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« J’ai moins de dix élèves par classe » : à Minneapolis, les rafles de l’ICE vident les écoles

« J’ai moins de dix élèves par classe » : à Minneapolis, les rafles de l’ICE vident les écoles

REPORTAGE. La traque des sans papiers par les agents de l’Immigration force les enfants à rester terrés chez eux. Lucy, professeure d’anglais en lycée, distribue de la nourriture aux parents et organise des collectes de fonds : « On a l’impression d’être en guerre. »

La porte arrière du café est condamnée jusqu’à nouvel ordre. « À cause de ce qui vient d’arriver à deux rues d’ici », explique le serveur de cette adresse de Lake Street. Sur l’artère de Minneapolis (Minnesota), les restaurants de toutes les cultures se succèdent, le street art tranche sur le blanc de la neige.

« Deux adolescents viennent d’être frappés et arrêtés par l’ICE, ma copine est hyperinquiète, elle pense que ce sont ses élèves », poursuit-il. Comme à chaque fois, ceux qui observent l’Agence de l’immigration et des douanes, postés dans la rue, ont sifflé et filmé. C’est l’une de ces vidéos que Lucy, qui travaille dans une école où la majorité des élèves sont immigrés, a vue. Ce qu’elle redoutait s’est avéré.

« Ce jour-là, c’étaient les examens, une vaste blague parce qu’à peu près 10 % des élèves étaient présents », raconte-t-elle. Ils sont sortis à 13 heures, leur voiture a été emboutie par l’ICE, peu après. Les agents les ont ensuite arrêtés.

Le 20 janvier, le monde entier s’est ému du sort de Liam Conejo Ramos, 5 ans. Le petit Équatorien a été utilisé comme appât par l’ICE pour pousser des adultes à ouvrir leur porte, puis envoyé avec son père dans une prison du Texas. La famille, en procédure de demande d’asile, a le droit de se trouver aux États-Unis, et un juge a ordonné leur retour dans le Minnesota.

Mais la photo de l’enfant, tenu par son sac à dos Spider-Man par un agent, bonnet bleu à oreilles d’ours sur la tête, a fait le tour de la planète. Les enfants ne sont désormais plus protégés de l’ICE. Parmi les cas connus, fin janvier, on répertoriait dix enfants arrêtés. Lucy, elle, enseigne à des 14-18 ans, qui ont le malheur d’être grands.

« Aucune considération pour la dignité humaine »

Lucy, professeure d’anglais deuxième langue, est aux premières loges de la terreur des communautés immigrées les plus récentes, depuis l’opération Metro Surge, début décembre, de traque des sans-papiers. « On a l’impression d’être en guerre. Avant les vacances de Noël, le nombre d’élèves présents a diminué de manière drastique. Et depuis janvier, j’ai moins de dix élèves par classe, alors que j’en avais vingt-cinq à trente avant », constate-t-elle.

« Hier, sur une journée, en cinq heures de cours, j’ai eu quinze élèves au total. Personne ne vient à l’école. Il y a un peu plus de monde en primaire et au collège, mais c’est trop dangereux pour des lycéens, qui pourraient être pris pour des adultes, d’attendre à un arrêt de bus », détaille l’enseignante.

Le directeur de l’établissement est républicain, les cours ont donc lieu en personne, alors que d’autres les proposent en ligne. « Il y a toujours cette idée que les immigrés enfreignent la loi. Mais il n’y a aucune considération pour la dignité humaine », déplore Lucy.

« Et ils ne reconnaissent pas que le gouvernement, depuis des décennies, républicain ou démocrate, n’a pas donné la possibilité d’acquérir la nationalité, de façon délibérée puisque ça augmente leur contrôle sur la main-d’œuvre », poursuit-elle.

« Je suis citoyen américain »

Une dizaine d’élèves de l’école de Lucy ont été interrogés. L’un avait tiré des feux d’artifice dans un parc et a été détenu des semaines. À sa sortie, il a préféré repartir pour l’Équateur. Un autre est prisonnier depuis janvier, après une arrestation dans la rue.

Certains lancent des GoFundMe pour les frais d’avocats. « Lui, c’est mon élève, indique-t-elle en ouvrant le lien vers une cagnotte. Je l’ai aidé à écrire sa déposition pour son père hier. Il a dit : “Je pense que je mérite d’avoir mon père à mes matchs de foot et à ma remise de diplôme.” Il a 16 ans, il a la nationalité. » Son père a été arrêté début décembre. « Il est tellement maigre, il a arrêté de manger, poursuit Lucy. Et il travaille à la place de son père, sa mère ne peut pas quitter la maison. »

Ce lycéen a aussi été questionné à un arrêt de bus. « Trois hommes masqués et armés sont venus vers lui. Il leur a dit : “Je suis citoyen américain.” Il a un accent parfait, ils l’ont laissé tranquille. Mais pour un enfant de 16 ans, c’est traumatisant. »

Au début, les professeurs conseillaient aux enfants de se tenir « au moins à 1,50 m de toute personne blanche ». Puis Renée Good a été tuée, le 7 janvier, et toute stratégie d’évitement a semblé encore plus dangereuse. « Donc je leur dis : “Il faut respirer, rester sur vos gardes, répondre aux questions, ne prendre aucun risque” », confie Lucy.

