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Qui avait intérêt à éliminer Saïf al-Islam Kadhafi ?

Qui avait intérêt à éliminer Saïf al-Islam Kadhafi ?

L’un des sept fils du colonel Kadhafi a été exécuté à Zintan par un quatuor de tueurs. Poursuivi par la CPI, l’homme avait une liste d’ennemis longue comme un jour sans lune.

La famille de Mouammar Kadhafi, l’homme qui a régné sur la Lybie par pétro-dollars et la terreur pendant quarante et un ans jusqu’à sa mort en octobre 2011, comptait sept enfants. Saïf al-Islam était le deuxième. À 53 ans, libéré de prison en 2017, il se terrait dans la région de Zintan, au sud-ouest de la capitale, Tripoli, ne faisant que de brèves sorties locales. C’est là-bas qu’il a été assassiné, le 3 février, par quatre hommes, en pleine nuit, à son domicile.

Au sein d’un clan ultra-violent, galvanisé par son immunité diplomatique, composé de noceurs internationaux amateurs de voitures de sports, souvent munis d’armes à feu, et carburant, pour certains, à la poudre blanche, Saïf al-Islam faisait figure de successeur de son père.

Dans l’ombre du père

Cependant, tandis que son frère Hannibal accumulait les frasques dans les boîtes de nuit de la jet-set, empruntant en sens inverse les Champs-Élysées au volant d’un bolide à 140 kilomètres à l’heure, ou lançant son escouade de gros bras sur des policiers français, Saïf al-Islam pouvait sembler plus modéré. Il se préparait, sans y prétendre, à diriger la Libye. Il savait pertinemment que son père, le Colonel Kadhafi, n’avait jamais envisagé de quitter le pouvoir autrement que les pieds devants.

En 2011, lorsque le typhon populaire du printemps arabe déferla sur son pays, le Colonel utilisa le seul alphabet qu’il connaissait : celui des armes. Il s’apprêtait à réduire à néant Benghazi, cent mille personnes qu’il voulait écraser avec des tanks et des avions de chasse, avant que la France et l’Angleterre n’interviennent sous mandat de l’Otan pour stopper le chaos.

Avec l’appui des avions de combats et des renseignements français et anglais, la révolution libyenne entraîna la chute de celui qui se voulait « Président de l’Afrique ». Mouammar Kadhafi mourra par les mains d’une dizaine d’insurgés qui le tuèrent avec la même férocité dont il avait fait preuve pendant son règne. Les prisons libyennes étaient connues pour leurs cruautés et leurs tortures. Mais, bien que débarrassée de son tyran, la Libye est devenue la proie de seigneurs de guerre appuyés par des puissances étrangères (Émirats arabes unis, Russie, Turquie…).

Qui avait intérêt à le tuer ?

C’est le tam-tam des réseaux sociaux qui a sorti la nouvelle de l’assassinat de Saïf al-Islam, à travers le post Facebook d’un de ses avocats annonçant qu’il « était mort en martyr ». L’homme avait largement disparu des écrans depuis le printemps arabe, fuyant une condamnation à mort qui lui était promise. Arrêté en 2015, il avait purgé deux ans de prison à Zintan puis s’était imaginé concourir à la présidentielle, ce qui avait provoqué quelques sueurs froides chez les nouveaux maîtres du pays, avant que le scrutin prévu en 2021 ne soit finalement annulé.

Depuis, cette idée démocratique refait surface régulièrement, tout en étant torpillé par les soutiens de Khalifa Haftar, le commandant en chef de l’Armée nationale libyenne. Si, en théorie, Saïf al-Islam bénéficiait de la protection des seigneurs de guerre, cela n’aura pas suffi face à un commando très bien informé des lieux, des caméras de surveillance et autres dispositifs de sécurité de sa villa. Ils ont pénétré nuitamment dans la demeure.

Surnommé abusivement « le sage », Saïf ne laisse aucun héritage. Dans les plis de la toge de son père, il était celui que l’on envoie faire de la médiation, voire de la diplomatie. Dans l’affaire du financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy, il avait multiplié les allégations, chiffrant certains montants, ou incriminant des intermédiaires. Il avait aussi raconté à plusieurs reprises une scène qui aurait eu lieu en Libye où, selon ses dires, Claude Guéant, alors directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy ministre de l’Intérieur, aurait sauté à pieds joints sur une valise tellement gavée de dollars qu’elle aurait refusé de se fermer. Dès l’annonce de sa mort, des accusations ont d’ailleurs été lancées, entre autres, contre la France.

Deux Libye en proie aux seigneurs de guerre

Pendant son triste règne, Mouammar Kadhafi alternait la lyre et la corde, le cash et la mort. Il cajolait tribus et clans au gré des humeurs, alliances et intérêts du temps. Désormais, le clan Haftar – mené par le père et ses trois fils – règne sur une bonne partie du pays, l’Est étant son bastion, avec Tobrouk pour quartier général de la mise en coupe réglée du pays.

À Tripoli, la capitale, où se trouvent la Banque Centrale et le siège de la NOC, la compagnie nationale des hydrocarbures (90 % de la richesse du pays), Abdelhamid Dbeiba est « le chef du gouvernement officiel ». La mort violente de Saïf al-Islam Kadhafi est un épisode supplémentaire dans la triste histoire de ce pays violent et divisé.