Quelles furent les relations d’Epstein avec le pouvoir russe? Quand ont-elles débuté ? Quelle était leur teneur ? Quelles sont ces jeunes femmes russes très diplômées qui ont gravité dans l’entourage d’Epstein ? L’ombre du FSB plane sur les dossiers du financier et prédateur sexuel américain, à tel point qu’on peut désormais s’interroger : s’agissait-il juste d’une convergence d’intérêts économiques et sociaux entre Epstein et la Russie, où chaque partie se rendait des services mutuels ? S’agissait-il d’une parenté de méthodes où Epstein a recouru au bon vieux système du kompromat ? Ou bien le volet sexuel des activités d’Epstein a-t-il été utilisé, manipulé par le FSB en échange de contreparties financières qui feraient du criminel américain un pion dans la stratégie d’espionnage et de pression russe ? Bref, l’expression « l’œil de Moscou » vaut-elle plus que jamais, ou bien l’Occident est-il en passe de prêter plus qu’il ne faut à l’ennemi russe, sur la foi d’un passé éloquent et d’un faisceau d’éléments troublants qui ne constituent pas encore des preuves ? La tentation est grande, compte tenu également du pedigree de l’intéressé, gendre officieux d’un certain Robert Maxwell, dont les liens troubles avec Moscou avant et après la chute du Mur ne sont plus un secret pour personne. Comme si les fantômes de la guerre froide avaient resurgi, réincarnés, réinterprétés par Epstein. Entretien avec Françoise Thom, historienne et spécialiste de la Russie, membre du comité de rédaction du site européen d’analyses Desk Russie, fondé en 2021.
Le Point : Que sait-on des premiers contacts d’Epstein avec des membres proches du Kremlin ?
Françoise Thom : Les documents déclassifiés confirment ce qu’une équipe de hackers employés par Khodorkovski avait découvert il y a quelques années : Epstein entretenait des relations étroites avec Sergueï Beliakov, diplômé de l’Académie du FSB de Moscou en 1999, qui a fait carrière au sein du ministère du Développement économique, a dirigé le conseil d’administration du Forum économique de Saint-Pétersbourg et qui a été l’un des dirigeants du Fonds russe d’investissement direct.
russe, en 2019. © (Sergei Bobylev/Sergei Bobylev/TASS via ZUMAPRESS /Maxppp)
En 2011, Beliakov fait délivrer à Epstein un visa à l’invitation de l’Association des vétérans de l’unité d’élite du FSB Vympel. Au printemps 2014, il sollicite les conseils du financier américain pour contourner les sanctions occidentales. Celui-ci recommande, entre autres, la création d’une « nouvelle banque » sur le modèle capitaliste occidental, le lancement d’une alternative au bitcoin. Ainsi, Epstein soufflait notamment au Kremlin des stratégies pour contourner les sanctions occidentales. À l’en croire, il rendait des services similaires à des oligarques russes, tel Oleg Deripaska.
Dans un courriel de 2015 adressé à Peter Thiel, le fondateur de Palantir Technologies, proche conseiller de Donald Trump, Epstein qualifie Sergueï Beliakov de « très bon ami » et propose de le lui présenter. En 2016, Beliakov informe Epstein qu’il a pris ses fonctions au sein du Fonds d’investissement direct russe et qu’il cherche à attirer des investissements pour des projets russes. « Je ferai tout ce qui peut vous être utile », promet Epstein en réponse. Beliakov a également procuré à Epstein une lettre d’invitation pour la Russie en 2018, cette fois pour le compte d’une autre organisation, l’Alliance des fonds de pension.
Entre 2014 et 2018, Beliakov et Epstein se sont rencontrés à plusieurs reprises. Beliakov a aussi aidé Epstein à organiser des rencontres avec des responsables russes : le vice-président de la Banque centrale, Alexeï Simanovski et le vice-ministre des Finances, Sergueï Stortchak. Les documents confirment qu’Epstein rencontrait régulièrement à New York Vitali Tchourkine, l’ambassadeur de Russie auprès des Nations-Unies. « Ma maison de Palm Beach est toujours à votre disposition comme lieu de repos », lui écrit-il.
Y a-t-il des informations fiables sur les rencontres entre Epstein et Poutine ?
