Face à la multiplication des attaques afghanes, Islamabad lance des frappes stratégiques en Afghanistan. Au Pakistan, la population ne voit pas d’issue au conflit.
Le calme qui règne sur les collines verdoyantes qui entourent Islamabad est trompeur. À plusieurs centaines de kilomètres de la capitale pakistanaise, la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan est plus que jamais sous tension.
Depuis six jours, les deux pays s’enfoncent dans un cycle de représailles dont on ne voit pas l’issue. Les affrontements se poursuivent le long de la frontière, faisant de nombreuses victimes, tant militaires que civiles, alors qu’Islamabad évoque désormais une « guerre ouverte ».
L’armée pakistanaise a mené des dizaines de frappes contre des cibles militaires afghanes, directement à l’intérieur du territoire afghan, notamment à Kaboul, et non plus seulement dans les zones frontalières.
Le 1er mars, l’aviation pakistanaise a visé la base aérienne de Bagram, l’ancienne installation militaire américaine située au nord de la capitale. Une escalade significative, ciblant un site stratégique pour l’administration talibane. De leur côté, les autorités afghanes assurent avoir riposté en lançant des attaques de drones contre des camps militaires pakistanais.
« Trahison »
Pour Muhammad, homme d’affaires de 46 ans, le Pakistan n’a pas le choix : il doit riposter, sous peine de voir les attaques de groupes armés se multiplier. Dans sa voix perce un goût amer de trahison : celui d’un Afghanistan dont les citoyens ont été accueillis pendant des décennies au Pakistan. « J’ai le sentiment que les Afghans se montrent ingrats envers nous. Nous les avons aidés pendant des années, au prix de lourds sacrifices, déplore-t-il depuis un quartier huppé de la capitale. Aujourd’hui, lorsque nous leur demandons de neutraliser les groupes terroristes, ils font au contraire le choix de les protéger et de les soutenir. »
Depuis le retour au pouvoir des Taliban en 2021, le nombre d’attentats terroristes a fortement augmenté au Pakistan. Avec 1 720 attaques recensées, 2025 a été l’année la plus meurtrière depuis une décennie. Islamabad accuse Kaboul de servir de sanctuaire à ces groupes armés qui planifient leurs attaques depuis le territoire afghan, malgré les discussions engagées entre les deux pays. De son côté, Kaboul nie tout lien avec ces groupes et affirme qu’il s’agit d’un problème interne au Pakistan.
« L’armée pakistanaise et la direction politique se sentent déçues, lésées, et pensent que ‘ça suffit’, explique le sénateur Mushahid Hussain, ancien ministre de l’Information et de la Culture. Le Pakistan a essayé différentes méthodes — diplomatie, dialogue, médiation, cessez-le-feu, négociations — mais le problème fondamental demeure : le territoire afghan continue d’être utilisé pour fomenter le terrorisme au Pakistan, avec la connivence et la complicité du régime de Kaboul. »
Sur le plan militaire, l’Afghanistan ne fait pas le poids face à l’armée pakistanaise, une force structurée et technologiquement équipée. Mais une autre guerre se joue en parallèle, plus discrète, mais potentiellement bien plus dangereuse pour Islamabad. Le 27 février, Noor Wali Mehsood, le chef des Talibans pakistanais (Tehrik-e-Taliban Pakistan, TTP) — un groupe armé distinct mais idéologiquement proche des Talibans afghans qui compterait environ 6 000 combattants — a annoncé son soutien à ces derniers et appelé ses militants à intensifier les attaques contre les représentants de l’État pakistanais.
Des garants internationaux
Ce cycle de représailles et de contre-représailles pourrait ainsi se révéler contre-productif pour Islamabad. « Le pays est un bourbier, et le Pakistan ne devrait pas s’y enliser à nouveau, car il a plus à perdre que l’Afghanistan », poursuit l’ancien ministre. Selon lui, une des pistes pour sortir de l’impasse serait la mise en place de garants internationaux chargés d’assurer que la frontière de 2 600 km entre les deux pays, qui demeure fermée depuis octobre 2025 ne laisse plus passer de groupes armés d’un côté à l’autre. « La Chine, la Turquie, le Qatar ou encore l’Arabie saoudite pourraient jouer ce rôle efficacement, en conditionnant leur aide au comportement du régime de Kaboul », suggère-t-il.
Mais pour l’heure, les tentatives de médiations internationales ont échoué et les responsables pakistanais maintiennent une ligne dure : aucune discussion avec Kaboul n’est prévue et l’opération se poursuivra jusqu’à ce que le Pakistan atteigne ses objectifs.
Derrière l’escalade des derniers jours se dessine ainsi un nouveau modus operandi : il ne s’agit plus seulement de viser les groupes armés, mais aussi de faire pression directement sur les Talibans afghans, en visant leurs installations militaires pour les pousser à agir contre les groupes anti-pakistanais. Cette logique se traduit par une approche de « coup pour coup », chaque vague d’attaques terroristes étant suivie de bombardements en Afghanistan.
Des habitants inquiets
« La réponse actuelle d’Islamabad ne constitue pas une rupture totale, tempère toutefois Iftikhar Firdous, chercheur et fondateur du média indépendant The Khorasan Diary. Mais l’approche reflète désormais une position politique plus explicite. Le Pakistan semble déterminé à faire en sorte que chaque action et réaction soient officiellement consignées, ce qui témoigne d’une volonté accrue d’affirmation face aux menaces sécuritaires transfrontalières. »
Dans ce contexte de tensions croissantes, les habitants craignent désormais une guerre non conventionnelle et un retour des attentats dans les grandes villes. « Aujourd’hui, à la mosquée avec mes enfants, je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’une explosion pouvait se produire à tout moment, confie Muhammad. Mais notre nation a déjà traversé tant d’épreuves que, même face au risque d’attentats, nous avons appris à tenir bon. »
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