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« On attend que tout s’améliore pour rentrer » : à Cúcuta, en Colombie, l’interminable attente des Vénézuéliens

« On attend que tout s’améliore pour rentrer » : à Cúcuta, en Colombie, l’interminable attente des Vénézuéliens

REPORTAGE. Dans la ville frontière asphyxiée par la pauvreté et les guérillas, les exilés vénézuéliens oscillent entre l’espoir d’un retour, le rétablissement de l’économie de leur pays et la peur de la répression qui ne se calme pas.

Le 3 janvier, les feux d’artifice ont illuminé le Malecón de Cúcuta. Après la capture de Nicolás Maduro, les Vénézuéliens installés dans la ville colombienne frontalière ont explosé de joie, en musique, sur le boulevard. Pas Franck Salsedo. Ce soir-là, il était en famille à Mérida, à 400 kilomètres. Au Venezuela. « Le pays était neutralisé par l’intimidation », décrit-il.

Les colectivos, milices armées du régime, sillonnaient les rues à la recherche d’inconscients euphoriques. « Tout ce qu’on pouvait faire, c’était se réjouir en famille, mais personne n’est sorti. Puis on a stocké de l’essence et de la nourriture », raconte-t-il. Quand le régime se sent en danger, il réprime, les Vénézuéliens le savent. Les premiers jours, les magasins n’ont ouvert que quelques heures.

Cúcuta est reliée à San Antonio, au Venezuela, par le pont Simón-Bolívar, dont la circulation est un baromètre politique. Depuis l’avènement d’Hugo Chávez en 1999, suivi par Nicolás Maduro, à chaque soubresaut du pouvoir, des flots de Vénézuéliens l’empruntent.

En 2018, alors que la gabegie du régime causait la famine dans le pays aux plus grandes ressources pétrolières du monde, la frontière était fermée aux véhicules. Des familles hagardes sortaient à pied, accueillies par des foyers à Cúcuta, avant de repartir pour un autre pays du continent. Sur les 2,8 millions de Vénézuéliens présents en Colombie (qui compte 53 millions d’habitants), 300 000 vivent dans le département du Norte de Santander.

Le bolívar vénézuélien ne vaut plus rien

Ces jours-ci, presque toutes les voitures entrent en Colombie le matin et repartent pour le Venezuela le soir. Des frontaliers qui foncent au supermarché D1. « Il y a des choses qu’on ne trouve pas au Venezuela, ils ont fermé beaucoup d’usines, d’entreprises », témoigne Carlina. Elle paie en pesos colombiens. Le bolívar vénézuélien ne vaut plus rien et il est soumis à trois types de change, officiel, intermédiaire et parallèle.

Michelle achète du lait, de la farine de blé, de la farine de maïs pour les arepas, des crêpes vénézuéliennes. Sa mère vit à Valencia, dans l’intérieur du pays, « où tout est terrible, les prix montent tous les jours ». « Ici, avec 10 000 pesos, on achète des œufs et du riz. Là-bas, avec 10 000 pesos, on n’achète rien. Ma maman me demande : “Viens vivre avec moi !” Non merci », confie-t-elle. Elle reste à San Antonio, dans l’État du Táchira, à un pont d’un monde où l’on peut se nourrir, étudier, être soigné.

Franck est arrivé en 2008. « Tout a changé au niveau commercial, tout a commencé à se détériorer. Et puis la frontière a fermé. Il y avait beaucoup de mouvement et tout à coup, tout s’est arrêté », raconte-t-il. Il a monté un café et centre culturel à Cúcuta, Casa Tinto, où il expose des artistes frontaliers.

Les villageois replets des tableaux de César Rincón Porras rappellent le sculpteur colombien Botero, mais les montagnes bleutées, la végétation et les clochers du Norte de Santander pourraient se trouver dans le Táchira. « Avec tout ce qu’il va falloir faire pour redévelopper, améliorer les conditions, je t’assure que la majorité des Vénézuéliens vont rentrer », répète Franck. Pour l’instant, « c’est trop tôt ».

« Avec l’aide du président Trump »

C’est une inversion des rôles des deux pays. Patrocinio Ararat, ancien recteur de plusieurs institutions, se souvient de l’époque du « rêve vénézuélien, et non pas du rêve américain, jusqu’aux années 1990 ». Quand il a décroché son diplôme d’ingénieur à l’Université nationale de Colombie, en 1974, il a cherché du travail au Venezuela. « Je voulais gagner des bolivars », précise-t-il.