Le 9 mai 2013, Epstein informe l’ancien Premier ministre israélien Ehoud Barak que Thorbjorn Jagland, le secrétaire général du Conseil de l’Europe, « allait voir Poutine à Sotchi » le 20 mai et que Jagland lui avait demandé de rencontrer le président russe « pour lui expliquer comment la Russie pouvait structurer des accords afin d’encourager les investissements occidentaux ». Epstein précise dans son courriel à Barak qu’il n’a « jamais rencontré » le président russe. Comme Jagland se faisait fort d’intervenir auprès de Poutine pour que celui-ci lui accorde une audience, Epstein transmet ses conditions : Poutine « est dans une position unique pour accomplir quelque chose d’exceptionnel, comme Spoutnik l’a fait pour la course à l’espace. Vous pouvez lui dire que nous sommes proches et que je conseille [Bill] Gates. C’est confidentiel. Je serais ravi de le rencontrer, mais pour une durée minimale de deux à trois heures, pas moins. »
Quelques jours plus tard, Epstein informe Barak qu’il a refusé une demande de rencontre de Poutine lors du Forum de Saint-Pétersbourg : si Poutine souhaitait le voir, il devait « consacrer du temps à cet entretien et en garantir la confidentialité ». Les choses se passèrent-elles ainsi ? Epstein fut-il vexé de ce que Poutine se refusât à lui accorder un long entretien ? L’ouverture de la correspondance du personnage montre à quel point celui-ci était hâbleur. Ses vantardises doivent être prises avec un grain de sel. Plus d’un an après, en juillet 2014, un courriel adressé à Epstein laisse entendre qu’il avait une rencontre prévue prochainement avec Poutine. On ignore si elle a eu lieu.
Quels atouts représentait l’expertise d’Epstein aux yeux des Russes et, à l’inverse, quel intérêt Epstein avait à faire affaire avec les Russes ?
Epstein était un expert en matière de paradis fiscaux et de montages opaques permettant le blanchiment de fonds. Si au début il a pu se rendre utile pour transférer des fonds russes d’origine douteuse dans des établissements occidentaux, à partir de 2014 son rôle devient doublement précieux, d’une part dans le contournement des sanctions, d’autre part grâce à son réseau qui lui permet d’envoyer au Forum économique de Saint-Pétersbourg des chefs d’entreprise occidentaux de premier plan intéressant le Kremlin. Cette aide était cruciale pour Moscou à un moment où de nombreux Occidentaux boycottaient la Russie. En retour, ses interlocuteurs russes mettaient à sa disposition leur réseau de souteneurs dans les provinces russes, qui rabattaient vers lui de toutes jeunes filles. Ajoutons que ce trafic humain n’échappait certainement pas à l’attention du FSB.
Quels personnages russes ayant approché Epstein vous paraissent les plus suspects ?
De Russie, Epstein ne recevait pas que des lolitas. De nombreux témoins ont remarqué qu’il était toujours entouré de jeunes femmes russes aux profils étonnants. Parmi elles, citons son assistante, la belle Svetlana (Lana) Pozhidaeva, qui a obtenu un visa de talent O-1 aux États-Unis grâce à une lettre de recommandation de Beliakov. Diplômée du prestigieux Institut d’État des relations internationales de Moscou (MGIMO), l’académie du ministère des Affaires étrangères qui forme les diplomates et les agents du renseignement russes, polyglotte, elle s’installe brusquement aux États-Unis, et Epstein lui donne les fonds permettant de se lancer dans le caritatif. Il lui octroie également 50 000 dollars au profit de la Fondation OpenCog, un projet visant à développer un nexus d’intelligence artificielle open source.
Une autre collaboratrice d’Epstein, Macha Drokova, avait un CV encore plus pittoresque. Cette passionaria des Jeunesses poutiniennes, Nachi, décorée par le président russe pour ses services à la patrie, devient attachée de presse du milliardaire et, en 2017, se charge de blanchir sa réputation. Elle lui conseille de financer un documentaire consacré à sa personne, d’instituer un « prix Epstein » récompensant les jeunes chercheurs talentueux, capable de rivaliser en prestige avec le prix Nobel, de financer… une association d’aide aux victimes du harcèlement sexuel ! En même temps, Drokova était fort occupée à investir dans des start-up technologiques, y compris dans une soociété d’intelligence artificielle. En 2017, elle demande à Epstein par courriel s’il avait entendu parler de possibles sanctions contre des entreprises menant des activités de recherche et développement en Russie, car cela pourrait affecter « de bons amis ». Il lui promit de la présenter à Peter Thiel.
