Cette région du nord de l’Éthiopie, théâtre d’une meurtrière guerre civile entre 2020 et 2022, est victime d’un regain de tensions, la faute à la lenteur de la mise en œuvre de l’accord de paix.
La reprise des vols, le 3 février, depuis Addis-Abeba en direction des trois aéroports du Tigré – Mekele, Shire et Axoum – fait figure de soulagement. En annonçant, cinq jours plus tôt, la suspension des liaisons aériennes, la compagnie d’État Ethiopian Airlines a ravivé de sombres souvenirs chez les riverains de cette région située au nord de l’Éthiopie. Pendant les deux années de guerre qui l’ont ravagé entre 2020 et 2022 faisant quelque 600 000 morts, le Tigré s’est retrouvé en état de siège. Les aéroports étaient fermés, les banques n’étaient plus approvisionnées et les télécommunications coupées.
Fin janvier, les télécommunications avaient beau continuer à fonctionner, le maintien au sol des avions, les distributeurs vides, l’aggravation de la pénurie de carburant et le bond des prix faisaient craindre le pire.
D’autant que dès le 26 janvier, des combats ont éclaté dans l’ouest du Tigré. Cette zone, également revendiquée par la région voisine de l’Amhara, demeure occupée par des milices régionales et les forces fédérales, empêchant près d’un million de déplacés de rentrer chez eux. L’accord de paix de Pretoria remettait la résolution des « territoires contestés » à plus tard mais prévoyait explicitement le retour des populations déplacées et réfugiées à l’étranger.
Une nouvelle milice alliée au gouvernement
« Même si la guerre est officiellement terminée, la paix n’est jamais véritablement revenue », résume Teklehaymanot Weldemichel, spécialiste des territoires contestés à l’université de Manchester. Ce chercheur estime que l’acheminement très limité en carburant et en espèces, ces derniers mois, accentue la pression sur les Tigréens, et en particulier sur l’administration intérimaire. « C’est comme si le siège se poursuivait, observe Teklehaymanot Weldemichel. Dans le même temps, le gouvernement fédéral utilise une nouvelle milice, les Forces de paix du Tigré (FPT), comme force supplétive pour effectuer tout ce qu’il souhaite. »
Les FPT sont nées l’an dernier, lorsque de fortes tensions politiques au sein du parti majoritaire dans la région, le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT), ont poussé le président intérimaire Getachew Reda à s’enfuir en direction d’Addis-Abeba. Il a été nommé, dans la foulée, conseiller sur l’est de l’Afrique du Premier ministre, Abiy Ahmed. Ces soldats dissidents des Forces de défense du Tigré (FDT), opposées aux troupes fédérales pendant la guerre, ont établi leurs bases à l’est, dans la région Afar, mais aussi à proximité des territoires contestés de l’ouest.
Dès le 31 janvier, le nouveau président par intérim du Tigré, Tadesse Worede, a annoncé le retrait des FDT de l’ouest, affirmant n’avoir « aucune envie de retourner à la guerre ». Il a également condamné les frappes de drone qui se sont récemment abattues dans le centre du Tigré, en prenant soin de ne pas nommer les forces fédérales, probablement derrière ces attaques qui ont tué un chauffeur de camion commercial et grièvement blessé son collègue, assis sur le siège passager.
Des relations exécrables avec l’Érythrée
« Lorsque les combats ont commencé à Tselemti, dans l’ouest, nous avons entendu des drones survoler Shire la nuit », témoigne une source humanitaire basée dans cette grande ville située à une centaine de kilomètres des affrontements. L’humanitaire, qui demande à ne pas être nommé, précise que le vrombissement des drones a cessé, trois jours avant la reprise des vols. « J’espère que les tensions ne vont pas s’intensifier comme dans le passé… », ajoute-t-il.
Dans le district de Raya, situé dans le sud de la région, les échanges de tirs sporadiques se poursuivent entre les FPT et leurs anciens alliés des FDT. « Pourquoi le gouvernement fédéral veut-il diviser ces forces au Tigré ? C’est pour affaiblir l’appareil politique et sécuritaire régional, ce qui s’inscrit dans la continuité du conflit. Le problème, c’est l’échec de la mise en œuvre de l’accord de paix », analyse un chercheur spécialiste des questions de paix et de sécurité, qui requiert lui aussi l’anonymat.
Les relations redevenues exécrables entre le gouvernement éthiopien et le voisin érythréen, auquel il s’était allié durant la guerre au Tigré, n’arrangent rien. « Dans le pire des cas, l’escalade du conflit pourrait replonger l’Éthiopie et l’Érythrée dans la guerre. Les médiateurs régionaux de l’accord de Pretoria – le Kenya, l’Afrique du Sud et le Nigeria – devraient renouer le dialogue avec les deux parties afin d’éviter l’effondrement d’un accord de paix déjà fragile », alerte Magnus Taylor, expert de la Corne de l’Afrique à l’International Crisis Group, dans une note publiée le 3 février.
L’approche des élections législatives, prévues le 1er juin, exacerbe les tensions dans la mesure où le FLPT ne sera pas autorisé à participer au scrutin, après la révocation, en mai 2025, de son statut légal.

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