À Miami, on appelait alors les Vénézuéliens les « dame dos » (« donne-m’en deux ») : ils achetaient tout en double tant leur monnaie était forte. En 2010, le taux du bolivar a été fixé à 4,30 pour un dollar. « Avec ma femme, on partait tôt le matin pour faire des courses au Venezuela, on faisait un plein d’essence », raconte-t-il.

L’université du Táchira était plus grande que celle de Cúcuta. « Il y avait beaucoup de matières, tout était offert, un réseau de bus gratuit emmenait les gens chez eux, décrit-il. Aujourd’hui, il y a plus de professeurs que d’étudiants. Et un docteur, le titre le plus élevé, gagne 40 dollars par mois. Beaucoup sont venus ici. »

Les étudiants aussi. « On est obligés de traverser tous les jours, parce que l’éducation là-bas est terriblement mauvaise », confirme Juan Pablo, qui débarque du pont. « Certaines écoles n’ouvrent que quelques jours par semaine », ajoute Elizabeth.

Depuis la chute de Maduro, les membres de sa famille exilés, comme presque 9 millions de Vénézuéliens sur 28 millions, disent qu’ils veulent rentrer. « Mais pas avant que la situation s’améliore », précise-t-elle. « On attend que tout s’améliore, avec l’aide du président Trump », répète Juan Pablo. Comme quoi ? « Le salaire minimum, répond Elizabeth. Au Venezuela, il est très bas, 0,95 dollar de l’heure. » Et la répression.

Nombreux check-points

« La police chaviste et les colectivos disent qu’ils ont le droit de fouiller les téléphones, pour vérifier si on soutient ce qu’ont fait les États-Unis », raconte Elizabeth. Juan Pablo décrit les nombreux check-points entre San Antonio et San Cristóbal. Plus personne ne parle de rien. La plupart de ceux qui débouchent du pont refusent de s’exprimer, les autres donnent un faux nom.

Leidi González, qui a ouvert un salon de thé il y a dix ans, « aimerait » rentrer. « Mais tout est très difficile, il faut attendre une transition, et ça ne sera ni facile, ni rapide, soupire-t-elle. À l’intérieur, ce sont toujours “eux” qui gouvernent, ils peuvent beaucoup réprimer. Les seuls qui peuvent se réjouir, ce sont ceux qui sont hors du pays. À l’intérieur, les sapos [mouchards, NDLR] sont très actifs. Les gens préfèrent attendre et se taire. »

Cúcuta affiche un taux de pauvreté de 35,5 %, 62 % de travailleurs informels et 2 360 sans-abri… Le voisin vénézuélien est un poids supplémentaire.

Salsedo confirme : « Les Vénézuéliens ont très peur, il y a beaucoup de répression. Sur les réseaux, on me dit “N’écris pas ça”. Parce que comme je suis ici, je poste des statuts contre Maduro. On m’a sorti des groupes WhatsApp familiaux. » Ce côté de la frontière offre la proximité et plus de sécurité.

Il y a deux ans, Patrocinio Ararat, invité à San Cristóbal, ne s’y est rendu qu’à condition d’y être amené, pour ne pas risquer le vol de sa voiture. « Ça ressemblait beaucoup à Cuba, décrit-il. C’est un désert. Comme Ureña, ville industrielle où il n’y a plus rien. Il faut que ça change, pour que des entreprises se recréent à San Cristóbal. »

La Colombie exporte des produits manufacturés, chimiques et alimentaires au Venezuela. La balance commerciale a connu une chute vertigineuse, de 4,93 milliards de dollars en 2008 à 868 millions de dollars en 2025, en faveur de la Colombie. « On a cessé de considérer ce marché comme important, on s’est mis à vendre à l’Espagne ou à l’Asie, à l’Amérique centrale », note Ararat. Pour Cúcuta, l’effondrement s’est traduit par la disparition des débouchés.

« 70 000 personnes entrent chaque jour »

La ville, selon la chambre de commerce, affiche un taux de pauvreté de 35,5 %, 62 % de travailleurs informels, 2 360 sans-abri sur 816 000 habitants. Le voisin est un poids supplémentaire. Les urgences de l’hôpital sont débordées par les patients vénézuéliens, la moitié des naissances sont vénézuéliennes, plus de 22 000 Vénézuéliens sont inscrits à l’école à Cúcuta et transportés gratuitement par la mairie.

