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Sénégal : pourquoi les campus s’embrasent-ils ?

Sénégal : pourquoi les campus s’embrasent-ils ?

DÉCRYPTAGE. Les violences à l’Université de Dakar révèlent des fractures profondes : la jeunesse, pilier du duo Sonko-Diomaye, se retourne et fragilise le pouvoir.

La colère et la consternation sont vives au Sénégal après l’explosion de violences survenue ces derniers jours au sein de l’université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar suite à la violente répression par les forces de l’ordre du mouvement de contestation étudiant qui réclamait le paiement des arriérés de bourses. Le décès d’un étudiant des suites de ses blessures le 9 février a provoqué une onde de choc dans le pays. De nombreux blessés ainsi que plusieurs arrestations sont recensés et illustrent la tension extrême de la situation actuelle. Au lendemain du drame, les autorités ont annoncé la fermeture jusqu’à nouvel ordre de l’université de Dakar et annoncé l’ouverture d’une enquête.

Retour sur les faits et les origines de ce mouvement de contestation ainsi que sur les répercussions qui pourraient en découler.

Que se passe-t-il à l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar ?

Depuis la fin de l’année, des revendications estudiantines secouaient épisodiquement le campus universitaire de l’UCAD, en raison du retard du paiement des arriérés des bourses étudiantes. Le climat de tension a finalement gagné en intensité le vendredi 6 février après la fermeture des restaurants universitaires. Des premières échauffourées ont eu lieu et ont perduré durant le week-end. Mais l’acmé a été atteinte lundi dernier.

Alors que le 9 février avait été déclaré « lundi noir », donc sans aucune protestation, les forces de l’ordre sont intervenues « aux environs de 10 heures » dans l’enceinte du campus pour réprimer par la force le mouvement de contestation. Dans son communiqué du 10 février, le Collectif des amicales de l’UCAD relate des « tirs à bout portant sur des étudiants sans défense » ainsi que des forces de l’ordre qui commencent à « défoncer les portes des pavillons en tabassant les étudiants ». Le communiqué relate également des « saccages » et des « vols de biens » d’étudiants par les forces de l’ordre. Face à ce débordement de violence, plusieurs étudiants, apeurés par la dégradation de la situation avaient pris la décision de quitter le campus et tentaient de se débrouiller pour trouver un transport afin de rentrer chez eux.

Les heurts entre forces de l’ordre et étudiants ont également éclaté dans d’autres universités du pays : dans le Nord à Saint-Louis, à Thiès ou encore dans le Sud à Ziguinchor. Si depuis le calme est revenu, les restaurants universitaires restent toujours fermés.

Première université francophone d’Afrique, l’UCAD accueille des dizaines de milliers d’étudiants chaque année, dont un certain nombre réside sur le campus social où se trouvent notamment les chambres étudiantes ainsi que les restaurants universitaires. Lieu de savoir, c’est aussi un espace de contestation qui est fréquemment le théâtre de mouvements de protestations sporadiques, et parfois d’affrontement violents avec les forces de sécurité, bien que non autorisées à intervenir dans l’enceinte de l’université.

Quelle est l’origine de ce mouvement de contestation estudiantine ?

Le mouvement de contestation des étudiants est directement lié au retard du paiement des arriérés de bourses. Cette problématique est régulièrement remise sur la table par les étudiants qui manifestent quasi annuellement pour réclamer le versement de leur dû. D’autant qu’avec les perturbations fréquentes du calendrier universitaire – avec la crise électorale entre 2023 et 2024, l’UCAD a été fermée plus de 9 mois – ces retards sont chroniques. La situation génère un fort mécontentement et alimente un conflit récurrent entre la direction des bourses et les étudiants.

Pour protester de nouveau contre ces arriérés qui remontent à plus d’un an, les étudiants de l’UCAD avaient décidé de faire une « journée sans ticket », c’est-à-dire ne pas payer le repas du restaurant universitaire, revendiquant le droit de manger sans payer compte tenu du montant des arriérés. Une action révélatrice de la forte précarité à laquelle ils sont confrontés, et particulièrement avec le contexte économique très défavorable du pays. En réaction, la direction du Centre régional des œuvres universitaires (CROUS) décide alors de fermer tous les restaurants universitaires et parle d’« actes de saccage ». Le contexte devient explosif.

