La bâtisse beige est perchée sur un promontoire rocheux. Des palmiers décoiffés par le vent l’entourent, oscillent entre deux pavillons, se dressent sur une plage, au ras de l’eau, non pas courbés pour offrir leur ombre sur le sable blanc, mais au garde-à-vous, comme une muraille.
Little Saint James a dû être un joyau brut, avant de devenir « Little Saint Jeff », le surnom que donnait Jeffrey Epstein à son île. Depuis Saint John, l’île d’en face, un homme désigne le bâtiment : « Rien que ce temple est satanique ! » C’est-à-dire ? « J’ai pas envie d’en parler, j’ai vu des vidéos. Ils tuaient des enfants », maugrée-t-il en retournant à sa ferraille.
Du vivant d’Epstein, financier accusé de trafic sexuel de mineures, trouvé mort dans sa cellule en août 2019, l’édifice était rayé de bleu et blanc, coiffé d’un dôme doré emporté par l’ouragan Maria en 2017. Longtemps, il a alimenté les rumeurs. « Il peut venir n’importe quand », a répondu, en 2013, le manager de l’île à John McKoy, dit « Sloop », qui y installait la télévision par satellite. « Une petite centaine d’employés travaillaient dans la propriété, raconte-t-il. Un gars comptait ceux qui venaient le matin et repartaient le soir. » Jardiniers, gardiens, femmes de ménage… tenus au secret. Une vache Holstein était déplacée, régulièrement.
« Ils avaient une chambre froide pleine de fleurs au cas où il arriverait, et une équipe en cuisine pour le servir immédiatement. J’ai compté cinq bateaux de transport et cinq de plaisance », poursuit-il. Sloop a équipé le cinéma et le salon. « C’était une exposition à plus d’argent que ce que j’avais vu de toute ma vie », résume-t-il. Quand Epstein a plaidé coupable de prostitution en 2009, Sloop pensait qu’il était « passé à autre chose ».
« Ghislaine en prison, quelle horreur »
Epstein atterrissait avec son jet privé, le « Lolita Express », sur l’île de la capitale, Saint Thomas. En sortaient des filles qui, selon un contrôleur aérien cité par CNBC, avaient l’air d’avoir 11 ou 12 ans. Personne ne contrôlait leurs passeports, malgré les soupçons du FBI. Certaines ont témoigné que les assistants d’Epstein les leur confisquaient.
Epstein prenait ensuite l’hélicoptère pour Little Saint James, piloté par Nicolas Van Heurck, un Belge qui soutient n’avoir « jamais, jamais eu de problème » avec Epstein, un homme « très honnête, très gentil ». « Je l’ai quand même fait voler pendant 10 ans, avec Ghislaine (Maxwell, sa compagne et rabatteuse, NDLR). C’est sûr, ce qui se passe intimement, je ne le sais pas. Mais c’est difficile de croire que ces filles ont été violées, parce qu’elles revenaient, encore et encore. »
Il assure qu’elles étaient majeures : « On volait sur Saint-Barthélemy ou Porto Rico et là, elles ne peuvent pas rentrer en tant que mineures », soutient-il. Il est persuadé qu’Epstein a été « piégé ». « Ghislaine en prison, quelle horreur », ça lui fait « mal au cœur ». « Qui n’est pas “kinky” (coquin, NDLR), dans la vie ? », demande-t-il.
Virginia Giuffre, victime qui s’est suicidée en 2025, a relaté dans son livre Nobody’s Girl les viols subis sur l’île (elle a ensuite nommé Ehud Barak et le Prince Andrew). « Elle, je l’ai vue souvent, c’est elle qui a fait tout ce boucan, commente Van Heurck. Qu’elle ait été maltraitée, je ne pense pas… »
Il a aussi « fait voler » Sergey Brin, cofondateur de Google, « dans son propre hélico, avec sa femme », l’avocat Alan Dershowitz ou Jean-Luc Brunel, agent de mannequins suicidé en 2022. « Ils allaient à Saint Barth avec Jeffrey et toutes les filles, ils rapportaient plein de cadeaux », se souvient-il.
