des alternatives nettement plus consensuelles ?

Brigitte Bardot pressentie

La réponse se trouve peut-être dans les souvenirs d’enfance du cinéaste. Jacques Demy raconte qu’il montait, pour son théâtre de marionnettes, des histoires inspirées de Perrault, des frères Grimm, de Hans Christian Andersen. Peau d’Âne l’avait particulièrement marqué : un roi qui cherche à épouser sa fille pour échapper à son chagrin de veuf, voilà de quoi broder bien des possibles. Le projet précède même Les Parapluies de Cherbourg. Dès 1962, Brigitte Bardot et Anthony Perkins sont partants. Mais les producteurs ne font pas assez confiance au jeune cinéaste pour « greenlighter » un projet si cher.

Les chansons écrites par Michel Legrand restent encore aujourd’hui très prisées par les collectionneurs de disques vinyles. © (Imusic / Alamy Stock Photo/Alamy Stock Photo)

De retour d’un séjour californien soldé par l’échec de Model Shop, imprégné de contre-culture hippie et ayant « expérimenté les paradis artificiels », Jacques Demy relance son vieux rêve. L’audace mérite d’être soulignée. Depuis les origines du cinéma français, les réalisateurs se sont précipités sur Perrault. Mais Peau d’Âne ? Presque vierge de toute adaptation. En 1908, Albert Capellani avait évacué le problème en remplaçant le père incestueux par un fiancé ridicule aux jambes arquées. Même les Studios Disney reculeront. Trop sulfureux pour un public américain puritain.

« À mi-chemin entre l’enfance et le conte pervers »

Jacques Demy assume pleinement la charge transgressive. Là où les éditions pour enfants du XIXe siècle édulcorent, là où la version en prose de 1781 multiplie les excuses pour déresponsabiliser le roi, Jacques Demy maintient l’ambiguïté dans toute sa crudité. Dans une interview en 1972 (qu’on peut revoir sur le site de l’INA), il qualifie son film de projet « à mi-chemin entre l’enfance et le conte pervers, presque pornographique ».

Le conte de Perrault commence par une perversité : une reine mourante qui coince son époux dans une injonction impossible. Elle exige qu’il se remarie pour donner un héritier au royaume, mais pose une condition qu’elle sait intenable : « trouvé une princesse plus belle et mieux faite que moi. » En vérité, elle ne veut pas qu’il rompe son veuvage. La seule à pouvoir égaler la mère, c’est la fille (Catherine Deneuve tenant les deux rôles). L’inceste est programmé dès l’origine.

Le merveilleux croise le trivial

Peau d’Âne joue en permanence sur ce fil : le merveilleux côtoie le trivial. La belle princesse s’enlaidit sous une peau d’âne malodorante et se souille les joues de suie, les robes somptueuses contrastent avec cet âne, le « banquier du royaume », qui a ce don mirifique de « crotter des diamants ».

Delphine Seyrig incarne une « fée des Lilas » résolument moderne qui pose l’interdit (« Mon enfant, on n’épouse jamais ses parents »), mais Jacques Demy introduit une audacieuse variante absente chez Perrault : sentant ses pouvoirs magiques faiblir, la fée couvre ses propres intérêts. On découvre, à la fin, qu’elle a épousé le roi en l’absence de la princesse. Le triangle œdipien se résout ainsi.

Le rêve d’amour précède l’hyménée

Mais le véritable coup de génie de Jacques Demy se situe ailleurs, dans une scène capitale que les critiques de l’époque ont parfois négligée. La vraie rencontre entre la princesse et le prince (Jacques Perrin), l’aveu de leur amour mutuel, ne se fait pas lors de la scène conventionnelle de l’anneau passé au doigt. Elle a lieu bien avant, dans une dimension parallèle, un espace imaginaire où les deux amants se retrouvent sans s’être jamais vus.

C’est là, dans cette bulle hors du temps, qu’ils « font des bêtises » ensemble : « fumer la pipe en cachette », « se gaver de pâtisseries », « gambader librement ». Le sous-texte érotique est évident, mais traité avec la délicatesse propre à Jacques Demy. Car c’est là tout le message du cinéaste à travers le conte de Perrault : c’est l’amour qui provoque la magie, c’est l’amour qui transforme le réel en merveilleux. La rencontre « réelle » avec l’anneau ne fait que matérialiser dans le monde tangible ce qui s’est déjà accompli dans la sphère du désir et du rêve. Dans Peau d’Âne, cette intuition trouve sa formulation la plus aboutie : le conte de fées n’est pas une structure narrative préexistante, c’est ce que l’amour fait au réel.

Cette intuition traverse toute l’œuvre de Demy, depuis Lola jusqu’aux Demoiselles de Rochefort, où Catherine Deneuve et Jacques Perrin se cherchent sans se croiser. Car Demy nourrissait un rêve balzacien : croiser, comme dans la Comédie humaine, les destins de films en films, retrouver les mêmes personnages quelques années plus tard. Le calendrier de tournage des acteurs, les accidents de production l’en ont empêché. Il en est resté cette fidélité à ses interprètes, cette constellation du « Demy-monde » qu’il n’a pu réaliser qu’à demi.

L’hélicoptère, ou le renversement de perspective

Reste la scène la plus controversée : l’arrivée du roi et de la fée des Lilas en hélicoptère aux noces finales. Certains critiques, à l’époque, ont râlé contre cet anachronisme supposé. C’est au contraire un coup de génie qui résume à lui seul l’esthétique du film.

