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Conflit au Moyen-Orient : « L’Afrique possède le pétrole et le gaz, mais reste dépendante des circuits mondiaux »

Conflit au Moyen-Orient : « L’Afrique possède le pétrole et le gaz, mais reste dépendante des circuits mondiaux »

Après une semaine de guerre au Moyen-Orient et la flambée des prix du pétrole, Kamel Koné, dirigeant pétrolier ivoirien alerte : l’Afrique reste structurellement dépendante d’hydrocarbures qu’elle exporte bruts et importe raffinés, avec des risques économiques majeurs.

Voie maritime clé pour les producteurs du Golfe, le détroit d’Ormuz reste paralysé après les frappes israélo-américaines et les ripostes iraniennes, perturbant 20 % de la production mondiale d’hydrocarbures. Les prix explosent et les coûts logistiques augmentent, tandis que les pays africains, même ceux dotés de réserves considérables comme le Nigeria, l’Angola ou la Côte d’Ivoire, se retrouvent exposés à une inflation accrue et à des tensions sur l’approvisionnement en carburant.

Pour Kamel Koné, président du Groupement des entreprises de services pétroliers et gaziers de Côte d’Ivoire (GESPETROGAZ-CI) et cofondateur de HYDRODRILL SA, la crise actuelle met en lumière un paradoxe criant : l’Afrique dispose du pétrole, du gaz et du potentiel industriel, mais reste dépendante de circuits mondiaux qu’elle ne contrôle pas. Son analyse d’acteur du secteur souligne l’urgence pour le continent de bâtir une véritable stratégie d’intégration énergétique et de transformation locale de ses ressources.

Le Point Afrique : Que révèle la fermeture de fait du détroit d’Ormuz sur la dépendance énergétique des pays africains, malgré leurs vastes ressources en pétrole et gaz ?

Kamel Koné : La fermeture du détroit d’Ormuz agit comme un révélateur. Elle met en lumière ce que nous, acteurs du secteur, observons au quotidien : il existe un décalage profond entre la richesse en ressources du continent africain et sa capacité à les transformer en levier de développement.

L’Afrique dispose de réserves considérables. La Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Mozambique, le Nigeria, l’Angola, la Lybie, l’Algérie, la carte pétrolière et gazière africaine ne cesse de s’élargir. Au large de nos côtes ivoiriennes, les découvertes récentes confirment un potentiel estimé à 1,4 milliard de barils équivalent pétrole.

Mais la réalité opérationnelle est la suivante : la grande majorité de nos pays producteurs exportent du brut et réimportent des produits raffinés. Nous envoyons notre matière première à l’autre bout du monde, et nous rachetons du carburant, du kérosène, du bitume à des prix fixés par des marchés sur lesquels nous n’avons que très peu d’influence.

Quand un corridor maritime à 8 000 kilomètres de nos côtes se ferme, ce sont nos stations-service, nos centrales électriques, nos industries qui en subissent les conséquences.

C’est une dépendance qui n’est pas conjoncturelle. Elle est structurelle. Elle tient à trois facteurs principaux : l’insuffisance de nos capacités de raffinage et de transformation, le manque de structuration financière pour accompagner les entreprises locales du secteur, et un déficit de compétences techniques formées localement à tous les niveaux de la chaîne de valeur.

Le détroit d’Ormuz nous rappelle que cette dépendance a un coût. Quand un corridor maritime à 8 000 kilomètres de nos côtes se ferme, ce sont nos stations-service, nos centrales électriques, nos industries qui en subissent les conséquences. Non pas parce que notre pétrole passe par Ormuz, mais parce que l’ensemble de la logistique mondiale se réorganise, les coûts de fret explosent, et les prix augmentent sur tous les marchés sans exception.

Cette crise peut-elle devenir un tournant stratégique pour les pays africains ?

Je crois que cette crise peut être un tournant, oui. Mais à une condition : que nous ne la traitions pas comme un simple épisode.

La pandémie de Covid-19 avait déjà mis en évidence la fragilité de nos chaînes d’approvisionnement. La guerre en Ukraine a provoqué une flambée des prix de l’énergie et des denrées alimentaires qui a durement touché le continent. Et aujourd’hui, la fermeture d’Ormuz vient confirmer ce que ces crises successives auraient dû nous enseigner : nous ne pouvons pas continuer à dépendre de circuits que nous ne contrôlons pas, pour des ressources que nous possédons.