Des lecteurs mobiles de plaques minéralogiques

La zone sur laquelle a été créée Minneapolis était peuplée par les Dakotas et les Ojibwes avant l’arrivée des migrants de la Nouvelle-Angleterre (Suédois, Allemands, Irlandais). Au XXe siècle, elle accueille des migrants de l’Europe du Sud et de l’Est, des Mexicains et des Afro-Américains fuyant la ségrégation du Sud.

Dans les années 1970, arrivent des Hmong, des Vietnamiens, des Cambodgiens. Les Somaliens viennent dans les années 1990, suivis des Équatoriens, Guatémaltèques et Salvadoriens. Selon le bureau de recensement des États-Unis, les habitants de Minneapolis « blancs et non latinos » représentent 59,5 % de la population. Lucy suppose que l’ICE est venue parce que les vagues de migration récentes augmentent les chances de tomber sur des sans-papiers.

Les arrestations en voiture sont plus ou moins ciblées. « D’après ce que j’entends des étudiants et de leurs familles, les agents de l’ICE vérifient les plaques d’immatriculation. Et s’ils voient qu’elles sont enregistrées avec un nom latino, ils arrêtent la voiture », suppose Lucy.

Ce que l’on sait, c’est que l’ICE dispose de lecteurs mobiles de plaques minéralogiques Motorola Solutions et a accès à une base de données Thomson Reuters qui contient plus de 20 milliards de références. Elle a aussi recours à des bases de données de polices locales. Cela lui permet de retracer les trajets récurrents des véhicules, voire de traquer les amis d’une cible.

En croisant ces données avec celles du département de la Sécurité intérieure (DHS), les agents peuvent découvrir le statut migratoire du propriétaire. Mais le conducteur peut être différent du propriétaire et les données, erronées. C’est ainsi des citoyens américains sont parfois arrêtés. Cette gigantesque base explique en outre pourquoi, dans les réseaux d’entraide de Minneapolis, ceux qui suivent les voitures de l’ICE ne participent pas aux distributions de nourriture : leurs plaques sont certainement répertoriées et ils conduiraient les agents aux maisons de ceux qu’ils secourent.

Des familles travailleuses, « sans problème »

Lucy ne s’était jamais intéressée au statut migratoire de ses élèves et de leurs familles. Il est devenu impossible à ignorer. « J’ai un élève de 14 ans, son père a été arrêté, il a un petit frère au CP. Je lui ai demandé : “Tu penses que ta famille voudra rentrer en Équateur ?” Il m’a dit : “Je vais rester aussi longtemps que je peux, parce que je n’aurai pas ce genre d’éducation en Équateur.” Quel enfant de 14 ans abandonnerait tout pour recevoir cette éducation ? », demande-t-elle, la voix brisée.

Les parents se trouvent confrontés à des choix impossibles. Ceux qui envisagent de partir risquent une interdiction d’entrée sur le territoire de dix ans, alors que certains de leurs enfants ont la nationalité américaine. Le père de l’un des élèves de Lucy a clos sa demande d’asile, qu’il allait perdre, ce qui l’exposait à l’expulsion. Il préfère rester, sans papiers, dans la peur.

Est-ce qu’on va respecter la Déclaration des droits de l’Homme, ou la laisser être bafouée ?

Lucy, enseignante

« Certains partent pour un autre État où l’ICE n’est pas encore déployé, comme l’Iowa », témoigne-t-elle. Ce sont des familles travailleuses, « sans problème ». « Je n’ai pas un seul élève qui ait un problème de drogue », note-t-elle.

Lucy assure qu’elle n’est pas « une folle d’extrême gauche, favorable aux frontières ouvertes ». Elle a vu, pendant des années, le traumatisme laissé par la route migratoire chez les enfants, en particulier le passage du Darien, zone de jungle entre la Colombie et le Panama.

« Il y a trois ans, je devais aider tous ces enfants en stress post-traumatique, qui avaient subi des violences sexuelles. Les familles n’ont pas d’assurance santé, donc ils ne suivent pas de thérapies. Ces enfants qui se sentaient enfin en sécurité revivent ce sentiment de peur », conclut-elle.

« Des gens klaxonnaient et sifflaient »

La situation affecte toute une génération, même les enfants qui ont la nationalité. « Mon fils est citoyen américain, et en sortant du bus scolaire, ils ont vu des agents de l’ICE, raconte Lucy. Je lui ai demandé : “Comment tu as su ?” Dès que les petits voient une voiture noire, ils disent : “ICE ! ICE ! ICE !” Mais il m’a répondu : “Il y avait vraiment un agent de l’ICE, il y avait des sirènes et des lumières et un tas de gens qui klaxonnaient et sifflaient.” Le lendemain, il a refusé d’aller à l’école. » Il a 8 ans.

Pendant la conversation, Lucy reçoit des textos. Elle distribue de la nourriture aux parents terrés chez eux. Hier, un élève lui a demandé : « Madame, ma famille peut encore payer son loyer, mais mes parents vont tous les deux être renvoyés donc ils vont avoir besoin d’aide le mois prochain. » Elle organise aussi des collectes de fonds. Lucy ignore ce que l’avenir réserve aux États-Unis.

« On va bientôt atteindre un point de bascule, je ne sais pas de quel côté on penchera. Est-ce qu’on va respecter la Déclaration des droits de l’Homme, ou la laisser être bafouée ? » Lucy doit partir. Ce matin, elle a conduit, à l’hôpital, des enfants dont les parents ne sortent plus. Le médecin vient de la prévenir qu’elle pouvait aller les chercher.