Le nouveau gouvernement entend réformer le système d’attribution des bourses – qui sont entre 20 000 à 60 000 Fcfa (30 à 91 euros) – en appliquant le décret de 2014. Cela signifierait notamment la suppression des bourses aux étudiants en attente de leur réinscription et n’étudiant plus durant cette période. Cette volonté de réformer intervient alors que l’UCAD doit composer avec un nombre d’étudiants en hausse et que l’État fait face à une dette abyssale. De leur côté, les étudiants craignent que cette réforme ne soit un prétexte pour une généralisation de la suppression des bourses. C’est pour défendre ce qu’ils considèrent être un droit qu’ils manifestent régulièrement.

Quel est le bilan ?

Les nombreuses vidéos partagées sur les réseaux sociaux témoignent de la violence des affrontements qui ont secoué le campus de l’UCAD. Face à des forces de l’ordre faisant usage de grenades lacrymogènes et de matraques, les étudiants se sont emparés de pierres, pavés et autres matériaux pour riposter. Sur les images partagées, les blindés des forces de l’ordre apparaissent devant l’UCAD donnant le sentiment que l’université est assiégée. Une autre vidéo montre des forces de l’ordre jeter des grenades lacrymogènes à l’intérieur même des pavillons étudiants ou encore des étudiants tentant de fuir des bâtiments mais se faisant matraquer et embarquer. Une vidéo d’un incendie qui s’est déclaré dans une chambre étudiante a particulièrement été partagée : les étudiants sont contraints de se réfugier sur le toit du bâtiment tandis que d’autres coincés dans leur chambre sautent depuis leurs fenêtres pour tenter d’échapper aux flammes.

Autant de scènes de chaos qui illustrent le lourd bilan de ces violences, qui ont pris une tournure dramatique avec le décès d’un jeune étudiant de 21 ans, Abdoulaye Ba. Si les circonstances de sa mort restent à préciser, l’amicale des étudiants de la faculté de médecine, de pharmacie et d’oncologie a annoncé dans un communiqué que l’étudiant en 2e année de faculté de chirurgie dentaire est décédé « à la suite d’une intervention policière sur le campus social de l’université ». Il est question de « sévices graves infligés » par les forces de sécurité, alors que l’étudiant se serait trouvé dans sa chambre et ne participait pas au mouvement. Transporté au service médical du CROUS, il succombera finalement à ses blessures à 19 heures.

Selon la Croix-Rouge sénégalaise, 9 étudiants sont gravement blessés sur une centaine. Le Ministère fait lui état de 48 blessés parmi les forces de l’ordre. Le Collectif des amicales de l’UCAD a également rapporté qu’environ 105 étudiants ont été arrêtés et sont actuellement détenus. À cela s’ajoutent de nombreux dégâts matériels.

Quelles sont les réactions sur place ?

L’annonce de la mort d’Abdoulaye Ba a suscité une grande émotion et la consternation dans le monde étudiant mais aussi au sein de la population. Le syndicat autonome de l’enseignement supérieur (SAES) a exigé le retrait « immédiat et sans condition » des forces de l’ordre du campus social. Le fondateur du think tank Afrikajom Center, Alioune Tine a parlé d’un « état de sidération » face à « l’image de la police lourdement armée avec des chars de combat comme si l’Université était un théâtre d’opérations, exerçant une répression d’une violence disproportionnée et sauvage face à des étudiants qui ont décrété une journée noire [ …]». Les organisations de défense des droits humains, dont Amnesty International, dénoncent « l’usage disproportionné de la force » et appellent les autorités à « protéger la vie des étudiants et à respecter leurs droits fondamentaux ».

Au niveau politique, également les réactions ne se sont pas fait attendre. L’Alliance pour la République, parti de Macky Sall, a accusé le pouvoir d’avoir franchi une « ligne rouge » et a réclamé la démission du ministre de l’intérieur. L’ancien candidat à la présidentielle, Khalifa Sall, a lui parlé de « scènes indignes ».

Le Collectif des amicales de l’UCAD a annoncé déposer des plaintes contre les autorités sénégalaises, – le président, le Premier ministre, le ministre de l’Intérieur et celui de l’enseignement supérieur – qu’il tient pour responsables.

Comment le gouvernement gère-t-il la crise ?