Car il faut renverser la perspective. Jacques Demy ne commet pas un anachronisme par maladresse : il montre ce qu’est véritablement la féerie aux yeux des contemporains de Perrault. Pour une princesse du XVIIe siècle, voir son père débarquer dans une machine volante en fer le jour de son mariage, c’est exactement aussi magique que de voir une citrouille se transformer en carrosse. Le merveilleux est alors renversé. Jacques Demy promène un regard de grand enfant sur les prouesses technologiques du XXe siècle. Quand on y songe, s’élever dans les airs dans une boîte en acier, c’est merveilleux.

Jacques Demy multiplie d’ailleurs ces glissements temporels. Le roi lit à sa fille des « poèmes des temps futurs » : des vers de Cocteau (petit clin d’œil à La Belle et la Bête) et d’Apollinaire. La fée parle comme une psychanalyste parisienne. Le tout crée un « entre-deux temporel », selon les mots de Michel Legrand, où passé et futur se confondent dans un présent enchanté.

Son plus grand succès en salles

En décembre 1970, le public adore. Avec 2,9 millions d’entrées (8e place en France), Peau d’Âne devient de très loin le plus gros succès de Jacques Demy. Cette année-là, Louis de Funès dans son quatrième opus des Gendarmes et Bourvil (Le Mur de l’Atlantique) s’offrent les deux premières places à plus de 4,7 millions d’entrées.

Cinquante-six ans plus tard, les effets spéciaux n’ont évidemment plus rien à voir avec les truquages numériques d’aujourd’hui et, cependant, le film n’a rien perdu de son étrangeté psychédélique. Il a acquis ce statut paradoxal d’œuvre culte et populaire, transgressive et familiale, kitsch et sophistiquée.

Aux États-Unis, Jacques Demy avait découvert que les acteurs répétaient avant le film. Il reprend la technique à l’occasion de Peau d’âne. « Ça ne sclérose pas, contrairement à ce que je croyais comme ça avant d’aller aux États-Unis, confie-t-il lors d’une rencontre avec le public à la Cinémathèque en 1986. On peut résoudre beaucoup de problèmes très vite. Et d’avoir, comme ça, une après-midi, tous les interprètes du film, tous les comédiens, avec la partition, la brochure, le scénario […], on voit le film. C’est très amusant parce qu’il existe. Et on voit ce qui ne fonctionne pas, les mots qui ne passent pas.” Il a repris cette idée systématiquement pour tous ses autres films afin, disait-il, de « trouver le ton du film ». Le cinéaste confiera aussi qu’il n’a jamais été aussi heureux sur un tournage, au point d’être pris de tremblements, un soir.

Des visiteurs de prestige à Chambord

Le tournage débute le 1er juin 1970 et s’étale sur huit semaines entre la Loire et l’Île-de-France. Le château de Chambord devient le palais rouge, le château de Plessis-Bourré le royaume bleu du roi, et le château de Pierrefonds accueille le final, tandis que la ferme de Neuville à Gambais sert de refuge à la princesse déguisée en souillon.

Et puis, il y a les à-côtés « people » de ce tournage à l’ambiance amicale. Dans le fastueux Chambord, Agnès Varda, son épouse, filme les coulisses. François Truffaut passe voir Catherine Deneuve, sa compagne du moment. Plus étonnant : Jim Morrison débarque avec le photographe Alain Ronay, pour une visite amicale. Le leader des Doors avait tissé des liens forts avec Agnès Varda, lors de ses années américaines.

Jacques Demy tenait absolument à ce que la peau d’âne soit authentique. Un âne est abattu dans un abattoir local. Puis, il faut nettoyer la peau. On la traite, on la double plusieurs fois, mais l’odeur est tenace. « Ne dis rien à Catherine !, ordonne Jacques Demy au costumier Hector Pascual, sinon elle ne l’aurait jamais portée ». Très lourde, la peau d’âne tient très chaud. Pour les scènes dans la cour de la ferme, tournées lors d’une journée caniculaire, Catherine Deneuve souffre le martyre.

Le produit de protection collé à l’intérieur attire les guêpes. Elles poursuivent l’actrice pendant certaines prises. Une invasion d’insectes se produit même dans le carrosse de fleurs. Pour soulager Catherine Deneuve du poids des robes, l’équipe fixe des tabourets sous ses jupons afin qu’elle puisse s’asseoir entre chaque prise.

Jean Marais, lui, jongle avec son agenda. Jouant au théâtre à Paris, il prend l’avion chaque matin pour rejoindre le plateau. Le budget, initialement prévu à 4 millions de francs, dépasse de 800 000 francs. « Au dernier moment, j’ai dû supprimer un figurant sur deux, un décor sur deux, un costume sur deux », se lamentera le réalisateur.

Un film qui résiste au temps

En habillant le plus dérangeant des contes de Perrault d’une esthétique pop psychédélique qui magnifie ses ambiguïtés plutôt que de les masquer, il a créé un objet unique dans le paysage du cinéma français. Un film qui ose dire que la magie n’est pas dans les effets spéciaux, mais dans la capacité de l’amour à transfigurer le réel. Entre l’amour qui « déchire et ment » de l’ouverture et la promesse d’éternité de Perrault, Demy aura tracé un chemin singulier : celui d’un merveilleux conscient de ses propres artifices, mais qui n’en reste pas moins bouleversant. Avant de vivre l’amour, on le rêve. En échappant au cauchemar de l’inceste.

Peau d’Âne, de Jacques Demy. France, 1970, 1 h 31. Avec Catherine Deneuve (la Princesse/la Reine), Jean Marais (le Roi Bleu), Jacques Perrin (le Prince), Delphine Seyrig (la Fée des Lilas), Micheline Presle (la Reine Rouge),. Scénario : Jacques Demy, d’après le conte de Charles Perrault. Musique : Michel Legrand. Costumes : Agostino Pace et Gitt Magrini. Photographie : Ghislain Cloquet. À revoir sur le replay de FranceTV jusqu’au 27 mars.