Cúcuta est l’une des villes les plus violentes de Colombie, avec 365 meurtres en 2024 et en 2025.

« Aucun programme conjoint des gouvernements colombien et vénézuélien n’évite que 70 000 personnes entrent chaque jour à la recherche de nourriture. Pourquoi ne créons-nous pas d’emplois de l’autre côté, dans le textile, la fabrication de chaussures, l’agroalimentaire ? demande Jairo Yáñez, maire de 2020 à 2023. Nous avons tout ce qu’il faut, mais il faut une coordination entre les gouvernements vénézuélien et colombien. »

Elle reste inexistante. « Si nous ne les aidons pas, Cúcuta deviendra l’une des villes les plus violentes au monde, prédit-il. Le taux d’homicides est dû au trafic de drogue et à la pauvreté. La seule façon de lutter contre la violence est de créer des emplois, de mettre en place des programmes sociaux. »

Région majeure de production de coca

L’Usaid – l’Agence de développement international – en finançait beaucoup. Yáñez décrit « un avant et un après » sa dissolution sous Trump. « Des programmes d’éducation, d’alimentation scolaire, d’emploi, de formations par des coopératives, des bourses scolaires ont disparu », énumère-t-il. Cúcuta est l’une des villes les plus violentes de Colombie, avec 365 meurtres en 2024 et en 2025, un taux de 36 pour 100 000, ce qui en fait la 39e ville la plus dangereuse au monde, entre Baltimore et Cancún.

C’est aussi dû à sa localisation. À une centaine de kilomètres, le Catatumbo est l’une des régions majeures de production de coca, qui y subit souvent les premières étapes de transformation avant de passer au Venezuela, d’où elle est exportée.

La zone est disputée par l’ELN (Ejército de Liberación Nacional, dernière guérilla marxiste de Colombie, castriste, en conflit avec l’État depuis 1964) et le Frente 33, dissidence des Farc (Forces armées révolutionnaires de Colombie, guérilla marxiste qui a signé un accord de paix avec le gouvernement en 2016).

Le Catatumbo est la pièce qui manque à l’ELN pour maîtriser l’intégralité des 2 200 kilomètres de frontière. La violence des conflits a poussé, depuis janvier 2025, plus de 114 000 personnes à fuir, en majorité vers Cúcuta. L’ELN infiltre la ville et rackette les commerçants. C’est la vacuna, le vaccin. En janvier, des grenades assourdissantes ont été lancées sur des récalcitrants, deux sont morts. Cúcuta vit en état de siège.

« Ils ont enjambé le cadavre »

Le 20 décembre, les habitants déambulaient entre les guirlandes lumineuses du Malecón pour Noël. « Ils ont tué un homme devant tout le monde à 19 heures, ils lui ont tiré dessus. Une histoire de narcotrafic. Les gens n’ont même pas couru, ils n’ont pas eu peur. Ils ont continué à manger leur épi de maïs en enjambant le cadavre », raconte Elisa Montoya, conseillère politique, ex-secrétaire du post-conflit à la mairie.

Les membres de l’ELN ne sont pourtant pas nombreux. « Ils sont 350, alors qu’il y a 14 000 soldats colombiens dans la région. Mais l’État a tellement baissé les bras que les réseaux de l’ELN sont trop puissants dans la communauté. Personne ne vendra de l’eau ou de la nourriture à un soldat, qui ne peut pas sortir de la base militaire sans risquer sa vie. On a 14 000 soldats retranchés. »

L’ELN résout les problèmes de nourriture, de violences conjugales. De Cúcuta partent 216 trochas, sentiers clandestins qui traversent la frontière. Ceux qui sont gérés par l’ELN sont sécurisés. Certains redoutent sa réaction à la capture de Maduro. « Pour eux, c’est le grand rêve, le moment de la lutte épique, dit Elisa Montoya. Ce serait le combat ultime, au Venezuela, contre le capitalisme. »

« Ici, tu ne sais jamais qui est ton voisin »

L’ELN fait la loi dans l’État vénézuélien du Zulia, d’où décolle la cocaïne. Selon une plainte du Département de la Justice américaine, entre 2022 et 2024, Diosdado Cabello, ministre de l’Intérieur vénézuélien, s’est rendu régulièrement à la frontière pour rencontrer des cadres de l’ELN et superviser le trafic de cocaïne à travers le Venezuela.

