L’intervention israélo-américaine contre l’Iran a, une fois de plus, ouvert la porte aux imprécations et aux excommunications qui tiennent aujourd’hui lieu de débat dans une France radicalisée et polarisée. Je vais donc essayer de sortir de ce brouhaha et de poser les termes de l’analyse en laissant au lecteur le soin de conclure.
Dans une précédente chronique, j’avais rappelé ce qu’était et avait toujours été le droit international, un ensemble de règles de conduite que se sont donné les États pour gérer leur coexistence dans la jungle anarchique qu’est la communauté internationale. Elles dépendent de leur bonne volonté et ont toujours été respectées autant qu’ils le jugent de leur intérêt, en l’absence de gendarme et de juge pour en sanctionner les infractions. Que le monde se fragmente et celles-ci se multiplient, ce qui est le cas aujourd’hui. Dans le cas d’espèce, la grande majorité des experts concluent que l’attaque israélo-américaine viole effectivement le droit international mais je ne m’attarderai pas sur ce point.
Après tout, en paraphrasant un Bismarck brutal comme il savait l’être, qu’importe « si on lui fait de beaux enfants ». En d’autres termes, font remarquer certains, se débarrasser d’une dictature aussi détestable que la République islamique vaut bien un coup de canif aux règles habituelles. L’espoir d’un changement de régime en Iran justifierait alors essentiellement le soutien aux opérations militaires en cours, puisqu’en ce qui concerne la fabrication d’une arme nucléaire, un rapport au Congrès des services de renseignement américains, publié le 27 mars 2025 et toujours accessible, précise que Téhéran l’a arrêtée à la fin de 2003 et ne l’a pas reprise.
Ce que le Venezuela nous a appris
Pourquoi pas, en effet, abattre la République islamique après la répression sanglante des manifestations récentes ? Mais ce choix suppose que l’opération israélo-américaine vise non seulement cet objectif mais qu’elle se soit donné les moyens de l’atteindre à un coût humain et politique acceptable. Or, en ce qui concerne la première condition, rien n’est clair : Donald Trump a multiplié les annonces les plus contradictoires sur ses buts de guerre, y compris un changement de régime, parfois le même jour, tandis que son secrétaire à la Défense Pete Hegseth affirmait haut et fort qu’il n’était pas question de chercher à démocratiser l’Iran.
On se rappelle qu’au Venezuela, les États-Unis se sont satisfaits de maintenir la dictature en place pourvu qu’elle accepte leur protectorat. Un accord entre l’administration Trump et le régime iranien actuel n’est donc en rien exclu si le second s’y prête. Il est donc pour le moins hasardeux d’affirmer, comme le font certains, que soutenir l’intervention militaire en cours revient à s’engager pour la démocratie.
Ils le peuvent d’autant moins que le recours à des moyens uniquement aériens ne suffirait probablement pas à obtenir la chute d’un régime qui a amplement prouvé sa résilience et où, jusqu’ici, ne s’est d’ailleurs manifestée aucune défection de cadre de quelque niveau que ce soit. Jamais l’aviation n’a gagné une guerre ; une infanterie serait indispensable pour le faire là comme ailleurs, que ce soient les Marines ou des insurgés locaux.
On voit mal Trump risquer les premiers et, dans le cas des seconds, en laissant le régime écraser les manifestants après les avoir encouragés à descendre dans la rue, il a rendu difficile voire impossible une nouvelle mobilisation. Enfin, on connaît la hâte du président américain à clamer victoire et à se dégager rapidement de toute confrontation. C’est le calcul de la République islamique qui « joue la montre » en pariant sur la lassitude de ses voisins, sur l’impopularité de l’opération aux États-Unis et sur les effets de la confrontation sur la Bourse de New York pour convaincre Donald Trump de se contenter d’un accord qui ne règle rien et préserve son existence.
Une intervention périlleuse
Ces éléments factuels n’excluent pas l’hypothèse d’une chute de la République islamique mais la rendent improbable aux yeux de tous les experts. Dans ce contexte, soutenir Américains et Israéliens dans le vague espoir que leurs bombardements apportent la démocratie en Iran représente un choix dont on peut légitimement douter. Par ailleurs, les conséquences de l’intervention militaire risquent d’être dangereuses.
En termes humains d’abord, parce que le nombre de victimes civiles sera inévitablement lourd et que la destruction des infrastructures rendra la vie des Iraniens encore plus difficile. En termes politiques ensuite, en laissant derrière elle un régime en quête de vengeance avec le soutien de supplétifs étrangers fanatisés par la mort en « martyr » de Khamenei sans même se référer au ressentiment que ne peut manquer de susciter à travers le monde cette manifestation brutale de la force occidentale. En termes économiques enfin, si les perturbations des mouvements maritimes dans le golfe Persique se prolongent.
La politique étrangère, ce sont des choix fondés sur des probabilités estimées sur la base de la connaissance et de l’expérience de l’analyste. L’incertitude en est un facteur inévitable, l’erreur un compagnon fréquent et l’imprévisibilité un danger courant. C’est en conscience de ces limites que, pour ma part, je désapprouve l’intervention israélo-américaine. Mais je peux me tromper…
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