DÉCLASSIFIÉ. Chef de groupe au sein d’une unité d’élite du commandement des opérations spéciales, Charles d’Azerat a été de toutes les opérations de l’armée française ces dix dernières années, au Sahel, en Afghanistan, en Irak ou en Syrie…
C’est un témoignage rare. Et surtout précieux puisqu’il permet d’approcher le quotidien de l’un de ces guerriers de l’ombre de l’armée française, les meilleurs parmi les meilleurs puisque cet officier-commando appartient aux unités d’élite du commandement des opérations spéciales de l’armée française.
Chef de groupe au sein du prestigieux commando parachutiste de l’air n°10, Charles d’Azérat, un pseudonyme, comme il est d’usage pour les militaires d’active, raconte sans fard la traque de preneurs d’otages occidentaux, la « neutralisation », c’est un terme choisi, d’un leader djihadiste au Sahel ou bien encore le combat presque au corps à corps avec les combattants de Daech.
Avec ce chef de guerre, on apprend la peur. Celle de la nuit, en plein désert, lorsqu’il faut s’approcher au plus près du campement d’un chef de tribu qui a rejoint le djihad. Les silences lorsqu’un camarade meurt au combat. On découvre les chamailleries avec des officiers américains si suffisants et sûrs d’eux qu’ils en viennent à risquer la vie de leurs hommes en terrain hostile. On découvre comment ces hommes se préparent au combat, tels des athlètes olympiques, pour le succès d’une mission et au nom des intérêts de la France.
Dans son livre*, que Le Point a lu en exclusivité, d’Azerat ne livre aucun secret d’État et prend soin de masquer le détail des opérations qu’il a menées. Il y a certes des balles qui sifflent et pas mal d’adrénaline. Mais, c’est d’abord à une méditation intime sur le sens du devoir que nous convie l’auteur. D’Azérat dévoile ainsi comment lui et ses hommes, ces chevaliers modernes, c’est ainsi qu’il se perçoit, risquent leur vie pour l’amour du drapeau, et pour une certaine idée de la France.
Le Point : D’où vient le mythe qui entoure le commando parachutiste numéro 10 ?
Charles d’Azérat : Il est d’abord l’héritier du Groupement d’Infanterie de l’Air, la toute première unité parachutiste des armées françaises, créée en 1936. Ces hommes, de véritables pionniers, ont été formés en Russie, parce que les Soviétiques étaient précurseurs dans ce domaine, bien avant les Américains ou les Britanniques. Il doit ensuite beaucoup aux SAS – les Special Air Service britanniques. Pendant la Seconde Guerre mondiale, une partie de nos anciens ont sauté sur la Bretagne à la veille du débarquement de Normandie pour empêcher les renforts allemands d’atteindre les plages normandes. Nous partageons ce patrimoine avec le 1er RPIMa. Une partie de notre ADN, c’est aussi la guerre d’Algérie, où l’unité a été recréée sous son nom actuel : CPA 10. À l’époque, on les appelait les « commandos de chasse ».
Quelle est la place du CPA 10 au sein du COS, le commandement des opérations spéciales aujourd’hui ?
Le COS s’appuie sur trois piliers : les Commandos Marine, le 1er RPIMa pour l’armée de Terre, et le CPA 10 pour l’Air. C’est une complémentarité qui est une vraie force. Nous sommes une unité d’environ 250 à 300 personnes, dont plus de 200 sont des opérationnels purs. Nous avons peu de personnel de soutien car nous sommes rattachés à une base aérienne qui gère la logistique courante. Mais ce qui nous distingue fondamentalement, c’est d’être la seule composante spéciale du monde occidental à posséder une unité commando d’action directe au sein de forces aériennes.
Concrètement, qu’est-ce que cela change sur le terrain ? Et comment se passe la coopération entre les différentes unités du COS ?
Les savoir-faire (contre-terrorisme, libération d’otages, sabotages, etc.) sont en partie interchangeables avec les autres unités. Mais nous avons obligatoirement un contrôleur aérien par groupe d’action, capable de guider des frappes ou de gérer un espace aérien stratégique. C’est notre valeur ajoutée. L’acceptation du CPA 10 par les autres unités n’a pas toujours été simple dans les années 1990. Il fallait regagner nos lettres de noblesse après la dissolution suite au putsch des généraux (notre unité avait suivi le Général Challe) pendant la guerre d’Algérie. C’est l’engagement en Afghanistan après le 11 septembre 2001, puis les opérations au Sahel et les libérations d’otages dans les années 2010, qui ont définitivement scellé notre légitimité. Aujourd’hui, la fraternité d’armes est totale. Mais elle s’est construite dans le sang et dans la boue, pas dans les discours.
Le passage obligé pour intégrer le CPA 10, c’est le stage Beluga. Comment le décririez-vous ?
C’est un stage qui dure environ six mois. Les candidats sont déjà des militaires formés – des fusiliers commandos – mais le niveau d’exigence est tel que beaucoup échouent. Il se décompose en quatre phases. D’abord, une semaine de sélection : des tests physiques et une privation de sommeil pour évaluer la résistance et la motivation initiale. Ensuite, deux mois et demi de base commando, où l’on apprend le tir intensif, l’explosif, le combat héliporté et le déplacement en véhicule. Les instructeurs vivent et dorment dans la boue avec les stagiaires. Il n’y a aucun confort. La troisième phase se déroule à Djibouti, en milieu désertique. Elle permet d’éprouver les corps dans des conditions climatiques difficiles et de simuler une immersion totale de type OPEX, sans contact avec les familles. C’est une rupture totale avec le monde civil. Enfin, la quatrième phase est technique et spécialisée : on y aborde le combat urbain, l’investigation et les premières briques de la libération d’otages. On y recherche l’autonomie de l’opérateur, sa capacité à prendre la bonne décision en une microseconde. Parce que sur le terrain, il n’y a pas de deuxième chance.