À Saint John, une « fatigue » d’Epstein
Quant à Bill Clinton, dont Donald Trump assure qu’il apparaît « 28 fois » sur les registres vers l’île, Van Heurck assure que c’est faux : « J’ai fait voler Clinton, mais jamais sur l’île… S’il était là, ils mettaient une restriction aérienne. Bill et Hillary louaient à Magens Bay », précise-t-il. Clinton n’apparaît ni dans les manifestes, ni dans les agendas du procès Maxwell.
En décembre 2025, Susie Wiles, cheffe de cabinet de Trump, a déclaré à Vanity Fair : « Le président a eu tort là-dessus. » Van Heurck n’a jamais « fait voler » Bill Gates non plus. Il conclut : « Je n’ai jamais senti quelque chose. Maintenant, ce qui se passait une fois sur l’île, moi, j’avais déposé, je partais… » Epstein, admet-il, payait très bien.
Pour le reste, sur Saint John, le nom est un mot magique, un « Sésame, ferme-toi ». « Je souffre de “fatigue d’Epstein” », soupire un serveur qui pose ses tacos au poisson et file à l’autre bout du comptoir. « Ça fait cinq ans que je suis moniteur de plongée, on va à Little Saint James presque tous les jours, il y a des sites magnifiques », raconte Jordan, sur la plage.
La plupart des touristes ignorent l’histoire. Certains ont vu le documentaire sur Netflix. « Un sur dix est obsédé » par l’affaire. Jordan, comme beaucoup, connaît quelqu’un qui a travaillé pour Esptein, un collègue employé sur son bateau. L’ami accepte de témoigner, puis disparaît. Un autre mentionne une connaissance qui le massait. « Je n’avais aucune relation avec lui, je ne le connaissais même pas », répond l’homme par texto. Un autre possède des photos inédites. « Je ne veux mon nom nulle part près d’Epstein », écrit-il, avant de couper contact.
Achetée pour 7,95 millions de dollars en 1998
L’embarras s’explique. « Je suis arrivée il y a 25 ans, les gens montraient l’île et disaient : “C’est là que vit le pédophile.” Tout le monde savait », confie une serveuse. « On disait : “Voilà la salle de piano” », raconte la patronne, mimant des guillemets. L’édifice blanc et bleu devait être un pavillon octogonal pour le piano d’Epstein. Saint John est peuplée de natifs (les « West Islanders »), d’employés d’autres îles (« Down Islanders »), de travailleurs migrants, parfois sans papiers, notamment de République dominicaine, et de milliardaires.
On y croise l’acteur Kevin Bacon, Thomas Secunda, fondateur de Bloomberg, (« Tom vient souvent, il a une maison ici », se souvient la patronne) et surtout Kenny Chesney, star de la country applaudie pour son aide après l’ouragan Irma, fin 2017. Eux ne ternissent pas l’image de l’île. Epstein, si. Les plus fermés sont les agents immobiliers. « La vraie histoire, c’est l’implication du gouvernement avec Epstein », s’exaspère l’une d’elles. Sloop confirme, cite Somerset Maugham qui décrivait la Côte d’Azur : les îles Vierges sont « un endroit ensoleillé pour les gens de l’ombre ». Le paradis de la corruption.
Si Epstein a fait de l’île d’une trentaine d’hectares, achetée en 1998 pour 7,95 millions de dollars, sa résidence principale, c’est qu’elle garantissait l’intimité. Les plages sont publiques jusqu’à la végétation – d’où les palmiers au bord de l’eau. Ceux qui s’y aventuraient étaient chassés par des gardes armés, sur des voiturettes de golf.
