L’ouverture de négociations entre l’administration Trump et la République islamique fait craindre à Benyamin Netanyahou un accord sur le nucléaire en faveur du régime des mollahs.
L’accueil a été glacial. De passage à Jérusalem pour y rencontrer Benyamin Netanyahou, Steve Witkoff, l’envoyé spécial du président américain Donald Trump, a essuyé mardi 3 février les remontrances du Premier ministre israélien. « L’Iran a prouvé à maintes reprises qu’on ne pouvait pas lui faire confiance pour tenir ses engagements », a martelé le chef du gouvernement israélien, selon un communiqué de son bureau, au sujet de l’ouverture de négociations entre l’administration Trump et la République islamique, repoussant la perspective de frappes militaires américaines contre l’Iran.
« Du point de vue de Netanyahou, il s’agit d’une rare opportunité pour les États-Unis d’envisager une action militaire visant à déstabiliser le régime iranien », explique Danny Citrinowicz, ancien chef du bureau Iran du renseignement militaire israélien, aujourd’hui chercheur au sein du programme Iran et axe chiite de l’Institute for National Security Studies à Tel-Aviv. « Cette analyse repose sur le soutien public apporté par Trump aux manifestants iraniens, sa position intransigeante envers les dirigeants de Téhéran et, surtout, sa volonté déclarée, en principe, d’utiliser l’important contingent militaire américain déployé dans la région du Golfe. »
Mais depuis l’annonce de « l’aide » américaine, tweeté le mardi 13 janvier par Donald Trump en direction des manifestants iraniens, le pensionnaire de la Maison-Blanche a réalisé un spectaculaire revirement en renonçant, pour l’heure, à bombarder l’Iran tout en assurant avoir réussi à obtenir de la part des autorités islamiques « l’annulation de 800 exécutions ». S’il a dépêché dans le golfe d’Oman une « armada » de dix navires de guerre américains, Donald Trump a envoyé en parallèle à Mascate son homme de confiance Steve Witkoff et son gendre Jared Kushner négocier vendredi 6 février avec le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi.
« Vous savez, nous avons de très bonnes discussions en cours avec l’Iran », a-t-il indiqué le soir même à bord d’Air Force One. « Nous allons les rencontrer à nouveau au début de la semaine prochaine. Ils veulent un accord, ce qui est dans leur intérêt. Ils connaissent les conséquences s’ils ne concluent pas d’accord », a-t-il ajouté, en agitant à nouveau la menace d’une action militaire. Le but des États-Unis depuis un an est d’arriver à un compromis sur les dossiers du nucléaire iranien, du programme de missiles balistiques de Téhéran, et enfin du soutien de l’Iran à ses mandataires paramilitaires non étatiques (Hamas, Hezbollah, Houthis, milices chiites irakiennes…) dans la région. Le sort des manifestants iraniens n’arrive qu’en quatrième position.
« Incertitude stratégique »
« Le président des États-Unis adopte une certaine incertitude stratégique avec l’Iran en combinant la pression militaire à des négociations afin d’augmenter la pression sur la République islamique », analyse une source diplomatique sous couvert d’anonymat. « Mais des frappes sur l’Iran n’auraient pas d’effet assuré en matière de changement de régime, un constat sur lequel s’accordent tous les pays de la région, y compris Israël. » Sans troupes au sol, en l’absence d’opposition armée, et face à la relative cohésion des forces de sécurité iraniennes, toute tentative de renversement de la République islamique paraît vaine.
