INTERVIEW. Ce mouvement, fondé en 2015, promeut un modèle de coexistence pacifique entre les deux peuples. « Le Point » a rencontré ses leaders : Amal Ghawi, Palestinienne et Itamar Avneri, Israélien.
C’est un mouvement citoyen qui fait bouger les lignes en Israël comme dans les territoires palestiniens. L’association judéo-arabe Standing Together (Debout ensemble) promeut, en effet, malgré les difficultés du moment… le dialogue entre Israéliens et Palestiniens. Un vœu pieux dans un pays fracturé qui sort de plus de deux années de traumatisme ?
Alors que s’est achevée l’interminable attente du retour des otages (morts ou vivants) enlevés le 7 octobre 2023 par le Hamas puis la sanglante opération militaire à Gaza, deux de ses représentants viennent en France, le 11 février, pour faire connaître cette initiative.
Ils donneront, à cette occasion, une conférence, accompagnée d’un concert (par le violoniste Ami Flammer et le compositeur Wisam Gibran) à l’Institut du monde arabe à Paris*.
Le Point a rencontré Itamar Avneri et Amal Ghawi, les deux leaders de Standing Together quelques jours avant l’événement.
Le Point : Qui êtes-vous et d’où venez-vous ?
Itamar Avneri : Je suis Israélien. J’ai 40 ans. Je suis né dans un petit kibboutz du nord d’Israël, à côté de Nazareth. J’habite à Tel-Aviv depuis seize ans. J’y suis conseiller municipal dans une structure qui n’est affiliée à aucun parti au plan national. En Israël, on peut se présenter au conseil municipal avec une simple étiquette locale.
Le mouvement sous lequel j’ai été élu s’appelle « Ir Segula ». C’est un jeu de mots. En hébreu, cela signifie à la fois « la ville vertueuse », « la bonne ville », mais c’est aussi « la ville violette. » Or, le pourpre est notre couleur. Notre coalition a été la seule à présenter des candidats à la fois juifs et palestiniens et nous avons obtenu trois sièges au conseil municipal sur trente et un.
Et vous Amal d’où venez-vous et qui êtes-vous ?
Amal Ghawi : Je suis Palestinienne. J’ai 29 ans et j’habite à Kfar Qara, une petite commune à une heure de Jaffa et une heure de Haïfa. Je suis journaliste. Je travaille au sein de Rosa Media, un titre en langue arabe, lié à Standing Together.
Le mouvement Standing Together est né dans un contexte difficile. Racontez-nous…
I.A. : Effectivement. Nous avons créé cette association au second semestre 2015… au cœur de la troisième Intifada. Celle qu’on a appelée l’Intifada des couteaux car de nombreuses attaques ont eu lieu à l’époque. J’étais déjà très engagé dans le dialogue israélo-palestinien. Deux ans plus tôt, j’étais allé faire du bénévolat au parlement israélien, la Knesset, auprès de Dov Khenin, une figure bien identifiée de la gauche israélienne.
Pour revenir au contexte : 2015 a été une période terrible pour les Palestiniens comme pour les Juifs. Il y avait donc ces attaques au couteau dans les rues qui ont créé une grande inquiétude. Mais aussi des lynchages et des arrestations brutales car tout arabe était suspecté d’être un terroriste.
Au milieu de tout ça, Benyamin Netanyahou a prononcé un discours très marquant, au cours duquel il a dit : « On me demande souvent si nous devrons toujours vivre par l’épée, si nous vivrons toujours dans une guerre perpétuelle. » Puis il a marqué une pause et, une minute après, a répondu que sa réponse à cette question était : « oui ».
Ce sont ces propos qui ont tout déclenché ?
I.A. : Absolument. Je me rappelle précisément où j’étais : à la salle de sport. Et j’ai éprouvé un sentiment de trahison. J’attendais du Premier ministre de mon pays qu’il me donne au moins un peu d’espoir. Or, j’ai eu le sentiment que Benyamin Netanyahou s’enfermait dans une logique de guerre éternelle.
Personne, ni à droite ni à gauche, ne l’ayant contredit, nous avons pris les choses en main et décidé d’organiser une grande manifestation pour la paix à Jérusalem, le 17 octobre 2015. Nous pensions que si on avait de la chance, cinq cents personnes viendraient. Trois mille personnes y ont participé, Juifs et Arabes confondus. Nous avons continué de manifester régulièrement à travers tout le pays.
Israël est un pays où l’on manifeste beaucoup !
I.A. : Oui. Une autre protestation d’ampleur avait eu lieu quatre ans plus tôt, un mouvement social, en 2011. C’était immense, surtout rapporté à la population du pays. Un demi-million de personnes avaient défilé à Tel-Aviv en une seule nuit. Mais le mouvement s’était étiolé.