50 ordinateurs pour des écoles
Les îles Vierges, territoire non incorporé, sont un étrange morceau d’États-Unis où l’on conduit à gauche – héritage de la colonisation danoise – et où le taux de pauvreté est le double du continent (22,8 % contre 10,6 %, selon le Bureau du recensement). Pour attirer les entreprises, l’Economic Development Commission (EDC) offre 90 % d’abattement fiscal sur dix ans, renouvelables si elles investissent au moins 100 000 dollars, emploient au moins dix employés (cinq pour les entreprises de services financiers), à 80 % locaux, et donnent à des œuvres caritatives et des colloques.
Les candidatures sont approuvées par un conseil dont le gouverneur nomme trois membres sur sept. Epstein en a bénéficié pour sa société écran Financial Trust, en 1999, devenu, en 2013, Southern Trust. Les bureaux étaient situés dans l’American Yacht Harbor de Red Hook à Saint Thomas, au-dessus d’un bar et d’un magasin d’articles de plage. Epstein, d’ailleurs, était propriétaire de la Marina, avec Andrew Farkas, d’Island Capital Group. C’est de là que partaient ses bateaux pour Little Saint James.
Southern Trust, société de conseil en « informatique biomédicale », devait chercher un algorithme contre le cancer. « Les endroits comme Saint-Thomas sont parfaits pour séquencer les gens, car ils sont isolés », avait déclaré Epstein au conseil, perplexe. « Je ne suis pas fou », avait-il ajouté. Epstein, qui se piquait de sciences, avait invité des physiciens comme Stephen Hawking, sur Little Saint James.
En décembre 2022, le gouvernement local a porté plainte contre JP Morgan Chase, banque d’Epstein, pour avoir ignoré les signaux de ses agissements (des virements suspects à des adolescentes). Selon la plainte, Southern Trust n’avait aucun client et gérait les biens d’Epstein. « L’administrateur de réseau » était son chauffeur et manutentionnaire. JP Morgan a répliqué que c’était le gouvernement des îles Vierges qui avait fermé les yeux sur les activités d’Epstein, « pour récolter les bénéfices de sa richesse ». Epstein a cultivé ses relations avec une première dame, des procureurs généraux, des sénateurs, des dirigeants de la Commission de développement économique, la police des îles Vierges, les marshals fédéraux, l’autorité portuaire et les représentants du territoire au Congrès. Il a, par exemple, donné 50 ordinateurs à un sénateur pour des écoles.
Little Saint James comprend une villa principale, quatre pour les invités, une salle de sport, une salle de cinéma, une bibliothèque, deux piscines, des cabanes surplombant la mer, un spa, des bains japonais, un terrain de tennis, un héliport une station-service, un système de filtration d’eau, deux piscines, un bar tiki et trois plages. Les violations des normes environnementales et des permis de construire ont valu à Epstein des amendes et mises en demeure dès 2003, souvent réduites. Les dossiers révèlent des échanges avec le cabinet d’architecte Jaredian, dont le directeur, John Woods, est le cousin du gouverneur John de Jongh. En 2016, Epstein achète Great Saint James, île située à moins de 300 mètres de Little Saint James, pour 22,5 millions de dollars. Il commet les mêmes infractions. Jaredian est toujours l’architecte.
Grâce à l’EDC, Epstein a bénéficié de 300 millions de dollars d’exemption fiscale. La « responsable de bureau » puis « directrice exécutive » de ses entreprises n’était autre que Cecile de Jongh, de 2007 à 2015, période où son mari était gouverneur. Epstein la rémunérait 200 000 dollars par an, payait l’école de ses enfants et finançait les candidats préférés par son mari. JP Morgan l’a accusée de « faciliter » ses activités. En 2009, alors qu’il était en prison en Floride, la première dame a certifié qu’il était « résident principal » des îles Vierges, pour conserver ses avantages. En 2010, il s’est plaint d’un douanier « difficile », elle a promis d’enquêter. En 2011, elle a poussé la Chambre à édulcorer une loi sur les délinquants sexuels. « Ça ira pour toi ? », demandait-elle à Epstein dans un mail où elle lui soumettait l’ébauche du projet.
