S’il est validé, le rachat de Warner Bros Discovery par Paramount Skydance fera passer la chaîne câblée sous le giron de David Ellison, qui a déjà recadré la ligne éditoriale de CBS News. Les journalistes de CNN tremblent.
En 1986, le fondateur emblématique de CNN, Ted Turner, avait tenté en vain de racheter la chaîne CBS. Quarante ans plus tard, les rôles s’inversent : Paramount Skydance, déjà propriétaire de CBS, a remporté son bras de fer face à Netflix et mis la main sur Warner Bros Discovery, la maison mère de CNN, pour la modique somme de 111 milliards de dollars. Le rachat doit encore être approuvé par les actionnaires de Warner, les autorités américaines et européennes de la concurrence, et survivre à de probables recours judiciaires au cours des prochains mois. Mais déjà l’alarme sonne chez CNN : certains journalistes redoutent que David Ellison – dont le père, Larry Ellison, est proche de Donald Trump – ne sape l’indépendance éditoriale d’une chaîne devenue la Némésis du président américain.
Le feuilleton a commencé il y a plus de six mois. Skydance, qui vient de fusionner avec Paramount, a encore besoin de grandir pour survivre dans la guerre du streaming face aux géants Netflix et Disney. David Ellison, jeune quadra, a mis sur pied en vingt ans un acteur hollywoodien majeur, grâce au levier de la dette – et à son père, cofondateur d’Oracle et sixième homme le plus riche du monde, avec une fortune estimée par Forbes à près de 200 milliards de dollars. Il jette alors son dévolu sur Warner Bros, un empire fragilisé par une dette colossale, qui possède d’innombrables pépites : le service de streaming Max, la marque prestige HBO, de juteuses franchises (Harry Potter, le DC Universe)… et la chaîne d’information en continu CNN.
Pressions de Trump
En septembre dernier, David Ellison frappe à la porte du président de Warner Bros, David Zaslav, dans sa luxueuse demeure de Beverly Hills pour lui soumettre son pitch. Qui est refusé, malgré une visioconférence organisée le lendemain avec Larry Ellison. Netflix rejoint la bataille en novembre. Le leader du streaming soumet une offre qui n’inclut pas les chaînes télévisées, et qui a la préférence des actionnaires.
Donald Trump décide de s’en mêler. « Je pense que les personnes qui ont dirigé CNN ces dernières années sont une honte. Il est impératif que CNN soit vendue », déclare-t-il lors d’une réunion de son cabinet en décembre, sous-entendant qu’il pourrait bloquer tout deal n’incluant pas un changement de propriétaire pour la chaîne câblée. Les Ellison reviennent à la charge, sous la menace d’une OPA hostile. Les enchères montent, Netflix se retire et Paramount Skydance remporte finalement la mise. Reste une question : que faire de CNN, érigée en championne des « fake news » par le président américain.
Côté streaming, les intentions de David Ellison sont claires : il a expliqué aux investisseurs qu’il allait à terme combiner les services Paramount+ et HBO Max pour « être en meilleure position face aux leaders du secteur ». Côté information, il n’a pas encore dévoilé sa stratégie. Mais le journaliste de CNN Brian Stelter affirme que les responsables de Paramount ont évoqué en privé la possibilité de fusionner CBS News et CNN. Selon le Wall Street Journal, David Ellison s’est rendu à la Maison-Blanche fin 2025 et a promis à l’administration Trump qu’il ferait des « changements majeurs » à CNN.
S’adresser « aux 70 % des Américains au centre »
De fait, celui que les médias américains comparent à Rupert Murdoch a déjà imprimé sa marque sur CBS News, qui doit s’adresser « aux 70 % des Américains » au centre. Ellison a dépensé 150 millions de dollars pour racheter le média indépendant The Free Press, et a installé sa patronne, Bari Weiss, au poste de rédactrice en chef. Cette éditorialiste de centre droit sans expérience télé avait claqué la porte du New York Times en dénonçant le virage « woke » et la censure des opinions conservatrices en vigueur, selon elle, dans les médias américains. En cinq mois, elle a recruté une vingtaine de contributeurs et fait des coupes dans la salle de rédaction, notamment au service environnement. Surtout, elle a bloqué au dernier moment la diffusion, dans l’émission 60 Minutes, d’un reportage dans la prison de haute sécurité Cecot du Salvador. Des journalistes de CBS ont crié à la censure sous pression de la Maison-Blanche. Bari Weiss, elle, a assuré que le reportage n’était « pas prêt » – il a finalement été diffusé un mois plus tard, quand l’actualité était moins brûlante.
Stephen Colbert a également accusé les avocats de la chaîne de l’avoir empêché de diffuser une interview du candidat démocrate James Talarico – avant qu’il ne remporte l’investiture démocrate pour la sénatoriale dans le Texas – au nom de l’égalité du temps de parole à laquelle les « late night » shows ne sont pourtant pas soumis. Avant la reprise par David Ellison, CBS avait déjà annoncé que le contrat de l’animateur, qualifié de « catastrophe pathétique » et de « personne sans talent » par Donald Trump, ne serait pas renouvelé à son expiration en mai 2026.
« Pour s’attirer les faveurs de Trump, ils ont supprimé Colbert, bloqué une enquête du Cecot et fait barrage à Talarico. Beaucoup d’autres choses suivront. Bloquez ce deal pourri », a lancé l’ancien commissaire de la Federal Trade Commission (FTC) Alvaro Bedoya. Chargée de faire respecter le droit de la concurrence, la FTC devra se prononcer sur le rachat de Warner Bros par Paramount Skydance.
Ces « oligarques » alignés sur Trump
« Comme je vous en avais avertis, l’Amérique a désormais des médias inféodés à l’État. Quand 60 Minutes ou CNN sont en difficulté, nous le sommes tous. Trump a trouvé la faille pour nuire à la presse. La liberté d’expression est en péril. Les entreprises Maga ne doivent pas contrôler l’information », a lancé Jim Acosta, un ancien correspondant de CNN à la Maison-Blanche qui a souvent croisé le fer avec Donald Trump.
À CNN, le climat est morose. En 2025, l’audience quotidienne en prime time est tombée à moins de 600 000 téléspectateurs : c’est quatre fois moins que Fox News (2,7 millions) et 40 % de moins que MSNBC (945 000). Dans un climat de polarisation extrême, la voie centriste – mais souvent anti-Trump – de la chaîne, avec un public vieillissant, peine à séduire.
Pour autant, « CNN, en tant que l’un des principaux réseaux d’information par câble, conserve encore une valeur politique considérable », estime pour Le Point Victor Pickard, spécialiste de l’économie des médias à l’université de Pennsylvanie. Si le rachat est validé, il s’attend « à ce que Paramount Skydance fasse à CNN précisément ce qu’ils ont fait à CBS : opérer un virage radical à droite afin de promouvoir les récits privilégiés par l’administration Trump ».
Il y a dix ans, quand Donald Trump s’est lancé dans la course à la Maison-Blanche, il ne pouvait compter que sur Fox News ou presque, et le manque de pluralité était, avec le recul, criant. Aujourd’hui, Elon Musk a racheté Twitter, Mark Zuckerberg et Jeff Bezos (The Washington Post) ont « plié le genou » par opportunisme, et David Ellison pourrait accélérer ce grand réalignement. Victor Pickard s’en alarme : « Il est profondément inquiétant de constater que le système médiatique américain est de plus en plus accaparé par une poignée d’oligarques alignés sur Donald Trump. »

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