Fin 2015, nous avons compris que cette fois-ci, il ne suffirait pas de mobiliser tout ce monde. Il fallait nous organiser. C’est ainsi que Standing Together est devenu un mouvement. Une association organisée démocratiquement où les membres votent pour désigner leurs représentants, comme Amal et moi.
Ce mouvement judéo-arabe, quand et pourquoi l’avez-vous rejoint, Amal ?
A.G. : Itamar a évoqué la colère et la déception qu’il avait ressenties en 2015. Moi, je vais parler de la douleur et de la blessure qu’éprouvent les Palestiniens. Chaque fois qu’il se passe quelque chose qui touche à la sécurité d’Israël, les premières personnes attaquées sont celles de ma société.
Le soir du 7-Octobre quand je suis allée au travail – à l’époque, je travaillais pour une chaîne de télévision en tant que journaliste –, je m’attendais au scénario que j’ai vécu ce jour-là. J’ai passé les mois suivants dans une forme de prostration, à cause de la guerre et des missiles, mais aussi parce que mes collègues exprimaient des discours de haine. Je les entendais décrire les gens de Gaza comme des animaux.
J’ai tout de suite senti que Standing Together était non seulement un foyer politique, mais un foyer tout court.
Amal Ghawi, Palestinienne
Je me souviens m’être posée une question à l’époque : comment, dans ces conditions, puis-je ressentir la douleur de tous ? Comment éviter que je ne me replie pas sur le ressentiment que les miens éprouvent depuis 1948 et ce que nous appelons la Nakba ? Le plus dur était de n’avoir personne avec qui partager ces interrogations.
Je connaissais Standing Together depuis mes années étudiantes car il existe quatorze sections de ce mouvement dans les universités. Mais je n’y avais jamais adhéré, peut-être à cause de la politique de réduction au silence à laquelle la société palestinienne fait face en Israël. J’ai fini par sauter le pas. Et j’ai tout de suite senti que c’était non seulement un foyer politique, mais un foyer tout court.
Vous insistez sur la mixité de votre association : pouvez-vous nous donner des chiffres ?
I.A. : Nous comptons deux tiers de Juifs. Ce qui veut dire qu’un tiers de nos adhérents sont Palestiniens.
Palestiniens ou Arabes israéliens ?
A.G. : Palestiniens. Nous ne faisons pas le distingo entre les Arabes qui vivent en Israël et ceux qui vivent dans les territoires. Nous avons, de fait, des contacts là-bas. Y compris à Gaza. Même si, pour des raisons sécuritaires, ces contacts ne peuvent pas s’afficher comme tels.
Comment ont évolué ces statistiques depuis le 7 octobre 2023 ?
I.A. : Nous nous attendions à une baisse. Or, notre mouvement a plus que doublé de taille depuis le 7-Octobre. Personne ne s’attendait à ça. Nous sommes passés de trois mille à sept mille membres actifs depuis les attaques du Hamas et la terrible riposte militaire qui a suivi. Sur les réseaux sociaux, nous sommes la plus grande organisation politique d’Israël.
Quel est le programme de Standing Together ?
I.A. : Nous appelons au changement, à la création d’une nouvelle majorité au sein de notre société. Nous croyons qu’il n’y aura pas d’évolution en Israël et en Palestine si la population ne s’engage pas.
Nous essayons de mener trois actions de front. La première est la mobilisation des gens pour des actions ponctuelles. La deuxième est de fédérer les énergies dans la durée. Les gens ont besoin de lieux pour se parler et apprendre à se connaître.
La troisième action est de former les futurs dirigeants du pays. Nous sommes rejoints par de jeunes Palestiniens, courageux et plein d’espoir, comme Amal, qui veulent que les choses bougent aussi de leur côté.
La « solution à deux États » est-elle une vision partagée chez les Palestiniens ?
A.G. : La plupart d’entre nous sommes prêts à accepter n’importe quelle solution tant qu’elle garantit la liberté, la paix et la sécurité. Mais sans occupation ! Le vote qui a été organisé, dix ans après la fondation de Standing Together, a exprimé une large majorité en faveur de la solution à deux États.
I.A. : Nous parlons de deux vrais États, mais avec des frontières ouvertes. Cela passe par un processus où les deux peuples doivent construire de la confiance entre eux. C’est la condition.
Justement, la confiance est-elle là ?
A.G. : Elle se bâtit au jour le jour.
I.A. : C’est un effort de tous les instants.
La violence demeure pourtant omniprésente, non ?
A.G. : Elle gangrène les territoires palestiniens. Savez-vous qu’on compte 1,5 mort par jour dans la société palestinienne et ce, même en Israël. Les rues ne sont pas sûres dans les villes arabes. On pourrait dire que c’est une fatalité liée à la pauvreté mais c’est une politique sciemment voulue par le gouvernement actuel…
Nous n’entendons pas rester les bras croisés et avons lancé une campagne, il y a trois mois, contre le crime organisé. Il y a quelques jours, une manifestation a réuni presque cent mille personnes.