Visas et dindes de Thanksgiving
En 2012, le Département de la justice local a réduit l’obligation de notification de voyage d’Epstein, inscrit au registre des délinquants sexuels, de 21 jours à 24 heures. Aucune mesure n’a été prise pour vérifier s’il continuait à abuser de mineures, bien que New York l’ait classé au niveau de risque le plus élevé de récidive. En 2018, il a refusé l’accès aux agents venus vérifier son adresse, clamant que son ponton était sa « porte d’entrée ». Pourtant, depuis 2007, le FBI soupçonnait l’usage criminel de l’île.
La première dame a même obtenu des visas étudiants pour trois Européennes, inscrites à l’université des Îles-Vierges. L’établissement « a fini par mettre en place un cours sur mesure pour inscrire les victimes et fournir une couverture pour leur présence sur le territoire – l’année où Epstein a donné 20 000 dollars à l’université », est-il écrit dans la plainte de JP Morgan. Cecile de Jongh dirigeait aussi la Jeffrey Epstein Virgin Islands Foundation, sa branche caritative, dont la générosité envers les enfants semblait sans limite. Elle a donné plus de 1,8 million de dollars à des œuvres, bourses éducatives et colloques, selon les rapports de l’Agence du développement économique.
Epstein a financé un concours scientifique pour des élèves du primaire, un camp d’été pour enfants handicapés mentaux, un concours de rédaction, des ordinateurs à deux élèves brillants de 14 ans, des tablettes de lecture Kindle à la bibliothèque d’une école, des fonds pour une école privée, une bourse pour la gagnante du concours de Miss Virgin Islands en 2006, un salon de sciences pour les enfants en 2014. Et 78 dindes de Thanksgiving aux douaniers de l’aéroport de Saint Thomas.
« Une erreur de jugement »
En 2023, Cecile de Jongh, interrogée – au Ritz-Carlton de Saint Thomas – a dit avoir confronté Epstein au sujet de son arrestation en Floride en 2006 pour exploitation sexuelle de mineures. « Je lui ai demandé ce que c’était que ce cirque. Et il a répondu : “C’était une erreur de jugement.” Alors j’ai dit : “Donc tu as approché une personne que tu pensais plus âgée ? Mais elle ne l’était pas ?” Et il a dit oui. Et j’ai dit : “C’est pour ça que tu as été arrêté ? C’est tout ?” Et il a dit oui. Il a juré que ça ne se reproduirait plus. » Les dizaines de victimes étaient réduites à une seule, qui l’avait berné. Il avait, assurait-il, « retenu sa leçon ». En septembre 2023, JP Morgan Chase a payé 75 millions de dollars au territoire pour clore les poursuites (30 millions devaient aller à des œuvres locales et aux avocats, 25 millions à la lutte contre le trafic sexuel, 10 millions au soutien aux victimes d’Epstein). La succession d’Epstein a été condamnée à payer 105 millions (la moitié devait être placée dans un fonds pour l’aide aux victimes d’abus sexuel), et Leon Black, fondateur d’Apollo, plus gros client d’Epstein, 62,5 millions.
En 2023, le milliardaire Stephen Deckoff a racheté les deux îles pour 60 millions de dollars, au lieu des 125 millions demandés, pour en faire « une destination cinq-étoiles » de 25 chambres. Deux ans plus tard, rien n’a changé sur Little Saint James. Au bord de la piscine, une reproduction de L’Archer, du sculpteur belge Arthur Dupagne, un homme noir, musculeux, accroupi, tire toujours sur son arc. Les allées sont impeccables, une table est dressée sur la terrasse. Comme si rien ne s’était passé. Fin 2023, des victimes ont attaqué en justice le gouvernement des îles Vierges et le couple de Jongh à New York. L’affaire n’a pas été jugée sur le fond : elle a été classée pour des questions de procédure.

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