En fermant sa frontière avec le Soudan, le Tchad tente de contenir les retombées d’une guerre civile qui fragilise alliances régionales et équilibre sécuritaire.
L’Afrique subsaharienne, « région du monde recensant le plus de conflits armés ». Triste constat que réitérait en 2025 le Stockholm international peace research institute (Sipri). De la Somalie, aux pays du Sahel jusqu’au Mozambique, les armes font rage. Qu’elle prenne la forme de guerres civiles ou de luttes étatiques contre des groupes armés, la conflictualité a une incidence lourde sur les frontières du continent.
Lundi 23 février signait ainsi la réouverture des points de passage entre le Burundi et une République démocratique du Congo en proie aux violences. Au même moment, à quelque deux mille kilomètres plus au Nord, le Tchad décidait de fermer sa longue frontière avec le Soudan voisin.
Un conflit qui déborde
Une fermeture « stricte et immédiate » a donc annoncé le gouvernement tchadien par voie de communiqué. Selon les propos du ministre de la Communication, Gassim Chérif Mahamat, la mesure fait suite aux « incursions répétées et aux violations commises par les forces en conflit au Soudan sur le territoire tchadien ». De fait, le Tchad qui partage plus de 1 400 kilomètres de frontière avec le territoire soudanais subit les dégâts collatéraux d’une guerre civile sans fin.
Depuis avril 2023, une « bataille de généraux » meurtrit ce pays aux 53 millions de ressortissants et grand comme trois fois la France. D’un côté, les Forces armées soudanaises et ses supplétifs loyalistes soutiennent Abdel Fattah al-Burhan, chef de l’État de facto du Soudan. De l’autre, Mohamed Hamdan Dogolo – plus connu sous l’alias Hemeti – entend balayer cette assise fragile grâce aux Forces de soutien rapide (FSR). Avec plus 100 000 hommes, le groupe paramilitaire a su étendre son emprise sur le tiers Ouest soudanais, dont la majeure partie du Darfour : région-tampon avec le Tchad.
Dans la continuité des massacres d’El Fasher, les FSR ont attaqué l’armée régulière soudanaise jusque dans ses derniers retranchements au Darfour. Forcés de reculer, les fidèles d’Abdel Fattah al-Burhan ont été pris en étau entre les assaillants et la frontière tchadienne. À tel point que le conflit a fini par déborder. Dès décembre 2025, deux soldats tchadiens trouvaient la mort dans une attaque au drone. En janvier 2026, N’Djamena annonçait la disparition de sept hommes d’armée près du camp militaire de Tina, à quelques centaines de mètres du Soudan. Une nouvelle attaque près de cette zone stratégique semble avoir précipité la mesure d’urgence.
Entre inquiétude humanitaire et jeu d’alliances régionales
À ce jour, le Tchad mobilise environ 15 000 hommes le long de sa frontière, prenant la forme d’une « force mixte ». En outre, le gouvernement dit « se réserver le droit de riposter contre toute agression ou violation de l’intangibilité de son territoire ». Mais, la suspension de la libre circulation des biens et des personnes entre les deux pays a eu vite fait d’inquiéter les acteurs locaux. En effet, depuis 2023, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a comptabilisé près d’un million d’arrivées au Tchad. Ces familles viennent s’ajouter aux trois autres millions de Soudanais réfugiés dans les pays alentour.
Par-delà le repos précaire offert aux exilés soudanais, le Tchad demeure l’un des principaux corridors humanitaires depuis le début de la crise. Sous pression, les autorités tchadiennes ont indiqué que les Soudanais fuyant le conflit pourront continuer de trouver refuge de l’autre côté de la frontière et que les actions humanitaires se poursuivront sans entrave.
Parallèlement, la décision de N’Djaména interroge les observateurs sécuritaires. Car dans le cadre du conflit soudanais, tout est affaire d’alliances régionales. Soutenus notamment par les Émirats arabes unis, les FSR sont accusés d’acheminer leur armement via des frontières poreuses, dont celle du Tchad. Un réquisitoire qui vise directement le pouvoir du président tchadien, Mahamat Idriss Déby. Car en dépit du financement issu des trafics, les paramilitaires FSR restent privés de tout accès à la mer – la côte étant sous contrôle des forces régulières d’al-Burhan. La Libye, dont le Sud partage une frontière avec le Darfour soudanais, fait aussi l’objet de telles accusations.

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