Dans un communiqué de presse daté du 10 février, le gouvernement sénégalais a présenté ses condoléances et appelé à « à la retenue, l’apaisement et au sens des responsabilités ». Lors d’un point de presse organisé le même jour, les quatre ministres présents ont reconnu un usage disproportionné de la force, aussi bien chez les forces de l’ordre que chez les manifestants, et assuré que des sanctions seront prises. « Nous rendrons compte publiquement à la Nation. Tous les coupables seront traduits devant la justice » a assuré Yacine Fall, ministre de la justice qui a également indiqué que le parquet a été saisi pour faire « toute la lumière sur les circonstances de la mort de l’étudiant Abdoulaye Ba ».

Le ministre de l’Intérieur, Bamba Cissé, a parlé d’une « tragédie » mais a justifié la présence des forces de sécurité face à une « radicalisation du mouvement ». « Nous avons reçu des renseignements précis montrant que certaines personnes allaient s’en prendre à des infrastructures ». Et d’évoquer pour appuyer son propos, la découverte de grenades lacrymogènes et des armes lors de fouilles dans des chambres étudiantes. Le ministre de l’éducation supérieur, Daouda Ngom, a préféré indexer les leaders étudiants comme responsables des débordements : « Certains dirigeants d’étudiants subissent des influences extérieures, particulièrement des politiques » a-t-il dit.

« À ce jour, l’État ne doit aucun arriéré de bourses aux étudiants…Le point d’achoppement se situe peut-être dans le cadre des réformes enclenchées par mon département : il a été décidé de faire coïncider la durée d’attribution de la bourse avec le temps de présence effective des étudiants dans les universités » a avancé le ministre. Des mesures de renforcement de la sécurité du campus ont également été annoncées lors du point de presse et une cellule de soutien psychologique a été mise en place par le Crouss.

Dès la matinée du 10 février, décision a été prise par les autorités, pour des raisons de sécurité, de fermer « jusqu’à nouvel ordre » l’université, contraignant les étudiants, notamment ceux des régions, à trouver une solution rapide pour rejoindre leur famille.

Quelles sont les répercussions immédiates et les conséquences potentielles ?

Ce n’est malheureusement pas la première fois que des drames similaires se produisent dans le pays : plusieurs décès lors de mouvements de contestation étudiante se sont produits ces dernières années dans les universités, notamment en 2014 à l’UCAD ou en 2018 à Saint-Louis. Mais cette fois-ci l’indignation et la colère revêtent un caractère particulier. En effet, la jeunesse et particulièrement les étudiants, ont figuré parmi les plus mobilisés lors des manifestations contre l’ancien régime de Macky Sall lors des émeutes entre 2023 et 2024 ou encore dans le soutien à Ousmane Sonko, aujourd’hui Premier ministre. « Les étudiants et la jeunesse constituent les partisans de Sonko et de Pastef » note Alioune Tine. Nombreux étaient de jeunes à espérer avec ce leader politique de fortes attentes de changement. Le parti PASTEF, désormais au pouvoir, dénonçait alors la politique de répression policière dont étaient victimes les étudiants ainsi que les opposants. Or aujourd’hui, avec la répression récente à l’UCAD, c’est le sentiment d’une reproduction de la violence de l’État, d’une répétition du modèle qui prime, suscitant étonnamment et déception des étudiants, et pas seulement. Alioune Tine parle d’un « point de bascule » : « Le point de bascule, c’est la tendance lourde à l’usage de la violence d’état, du durcissement du discours et des pratiques autoritaires face à la crise économique. Déception, désillusion, désenchantement sont les sentiments les plus partagés », explique-t-il.

« Depuis ce matin je suis le déplacement des étudiants et les interviews de certains d’entre eux; je suis tellement triste et en colère. Les mêmes étudiants qui ont fait front à la politique meurtrière de l’ancien régime, c’est eux que l’on traite ainsi. Quelle trahison ! » tweetait ainsi une internaute sur X.

Sur les réseaux sociaux, les critiques sont nombreuses et illustrent le sentiment d’abandon ressenti par certains Sénégalais. Si cela reste minoritaire, des militants ont annoncé quitter le parti. Cette perte de confiance des jeunes dans les nouvelles autorités pourrait fragiliser le pouvoir en place, d’autant plus si la rupture se confirme.

Le gouvernement du président Bassirou Diomaye Faye doit déjà composer avec un mécontentement généralisé, en raison de promesses qui peinent à être tenues, dans un climat économique très difficile.