Comment se termine ce stage ?
Il s’achève par une marche de quarante à cinquante kilomètres où toute l’unité marche ensemble, y compris le personnel administratif, où l’on rend hommage aux anciens. Puis les stagiaires reçoivent leur brevet et leur fourragère. C’est aussi le moment où ils reçoivent officiellement leur « pseudo » de combat. Ce surnom sera leur identité en opération. C’est un acte symbolique fort : on entre dans une fraternité, on n’est plus tout à fait le même homme.
Où avez-vous été déployé ?
Principalement au Sahel et au Levant. Ma génération a eu la chance – si l’on peut dire – de ne connaître que des conflits perçus comme légitimes par une immense majorité de Français : la lutte contre le djihadisme et le terrorisme. Contrairement à nos aînés qui ont pu connaître des déchirements moraux, nos missions actuelles sont portées par un consensus politique et social fort.
Vous évoquez dans votre livre un idéal chevaleresque. N’est-ce pas un peu anachronique au XXIe siècle ?
Je comprends qu’elle semble incongrue dans une société bâtie sur l’individualisme et la consommation. Pourtant, c’est un concept central dans mon engagement. Aujourd’hui, on réduit souvent le chevalier à une image de film. Mais la réalité de cet idéal, c’est de se battre de tout son cœur et de toute son âme pour les plus démunis. Mon métier c’est de servir par les armes, ce qui implique d’être prêt à donner sa vie pour défendre son pays et ses habitants. Dans une libération d’otages, nous retrouvons cette figure moderne de la défense de « la veuve et l’orphelin » : je ne connais pas la personne que je vais chercher dans un environnement hostile. Il y a une beauté du geste dans cet acte, une noblesse qui n’est pas une question de caste, mais de service absolu. C’est ce qui garantit l’acte juste et moralement pur de celui qui combat pour le drapeau français. Notre engagement est dur mais, nous croyons profondément à ce que nous faisons. C’est le seul moyen de tenir lorsque l’on perd des camarades au feu ou que l’on est éloigné de sa famille pendant des mois.
Vous parlez d’un fossé entre l’armée et la société civile. Est-il vraiment si profond ?
Il est abyssal, et c’est l’un des paradoxes de notre époque. L’armée bénéficie d’une très belle image auprès de la population, sans doute grâce aux résultats remarquables obtenus dans les guerres récentes assez consensuelles et parce que les Français ont pris conscience de la vulnérabilité de notre société, de nos valeurs et de la nécessité de protéger notre pays. Mais cette bonne image de l’armée s’accompagne d’une méconnaissance invraisemblable du monde militaire. Depuis la fin du service militaire, les gens ne comprennent plus les grades, les régiments ou la réalité du terrain. C’est comme si je parlais d’aéronautique à quelqu’un qui n’y connaît rien : il peut aimer les avions, mais il ne comprend pas ce qui se passe dans le cockpit. Vivre au rythme des opérations spéciales crée un décalage immense avec la société civile. Je crois que les générations précédentes, à cause des guerres et du service militaire étaient beaucoup plus proches de leur armée : tout le monde, quelle que soit sa région ou son milieu social, avait un parent proche qui avait connu le feu.
Les troubles post-traumatiques sont de plus en plus fréquemment évoqués au sein des unités combattantes. Quels process avez vous mis en place au sein de vos commandos ?
Le syndrome post-traumatique n’est pas une nouveauté. Il existe depuis que l’homme fait la guerre. Un chevalier qui découpait son adversaire à l’épée voyait le blanc des yeux de son ennemi, tout comme je l’ai fait à moins de quinze mètres. La vraie nouveauté, c’est la non-acceptation du fait de guerre par la société moderne. En 14-18, toute une génération avait fait la guerre. Au retour, un homme pouvait parler à son voisin de palier qui comprenait sa souffrance. Aujourd’hui, le soldat rentre dans une société qui refuse de voir la réalité crue des combats. L’armée fait ce qu’elle peut pour accompagner les blessés, car il s’agit de blessures à part entière, mais elle ne peut pas remplacer le soutien de la société.
Comment vos commandos se préparent-ils aux conflits de demain ?
Nous développons des capacités en cyber, en guerre électronique et en utilisation de drones – micro et nano-drones. Dans un contexte de haute intensité ou de guerre symétrique, notre rôle change : nous devenons des « game changers » capables de mener des sabotages stratégiques ou de désorganiser les réseaux ennemis. L’enjeu est de maintenir notre excellence en contre-terrorisme tout en nous préparant aux conflits de demain. Nous analysons de près les retours d’expérience de conflits comme l’Ukraine, via la DRM, direction du renseignement militaire, pour ne pas être dans la rupture mais dans l’anticipation constante. L’objectif reste le même : maintenir l’humain au centre de l’action, car c’est lui qui garantit l’éthique et l’efficacité de la mission.
Justement, comment regardez-vous les nouveaux conflits où la France pourrait, à un moment ou à un autre, intervenir ? Comme l’Ukraine…
Je regarde ce qui se passe en Ukraine avec une attention extrême, car c’est une leçon pour comprendre la guerre moderne. Mais je ne « trépigne » pas d’impatience pour y aller. Avec la maturité et l’expérience, on sait que la guerre est une chose trop dure pour être souhaitée. Quand on est un jeune commando, on veut se confronter au feu. Aujourd’hui, mon expérience compense l’ardeur de la jeunesse. Mais évidemment, si nos intérêts vitaux étaient touchés ou que les responsables politiques décidaient d’intervenir concrètement en Ukraine, il ne me faudrait pas longtemps pour être en situation de combat.

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