L’ELN n’est pas seule à terroriser Cúcuta. « Il y a plus de 18 groupes criminels et internationaux. Et le problème, c’est qu’aucun n’est hégémonique », commente Elisa Montoya. Cúcuta a entamé l’année 2026 avec dix meurtres entre le 1er et le 6 janvier.

La ville est aussi infiltrée par les agents du Renseignement vénézuélien, qui suivent les journalistes occidentaux dans leurs hôtels.

« Ici, tu ne sais jamais qui est ton voisin », ajoute Montoya. Le 10 août 2024, elle a découvert, lors d’une opération de police musclée, drones à l’appui, que son voisin et le père du camarade de son fils était « El Turco ». Mahdy Akil Helbawy, Colombien d’origine libanaise, fils d’un haut gradé du Hezbollah, a été arrêté pour financement du terrorisme. Le narcotrafic infeste la région. Montoya a appuyé un projet de reconversion de plantation de coca en cacao. Avec la disparition de l’Usaid, les villageois sont forcés par la guérilla à repasser à la coca.

Le socialisme de Chávez, un repoussoir

Mais personne ici ne dira du mal de Trump, vu comme le sauveur. Cúcuta est « très, très à droite », selon Montoya. Lors de l’élection présidentielle de 2022, la ville a voté à 78 % pour Rodolfo Hernández, le candidat de droite, et à 21 % pour Gustavo Petro (contre 47 % et 50 % respectivement au niveau national).

En 2015, Nicolás Maduro a chassé les Colombiens de la zone frontalière vénézuélienne, et plus de 20 000 habitants ont retraversé. Quelque 4 000 ont séjourné dans des foyers de Cúcuta. « C’est là qu’on a vu que le chavisme n’était pas quelque chose de positif, raconte Elisa Montoya. C’était terrible. Voir comment ils traitaient les Colombiens, comment ils sortaient les femmes enceintes, les gens arrivaient en portant leur réfrigérateur dans le fleuve. »

En 2018, la famine a poussé 35 000 personnes par jour à prendre le pont. Le « socialisme du XXIe siècle » de Chávez sert de repoussoir. Yáñez résume : « Le pays le plus riche d’Amérique latine, avec des chiffres impressionnants en matière de pétrole, d’acier, d’aluminium et de ressources naturelles, est devenu le plus pauvre et le plus corrompu. »

Il cite en contre-exemple, notamment, le Salvador où, en échange de la sécurité, les habitants acceptent la dérive autoritaire. Trump, selon lui, veut faciliter « par son contrôle, sa présence, le changement démocratique » que le régime vénézuélien a « accepté ». « Trump est quelqu’un d’intelligent, assure Patrocinio Ararat. Il va essayer de résoudre les problèmes du Venezuela. » Il pense que c’est la condition pour les investissements pétroliers.

Arrestations arbitraires et tortures

Diego, chauffeur de taxi, a été expulsé des États-Unis : « Une histoire d’adresse… Ils l’ont mal écrite, donc quand je suis allé à mon rendez-vous à l’ICE, on m’a dit que j’avais raté la date de mon audience. Je n’avais rien reçu. » Mais le président dont il dit du mal, c’est Petro, pas Trump. Trump a annulé le Statut de protection temporaire de 600 000 Vénézuéliens aux États-Unis, dont le frère de Franck Salsedo. « Il ne veut pas, ne peut pas rentrer » pour l’instant.

Salsedo, pourtant, reste reconnaissant envers Trump pour la capture de Maduro. Il appuie María Corina Machado, qu’il a, comme beaucoup de Vénézuéliens, longtemps trouvée « trop radicale ». Trump a déclaré qu’elle n’avait « pas le respect, ni le soutien » pour diriger. Salsedo sourit : « Il est très impulsif. »

Trump a posté, sur Truth Social, une photo de page Wikipédia qui le proclame « président par intérim du Venezuela ». « Ça fait partie de la même… imprudence », rit Salsedo. Il reprend : « Les mesures de Trump sont peut-être radicales, mais pourquoi le Vénézuélien mise-t-il tout sur lui ? Quelle est la lumière au bout du tunnel ? C’est que ces gens partent et qu’il y ait une transition. Et ces gens ne partiront que poussés par quelqu’un de plus fort qu’eux. »

Les Vénézuéliens, seuls, n’y arriveront pas, après des années de répression, d’arrestations arbitraires, de tortures. Ces deux dernières années, Franck a cru que plus rien ne délogerait ce régime. Début janvier, il s’est repris à espérer. « Et ces derniers jours, on doute à nouveau », glisse-t-il.