Quelles décisions prioritaires devraient être prises aujourd’hui pour éviter que le continent reste exposé aux chocs énergétiques mondiaux ?

Les décisions prioritaires, à mon sens, sont de trois ordres.

D’abord, investir massivement dans la transformation locale. Chaque pays producteur doit se doter de capacités de raffinage et de pétrochimie adaptées à ses besoins. Ce n’est pas forcément une méga-raffinerie partout, ce peut être des unités modulaires, des joint-ventures ciblées, des hubs régionaux. L’essentiel, c’est de remonter la chaîne de valeur.

Ensuite, structurer le financement du secteur énergétique local. Les entreprises africaines du secteur ont besoin d’accéder à des capitaux à la hauteur de leurs projets. Les banques commerciales classiques ne connaissent pas suffisamment notre industrie, et les conditions de financement restent souvent inadaptées.

Nous ne pouvons pas continuer à dépendre de circuits que nous ne contrôlons pas

Enfin, accélérer la coopération entre pays producteurs africains. La ZLECAF offre un cadre. Mais au-delà des accords commerciaux, il faut une intégration opérationnelle : que nos entreprises de services pétroliers se connaissent, travaillent ensemble, partagent des compétences et accèdent ensemble à des marchés plus importants.

Malgré les alertes liées à la pandémie et à la guerre en Ukraine, quels obstacles continuent de bloquer l’évolution énergétique de l’Afrique ?

Les barrières sont connues. Ce qui est frappant, c’est qu’elles persistent malgré les alertes successives.

La première barrière est financière. L’industrie pétrolière et gazière est une industrie capitalistique. Les investissements sont lourds, les cycles sont longs, les retours ne sont pas immédiats. Or, le tissu bancaire africain, à quelques exceptions près, n’est pas structuré pour financer ce type de projets. Les entreprises locales se retrouvent face à un paradoxe : elles ont les compétences, parfois les certifications, mais pas l’accès au capital nécessaire pour prendre des marchés significatifs. Les compagnies internationales, de leur côté, ont leurs propres circuits de financement et de sous-traitance, il suffit de comparer les taux d’intérêt en Afrique et en Occident.

La pandémie, la guerre en Ukraine, et maintenant Ormuz : trois signaux en six ans.

La deuxième barrière est la faiblesse des écosystèmes industriels locaux. Avoir une loi sur le contenu local, c’est nécessaire. Mais si derrière la loi, il n’y a pas d’entreprises locales capables d’opérer aux standards internationaux, la loi reste un texte. C’est pour cela que la montée en compétences est un chantier central : il faut des ingénieurs, des techniciens, des managers formés aux réalités de notre industrie. Et il faut des entreprises structurées, certifiées, capables de répondre aux exigences des opérateurs.

La troisième barrière, et c’est peut-être la plus difficile à lever, est une forme d’habitude. Nos économies ont fonctionné pendant des décennies sur le modèle exportation brute / importation de produits finis. Changer ce modèle suppose une volonté politique forte, mais aussi un changement de mentalité chez les acteurs économiques eux-mêmes. Il faut que les entrepreneurs africains se projettent sur l’ensemble de la chaîne de valeur, pas seulement sur les segments les plus accessibles.

La pandémie, la guerre en Ukraine, et maintenant Ormuz : trois signaux en six ans. La question n’est plus de savoir si nous devons changer d’approche. C’est de savoir combien de signaux supplémentaires il nous faudra avant de le faire.

Quels pourraient être les impacts concrets pour les économies africaines ?

Si la situation se prolonge au-delà de quelques semaines, les impacts seront multiples et en cascade.

Le premier impact, le plus immédiat, c’est le renchérissement du coût de l’énergie. Le Brent a déjà bondi de plus de 20%. Si le détroit reste fermé, des analystes évoquent des prix au-delà de 100 dollars le baril. Pour les pays africains importateurs nets de produits pétroliers, et ils sont nombreux, cela signifie une facture énergétique qui explose, des subventions aux carburants qui deviennent insoutenables, et in fine, une inflation qui touche l’ensemble de l’économie.

