LETTRE DE BUCKINGHAM. Le prince déchu est soupçonné d’avoir livré des informations sensibles à Jeffrey Epstein. Dans son sillage, un règlement de comptes au sommet de la monarchie pourrait rattraper son frère aîné.
«Les soupçons qu’Andrew Mountbatten-Windsor ait pu transmettre à Jeffrey Epstein des secrets militaires et des contrats de défense auxquels il avait eu accès en tant que représentant au commerce international et président honorifique de régiments de l’armée terrifient le Palais ».
Comme l’écrit Tim Shipman, chroniqueur de l’hebdomadaire de droite The Spectator et expert reconnu de l’establishment britannique, le roi Charles III pourrait être propulsé en première ligne de l’enquête sur les liens entre son frère cadet et le pédocriminel américain.
Une enquête pour « misconduct in public office »
La Thames Valley Police a la charge de l’investigation pour suspicion de « fautes professionnelles dans l’exercice de fonctions publiques » (« misconduct in public office ») visant le huitième dans l’ordre de succession. Le prince déchu a été arrêté le 19 février avant d’être relâché après neuf heures de garde à vue.
Les détectives s’intéressent notamment aux circonstances du putsch interne, aux conséquences terribles, organisé par le prince de Galles et celui qui était alors duc d’York en octobre 2017, en vue de limoger le secrétaire privé d’Elizabeth II, Christopher Geidt. Cet ancien diplomate occupait la fonction clé de premier collaborateur de la souveraine depuis 2007.
Agée de 91 ans, la monarque avait confié à son bras droit non seulement la préparation de son jubilé de platine, mais aussi la remise à jour de l’organisation des funérailles de son époux. En tant que de facto régent du royaume, le prince de Galles entendait affirmer son pouvoir après l’annonce du retrait de son père, le duc d’Édimbourg, de la vie publique en contrôlant ces deux chantiers. Il voulait imprimer son sceau sur les rouages de la cour en forgeant les fidélités et en éliminant les dissidences.
L’« exécution » du secrétaire général de la Couronne est considérée comme un classique du genre. Pour se débarrasser de Geidt, l’héritier au trône s’était allié avec son frère, qu’il exécrait et à propos duquel il disait pis que pendre. Dans ce plan machiavélique, Andrew, favori de sa mère, était chargé de persuader la chef de l’État de limoger l’importun.
MI6 et les rapports explosifs
J’ai souvent sympathisé, lors d’événements royaux, avec Geidt. Cet ancien diplomate, dont la rondeur cache la subtilité, ne m’a jamais rien dit de significatif, mais il se taisait avec beaucoup d’élégance et d’empathie. Surtout, l’intéressé était très proche du service de renseignement extérieur (MI6).
Or, le « Sx » avait publié plusieurs rapports confidentiels sur les rumeurs de pédophilie et de parties fines organisées par Epstein à New York, dans les Antilles et à Londres, éclaboussant Andrew. Le secrétaire privé avait mis au courant la reine en restant volontairement vague sur les détails des allégations.
Geidt lui avait fait retirer en 2011 son titre d’envoyé spécial du Royaume-Uni pour le commerce international à la suite d’une série de scandales financiers et de son amitié avec le milliardaire new-yorkais. Il y avait urgence pour S.A.R. de se débarrasser de celui qui exerçait le vrai pouvoir sans publicité aucune.
La reine face aux conjurés
Elizabeth II détestait se défaire de collaborateurs de longue date, à l’instar de « Dear Christopher » dont elle appréciait la solidité, la franchise respectueuse et l’humour. Mais, vieillissante, la défunte craignait à l’époque de mettre en péril son rapprochement avec le dauphin en lui résistant en vue de sauver la tête de son « missi dominici ».
Pour le remplacer, les conjurés avaient persuadé la locataire de Buckingham Palace de choisir Edward Young, un être falot et obséquieux issu des relations publiques. Ce poids plume avait sciemment ignoré les méfaits d’Andrew.
« J’ai appris avec la plus grande inquiétude la nouvelle concernant Andrew Mountbatten-Windsor et les soupçons de manquements à ses fonctions publiques. La justice doit suivre son cours » : comme il l’a fait savoir dans un communiqué, Charles III espère maintenant que le scandale lui laissera faire son métier en paix. La coutume veut en effet qu’un souverain, au-dessus de la mêlée partisane, ne puisse être interviewé par la police.
Un précédent nommé Diana
En décembre 2005, le prince Charles avait certes été interrogé par Sir John Stevens, ancien chef de Scotland Yard, à propos d’une lettre écrite par son ex-épouse, Diana, dix mois avant sa mort en août 1997. Dans cette missive, elle soupçonnait son ancien mari de planifier son assassinat dans un accident de la circulation pour pouvoir se remarier avec Camilla.
Bien sûr, l’entretien ne s’était pas déroulé dans les sous-sols d’un commissariat de Londres, avec une poignée de flics en manches de chemise qui se relaient autour d’un petit monsieur prostré sur sa chaise, une lampe puissante pointée sur le visage pour qu’il crache le morceau. La conversation polie avait eu lieu entre gens de bonne compagnie à Clarence House, la résidence du futur roi.
Reste que, selon bon nombre d’experts, Charles III ne pourra pas déroger à une interview en bonne et due forme. Si tel est le cas, le mini-coup d’État qui a permis à Andrew d’échapper à toute punition jusqu’à la déchéance de ses titres et décorations en 2025 sera bien sûr au menu.

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