Quel est votre modèle ? Le projet porté par Neve Shalom-Wahat as-Salam, près de Latroun : une municipalité qui associe, dans son fonctionnement au quotidien, Juifs et Arabes ?
I.A. : Je ne suis pas sûr que nous ayons un modèle spécifique. On a été marqué par le mouvement des droits civiques aux États-Unis, dans les années 1960. Ou la défense des Juifs Mizrahi en Israël dans les années 1980 [les Israéliens originaires des pays arabes ont longtemps eu le sentiment de ne pas être traités à égalité par les autres, NDLR].
Nous aimerions que les gens adoptent, en France, des positions plus nuancées.
Itamar Avneri, Israélien
Comme ces mouvements, nous veillons à la parité stricte au sein de nos instances dirigeantes. Je ne sais pas ce que l’avenir nous réserve, mais je vis ce futur chaque jour au sein du bureau de notre association où Palestiniens et Juifs travaillent ensemble. On discute, on se dispute parfois.
Il est d’ailleurs intéressant de noter que les lignes de clivage ne sont pas entre Juifs et Palestiniens mais entre des groupes mixtes ! Nous offrons la preuve qu’il est possible de travailler en bonne intelligence.
A.G. : De mon côté, les personnages qui m’inspirent sont ceux qui ont cru en la lutte conjointe, comme l’ancien maire de Nazareth Tawfik Ziad [1929-1994] ou Tawfik Toubi [1922-2011] qui a siégé pendant des décennies à la Knesset. Ces figures prouvent que nous ne sommes pas les premiers à croire qu’une coexistence pacifique est possible.
Qu’attendez-vous de l’Europe et de la France ?
I.A. : Nous aimerions que les gens adoptent, chez vous, des positions plus nuancées. On a l’impression que les gens traitent la situation comme s’il s’agissait d’un match de foot où il faut choisir une équipe. Ce que nous disons aux gens, à l’étranger, c’est que nous voulons qu’ils choisissent seulement le camp de la paix. Et non les fauteurs de guerre.
Or, le gouvernement israélien actuel et le Hamas se nourrissent l’un de l’autre. Ce que je veux dire, ce n’est pas qu’il existe une alliance objective entre eux, mais que les attaques des uns servent les intérêts des autres
A.G. : Nous aimerions que la communauté internationale participe plus activement à la résolution du conflit.
Comment ?
I.A. : En demandant notamment au gouvernement israélien d’empêcher la colonisation de la Cisjordanie. La seule façon pour nous, Israéliens, de vivre en sécurité, c’est de laisser les Palestiniens tranquilles.
Un mouvement, cofondé en France dans les années 1990 par Patrick Klugman et Malek Boutih, soutenait l’idée qu’on peut être sioniste et propalestinien. Adhérez-vous à ce discours, Amal ?
A.G. : Tout dépend de la définition que vous donnez à ce terme de « sionisme ». Je ne peux pas cautionner la manière dont ce projet a été mis en œuvre depuis 1948.
Je vais reformuler. Seriez-vous d’accord, Amal, pour dire que votre mouvement est l’illustration qu’aucun des deux camps ne peut crier « from the river to the sea » ?
I.A. : On peut aussi dire que ce slogan traduit l’idée que nous avons, dans nos deux communautés, des liens très forts avec l’ensemble de ce territoire qui s’étend entre le Jourdain et la Méditerranée.
Les Juifs ont un lien très ancien avec la ville de Hébron [où la tradition rapporte que sont enterrés les trois patriarches communs aux trois monothéismes : Abraham, Isaac et Jacob mais aussi les matriarches Sarah, Rebecca et Léa, NDLR]. Ce n’est pas pour autant que j’irai vivre là-bas.
Mais les Palestiniens ont aussi un lien immémorial avec les plages de Tel-Aviv. Ce qui est sûr, c’est que personne n’ira ailleurs. Personne ne va quitter ce petit bout de terre : ni les Israéliens, ni les Palestiniens. Nous allons devoir cohabiter.
Cet espoir d’une coexistence pacifique, vous l’avez toujours, Amal ?
A.G. : J’ai définitivement de l’espoir. Notre devise est : « Là où il y a lutte, il y a espoir. » L’espoir n’est pas quelque chose qui tombe du ciel, on doit travailler dur pour le préserver. Nos activités et nos combats conjoints me donnent de l’espoir.
*Standing Together : l’exigence d’une paix juste entre Palestiniens et Israéliens, mercredi 11 février, de 19 heures à 21 h 30, à l’Institut du monde arabe, 1, rue des Fossés-Saint-Bernard, Paris 5e. Entrée gratuite, inscription obligatoire.

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