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Niger : À Niamey, l’attaque de l’aéroport révèle l’ancrage sécuritaire russe et la montée en puissance de l’État islamique au Sahel

Niger : À Niamey, l’attaque de l’aéroport révèle l’ancrage sécuritaire russe et la montée en puissance de l’État islamique au Sahel

En frappant l’aéroport international de Niamey, l’État islamique au Sahel démontre une capacité inédite à viser la capitale, malgré l’appui sécuritaire russe à la junte nigérienne.

Dans la nuit du mercredi 28 au jeudi 29 janvier, peu après minuit, des tirs nourris et des détonations ont retenti autour de l’aéroport international Diori Hamani de Niamey. Fait rare au Niger, la capitale a été directement visée par une attaque revendiquée, deux jours plus tard, par l’État islamique au Sahel (EIS), via son agence de propagande AMAQ.

Selon les autorités nigériennes, l’assaut a duré environ une heure et a été repoussé à l’issue d’une « riposte aéroterrestre ». Le bilan officiel (impossible à vérifier de source indépendante) fait état de vingt assaillants tués, onze capturés et quatre soldats nigériens blessés. Le ministère russe des Affaires étrangères a confirmé, lundi 2 février, que des éléments de l’Africa Corps, l’unité relevant du ministère russe de la Défense, avaient participé à la sécurisation du site aux côtés des forces nigériennes.

Le chef de la junte, le général Abdourahamane Tiani, a salué « le professionnalisme des partenaires russes » déployés sur leur « secteur de sécurité » au sein du périmètre aéroportuaire, qui abrite notamment la base aérienne 101, site stratégique au cœur du dispositif militaire nigérien.

Une vidéo de propagande diffusée par l’EIS

Le 2 février, l’État islamique au Sahel a franchi un nouveau seuil en diffusant une vidéo présentée comme ayant été filmée durant l’attaque. Les images, siglées du logo de l’AMAQ, montrent plusieurs dizaines d’hommes armés, certains circulant à moto, progressant dans la zone militaire de l’aéroport.

On y voit des assaillants se diriger vers des hangars, ouvrir le feu et provoquer des incendies. Deux petits avions et un hélicoptère apparaissent endommagés, du matériel correspondant à une partie des moyens aériens utilisés par l’armée nigérienne dans la lutte contre les groupes djihadistes. Des images satellites prises après l’attaque confirment la présence de zones partiellement brûlées à proximité de la piste.

La séquence se déplace ensuite vers la zone civile de l’aéroport. Les assaillants y filment des avions commerciaux stationnés sur le tarmac, aux couleurs des compagnies Asky et Air Côte d’Ivoire. Les autorités nigériennes avaient reconnu des dégâts sur trois aéronefs civils, tandis que le ministère de la Défense évoquait du « matériel endommagé, dont un stock de munitions qui a pris feu », sans plus de précisions.

Niamey, nouvelle frontière djihadiste

Si le Niger est confronté depuis une décennie aux violences du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, et de l’EIS dans l’ouest et le sud-est du pays, les attaques visant directement la capitale restent exceptionnelles. Quelques jours avant l’assaut, le JNIM avait néanmoins revendiqué la destruction d’un véhicule militaire à l’est de Niamey, signal d’une pression croissante aux abords du pouvoir central.

Cette montée en puissance des groupes djihadistes intervient alors que le régime militaire nigérien a profondément recomposé ses alliances sécuritaires. Depuis le coup d’État du 26 juillet 2023, Niamey s’est rapprochée de Moscou, tout en rompant avec une partie de ses partenaires occidentaux. Après le départ contraint des forces françaises fin 2023, les États-Unis ont à leur tour retiré l’essentiel de leur dispositif militaire du pays en 2024, tout en maintenant des canaux diplomatiques ouverts.

Accusations tous azimuts et crispations diplomatiques

Dans un discours offensif, le général Tiani a accusé la France, le Bénin et la Côte d’Ivoire d’avoir « sponsorisé » l’attaque, des propos immédiatement condamnés par Abidjan et Cotonou. La Côte d’Ivoire a convoqué l’ambassadrice du Niger, dénonçant des déclarations « graves » susceptibles de compromettre les relations bilatérales.

Présents sur le site, près de 300 militaires italiens participent à la Mission italienne de soutien au Niger (MISIN). Le ministre italien de la Défense, Guido Crosetto, a assuré que ses troupes « n’avaient été impliquées d’aucune manière » dans les combats, précisant que leur sécurité restait la priorité absolue.

Un site ultrasensible

Au-delà de sa valeur symbolique, l’aéroport de Niamey concentre plusieurs enjeux stratégiques : base aérienne, quartier général de la force conjointe du Niger, du Mali et du Burkina Faso, et lieu de stockage d’une importante cargaison de concentré d’uranium. Ce stock, au cœur d’un bras de fer avec le groupe français Orano, pourrait être cédé à la Russie, alors que Niamey n’a pas encore défini de solution logistique pour son transfert.

Malgré l’attaque, le trafic aérien a repris dès le lendemain. Dans les quartiers alentour, la vie a rapidement retrouvé un semblant de normalité. Mais l’épisode marque un tournant : en frappant le cœur logistique et militaire de la capitale, l’EIS a démontré sa capacité de nuisance, tandis que l’implication russe confirme le basculement sécuritaire du Niger, au risque d’alimenter de nouvelles tensions régionales.