Au contraire, les menaces de « guerre sur toute la région » promise par le guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei, en cas de frappes américaines sur l’Iran, suscite une vive inquiétude au sein des pays voisins, en tête desquels les pétromonarchies arabes du Golfe, qui abritent des bases américaines. « L’escalade militaire comporte des risques de mauvais calculs qui entraîneraient le chaos et affecterait les peuples de la région », souligne un haut diplomate arabe. « Nous poussons toujours pour une désescalade car il n’existe pas de solution militaire au Moyen-Orient, mais une solution diplomatique, comprenant les dossiers nucléaires, balistiques et régionaux. »
Officiellement, l’objectif d’Israël vise à se débarrasser de la menace représentée par la République islamique d’Iran – le nucléaire iranien, son programme balistique et son soutien aux milices chiites – par un accord diplomatique ou une intervention militaire. Mais si l’État hébreu se satisferait de la chute du régime iranien, des responsables assurent ne pas œuvrer militairement à sa chute. « Ce que nous demandons, c’est que l’Iran n’ait aucune capacité d’enrichissement d’uranium (un droit garanti par le Traité de non-prolifération nucléaire dont l’Iran est signataire à condition qu’il ne serve pas à l’obtention de la bombe atomique, NDLR) ni aucune technologie du cycle combustible pouvant mener à l’enrichissement », explique une source diplomatique israélienne sous couvert d’anonymat. « Nous ne voulons pas que l’Iran soit doté de missile balistique qui puisse toucher Israël. Et nous souhaitons que l’Iran cesse ses transferts d’armes et de fonds aux groupes terroristes de la région. »
À l’issue de la guerre des douze jours lancée par Israël le 13 juin dernier contre l’Iran, la République islamique a vu ses capacités nucléaires être largement diminuées, ses principaux sites ayant été bombardés par Tsahal et l’armée américaine et ses plus éminents scientifiques ayant été assassinés. De source diplomatique, son stock d’uranium hautement enrichi à 60 % de 408,6 kilogrammes se trouverait toujours dans les décombres de l’usine d’enrichissement de Fordo, dans le centre du pays, frappé sur ordre de Donald Trump le 22 juin 2025. Entamé par le conflit, son programme de missiles balistiques aurait été reconstitué à hauteur de deux tiers, même s’il manque à l’Iran un nombre consistant de lanceurs. Enfin, les guerres menées par Israël après les massacres du 7 octobre 2023 ont considérablement réduit l’influence du Hamas et du Hezbollah, alors que la chute de Bachar el-Assad en Syrie a coupé l’axe terrestre qui permettait à l’Iran d’approvisionner le mouvement islamiste chiite libanais en armes et en fonds.
Tout accord qui n’inclurait pas la question des missiles balistiques serait d’après nous un mauvais accord
Une source diplomatique israélienne
« Tout accord qui n’inclurait pas la question des missiles balistiques serait d’après nous un mauvais accord, car l’Iran conserverait ses capacités de déstabiliser la région », poursuit la source diplomatique israélienne.
Pour l’heure, les premières indiscrétions en provenance d’Oman suggèrent des positions diamétralement opposées. S’il se dit prêt à des « mesures de confiance » sur le nucléaire iranien, le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi exclut tout renoncement à l’enrichissement d’uranium, ainsi que la moindre concession sur les missiles balistiques.
« La crainte à Jérusalem est que, cherchant à éviter un conflit prolongé sans objectif final clairement défini, Trump n’opte pour des négociations avec l’Iran limitées uniquement à la question nucléaire, poursuit Danny Citrinowicz. Les responsables israéliens craignent qu’une telle initiative n’aboutisse à un accord restrictif qui négligerait d’autres revendications essentielles, notamment une réduction drastique du programme balistique iranien et la fin de son soutien aux organisations interposées au Moyen-Orient. »
Un nouveau cycle de négociations américano-iraniennes doit avoir lieu mardi à Mascate, en compagnie du chef du Conseil suprême de la Sécurité nationale, Ali Larijani, l’un des plus hauts personnages de la République islamique. « À partir du moment où vous entrez dans une salle de négociation avec les Iraniens, vous avez déjà perdu car ils adorent parler pour parler afin de gagner du temps », s’insurge Jacob Nagel, ancien conseiller à la sécurité nationale par intérim auprès du Premier ministre Benyamin Netanyahou. « Il est indispensable que les États-Unis exigent au préalable des Iraniens un démantèlement de toutes leurs installations nucléaires et de leurs missiles balistiques ; un engagement de mettre fin au soutien à ses proxys et à ne pas réprimer les manifestants. C’est la seule façon d’obtenir quelque chose d’eux. »
Au lendemain de cette nouvelle session de pourparlers, Benyamin Netanyahou se rendra à Washington pour plaider auprès de Donald Trump une ligne dure envers Téhéran. « Le Premier ministre se rend à la Maison-Blanche pour mettre sur la table la réalité de ce que fait la République islamique en Iran et dans la région », poursuit Jacob Nagel, aujourd’hui associé à la Foundation for Defense of Democracies (FDD), un think tank conservateur à Washington. « Notre but n’est pas de pousser le président des États-Unis à frapper l’Iran, ce n’est pas notre rôle, mais de lui dire ce qu’il faut faire pour démanteler les programmes nucléaires et balistiques de ce pays. Et que la seule manière de s’en assurer est que le peuple iranien renverse son régime. » La rencontre de mercredi s’annonce déjà capitale.

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