Le deuxième impact concerne le gaz naturel liquéfié. 20% du GNL mondial transite par Ormuz, principalement depuis le Qatar. Les prix européens ont déjà flambé de 60%. Cette hausse se répercute sur les engrais, la pétrochimie, et donc sur les coûts agricoles et industriels, y compris en Afrique.

Le troisième impact est logistique. La réorganisation des routes maritimes, avec le contournement par le Cap de Bonne-Espérance, allonge les délais et renchérit le fret sur tous les corridors, pas uniquement ceux liés au Golfe. L’Afrique, qui dépend massivement du transport maritime pour ses échanges commerciaux, serait directement touchée.

Et il y a un impact plus silencieux mais tout aussi préoccupant : l’incertitude. Quand les marchés sont instables, les investisseurs ralentissent. Les projets d’exploration, de développement, d’infrastructure qui sont en cours de discussion sur le continent pourraient voir leurs calendriers décalés. C’est un coût d’opportunité considérable pour des pays qui ont besoin d’accélérer leur développement énergétique.

Cela dit, il faut aussi regarder l’autre face de la médaille. Pour les pays producteurs africains qui ont su développer leurs capacités de transformation, cette crise pourrait être une opportunité de repositionnement sur les marchés régionaux et internationaux. C’est exactement l’enjeu du contenu local : être prêt quand les lignes bougent, être agiles.

C’est là que Dangote change la donne.

La raffinerie d’Aliko Dangote au Nigeria est souvent présentée comme un modèle de souveraineté énergétique pour l’Afrique. Pourtant, le Nigeria reste un importateur net de produits raffinés. Comment expliquez‑vous ce paradoxe ? Cette situation illustre‑t-elle un attentisme structurel, et quelles leçons le continent peut‑il tirer de l’approche Dangote pour renforcer son autonomie énergétique ? »

L’exemple de Dangote est fondamental. Le Nigeria est le premier producteur de pétrole d’Afrique. Et pourtant, jusqu’à récemment, il importait la quasi-totalité de ses produits raffinés. Les prix à la pompe viennent de bondir de 14% dans un contexte de crise mondiale, alors même que le pays est assis sur des réserves considérables. Comment est-ce possible ?

La réponse est structurelle. Pendant des décennies, le Nigeria, comme beaucoup de pays producteurs africains, a privilégié l’exportation de brut dans le cadre de contrats à long terme négociés à des conditions souvent défavorables, sans investir suffisamment dans les capacités de transformation locale. Les raffineries publiques, sous-investies, ont fonctionné très en dessous de leur capacité. Le résultat, c’est un pays qui produit du pétrole mais qui dépend de l’extérieur pour son propre carburant.

Je ne qualifierais pas cela d’attentisme. C’est plutôt le résultat d’un modèle économique hérité, dans lequel le rôle des pays producteurs africains était de fournir la matière première, et celui des pays industrialisés de la transformer. Ce modèle a été confortable pendant longtemps, mais il montre aujourd’hui ses limites de manière spectaculaire.

C’est là que Dangote change la donne. En construisant à Lekki la plus grande raffinerie du continent, 650 000 barils par jour de capacité, il a fait une démonstration que beaucoup pensaient impossible : un acteur privé africain peut remonter la chaîne de valeur jusqu’au raffinage, aux standards les plus exigeants du monde.

Ce que cela enseigne au continent est triple.

Premièrement, la transformation locale est possible. Ce n’est plus un débat théorique. La preuve existe, elle est opérationnelle.

Deuxièmement, le secteur privé africain doit être au cœur de cette transformation. Les États ont un rôle de régulateur et de facilitateur, à travers les lois sur le contenu local, les politiques industrielles, les incitations fiscales. Mais c’est l’initiative entrepreneuriale qui fait avancer les projets.

Troisièmement, et c’est peut-être le point le plus important, il faut penser à l’échelle continentale. Tous les pays n’ont pas vocation à construire des méga-raffineries. Mais tous peuvent contribuer à une chaîne de valeur intégrée à l’échelle régionale ou continentale.

La crise d’Ormuz, aujourd’hui, donne raison à tous ceux qui, comme Dangote, ont choisi de construire plutôt que d’attendre. La question pour le reste du continent n’est pas de savoir s’il faut suivre cet exemple. C’est de savoir à quelle vitesse nous sommes prêts à le faire.