Quels seraient les secteurs visés aux États-Unis via Epstein ? Le dossier ne met-il pas surtout en relief l’affairisme prorusse de certains milieux américains ?
L’intérêt premier du Kremlin semblait de pouvoir utiliser les talents de financier d’Epstein. Epstein a aussi pu rendre des services dans la pénétration des milieux scientifiques américains, notamment le milieu de la Silicon Valley, qui intéresse particulièrement le Kremlin, à la fois pour des raisons techniques et parce que les stratèges poutiniens rêvaient de faire basculer les « tech bros », traditionnellement démocrates, dans le camp des trumpistes.
Je parlerais plutôt d’affairisme tout court. La correspondance des dossiers Epstein révèle de manière crue l’absence d’éthique, l’absence de patriotisme, le cynisme effréné, la futilité, la rapacité, la vacuité intellectuelle du gotha mondain pris dans la nébuleuse Epstein.
La technique du « kompromat », vieille technique soviétique systématisée par Poutine, est aussi pratiquée par Epstein. Mais cela suffit-il à penser qu’il y ait eu un « kompromat » sur Trump lors d’un voyage à Moscou ? Au-delà d’une convergence d’intérêts, ne manque-t-on pas de preuves que la Russie aurait utilisé Epstein ?
En effet, il n’y a pour l’instant pas de preuves que la Russie ait utilisé Epstein pour obtenir un « kompromat » sur Trump ou d’autres personnalités prises dans son réseau. Mais Epstein avait organisé une sorte de supermarché du « kompromat », c’était pour lui un business. On s’est souvent interrogé sur l’origine de sa colossale fortune, sans proportion avec ses opérations dans la finance. Il tirait certainement d’importants revenus du chantage et de la vente du « kompromat » aux plus offrants. Mais n’oublions pas que, depuis 2000, Poutine a fait aussi du « kompromat » un moyen de gouvernement et un outil de projection de puissance hors de la Russie. Le recrutement des élites étrangères est une priorité depuis cette époque. On a vu le rôle joué par Gazprom dans cette politique, alors pourquoi pas Epstein ?
Peut-on affirmer avec certitude que Robert Maxwell était un espion russe ? Peut-on présenter Epstein comme un héritier de Maxwell ?
Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, Robert Maxwell naviguait entre différents services d’espionnage, britanniques, sionistes et soviétiques. Il montera sa maison d’édition, Pergamon Press, avec l’aide d’un financement du MI6. Dans les années 1950, le FBI mène une enquête sur ses liens avec Moscou. Il conclut que rien ne prouvait que Maxwell était impliqué dans « des actes d’espionnage ». Maxwell jouait plutôt le rôle d’un agent d’influence de Moscou. Ainsi, en 1968, il prend publiquement la défense de l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie. Il est invité à Moscou par Brejnev et ses successeurs, financé par l’agit-prop du Comité central. Maxwell est un précurseur d’Epstein dans la mesure où il met en œuvre une stratégie consistant à utiliser la richesse pour accéder aux grands de ce monde et augmenter sa fortune grâce à un carnet d’adresses bien garni et des relations occultes avec différents services de renseignement. On sait désormais qu’Epstein a rencontré Robert Maxwell avant sa mort en 1991, par l’intermédiaire de sa fille Ghislaine. La date exacte de la rencontre entre Ghislaine et le millionnaire new-yorkais est encore imprécise : elle est capitale, car elle détermine la question de l’héritage potentiel de Maxwell. Fut-il un protégé et un disciple du magnat britannique ? Les modus operandi des deux hommes se répondent en tout cas. Mais Maxwell voulut-il en faire son dauphin en le présentant à sa fille en 1988, comme l’affirment Steven Hoffenberg, l’ancien mentor d’Epstein, le fondateur de Towers Financial Corporation, l’agence de recouvrement de créances, ainsi que d’autres sources ? Cela reste une zone d’ombre à éclaircir.
Historienne, spécialiste de la Russie, François Thom a publié récemment La Marche à rebours. Regards sur l’histoire soviétique et russe (Sorbonne Université Presses, 2021), La Guerre totale de Vladimir Poutine (À l’Est de Brest-Litovsk, 2025).

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