ENTRETIEN. Quelle est la portée de la mort du guide suprême iranien dans l’histoire du chiisme ? Les réponses de deux grands chercheurs, Dominique Avon et Constance Arminjon.
Ali Khamenei était le guide suprême iranien pour des millions de chiites. Quel est l’impact de sa mort sur ces religieux ? Que pèse encore le chiisme au sein de l’islam qui est en majorité sunnite ? Dominique Avon et Constance Arminjon, deux grands chercheurs spécialisés sur le sujet, directeur d’études à l’École pratique des hautes études (EPHE), ont accepté de répondre à nos questions.
Le Point : Que représente la mort de l’ayatollah Ali Khamenei pour les chiites ?
Dominique Avon et Constance Arminjon : Ali Khamenei (1939-2026) faisait partie du corps des ayatollahs, il était donc un membre du clergé chiite doté d’une autorité plus élevée que d’autres clercs. Mais son autorité et ses compétences en la matière étaient contestées par une grande partie de ses pairs. En conséquence, il n’a pas réussi à se faire pleinement reconnaître comme source d’imitation (marja’-e taqlîd), c’est-à-dire comme une autorité religieuse suprême, à l’instar du Grand Ayatollah Sîstânî et d’autres. Il était, en revanche, connu pour avoir traduit de l’arabe au persan L’avenir de la religion, un essai sur la nécessité d’établir concrètement la suprématie de l’islam, rédigé par Sayyid Qutb (1906-1966), écrivain sunnite ayant été l’éminence grise des Frères musulmans. Président de la République iranienne entre 1981 et 1989, Khamenei devait sa promotion à un fait de conjoncture : Rûhollah Khomeiny (1902-1989) l’avait désigné comme successeur, décision entérinée par l’Assemblée des experts à la mort de ce dernier.
Que pèse aujourd’hui le chiisme dans le monde musulman ?
Le chiisme représente entre 15 et 20 % des musulmans dans le monde. Leur présence est majoritaire en Iran, en Azerbaïdjan, en Irak et au Bahreïn (mais la dynastie régnante est sunnite dans cet émirat du Golfe). On trouve des communautés plus ou moins importantes de chiites au Liban, en Syrie, en Arabie saoudite, au Yémen, en Afghanistan, au Pakistan et en Inde. D’autres communautés, numériquement beaucoup plus faibles, existent en Asie centrale. D’autres enfin se sont récemment développées en Afrique subsaharienne, en Europe ou sur le continent américain. Certaines ont complètement disparu après avoir joué un rôle dirigeant : c’est le cas au Maroc, où la première dynastie, celle des Idrissides (789-985), était chiite ; c’est également le cas en Égypte, où la dynastie des Fatimides a régné pendant deux siècles (969-1171).
Quelle est la particularité du chiisme ?
Pour reprendre les termes posés par deux spécialistes (Mohammad-Ali Amir-Moezzi et Christian Jambet, Qu’est-ce que le chiisme ?, 2004), le chiisme a été « le premier mouvement de pensée et d’action qui se soit consciemment uni » dans les décennies qui accompagnent la structuration de l’islam. Cette union est structurée autour d’Alî, cousin, gendre et compagnon de Muhammad, dont les partisans estimaient que la gouvernance de la communauté naissante devait lui échoir et, après son décès, être transmise à ses descendants directs. Le titre associé à cette fonction est celui d’ « imâm », qui signifie « être devant ».
Au conflit d’autorité a été associé un conflit sur les sources : des chiites ont contesté la validité de la vulgate coranique promue par les autorités instituées, avant de s’y rallier au xe siècle. Ils ont constitué un corpus de « dits » et « faits » attribués au prophète de l’islam et aux Imâms (Alî et ses descendants). Ce corpus diffère donc en partie de celui des sunnites. La troisième caractéristique concerne la capacité attribuée aux « Imâms » d’interpréter le sens caché de la parole attribuée à Dieu.
De ce fait, en dépit de leurs divergences internes, les chiites s’unissent autour du culte vivant rendu aux « Imâms », que cette lignée en compte cinq, sept ou douze suivant les rameaux concernés.
Le chiisme iranien a-t-il une spécificité en soi ? De quelle manière ?
Le chiisme iranien est duodécimain, c’est-à-dire que ses adeptes reconnaissent la légitimité d’une filiation de douze « Imâms », depuis Alî jusqu’à Muhammad Abû Qâsim lequel, selon un article de la foi professée, a été occulté autour de 940 et reviendra parmi les hommes à la fin des temps terrestres. Ce chiisme a été promu et imposé parmi les Iraniens au XVIe siècle, par la dynastie des Safavides (1501-1736), alors que la population était devenue majoritairement sunnite. Pour ce faire, les dirigeants ont eu recours à des clercs chiites venus des régions devenues ensuite l’Irak et le Liban.
Situé entre des empires, émirats ou khanats sunnites, avec lesquels il a été plusieurs fois en conflits, l’empire persan a construit son identité autour d’un chiisme doté d’un clergé influent. Celui-ci a participé au rayonnement intellectuel et culturel de la langue persane, à travers les figures des philosophes Mir Damad (1561-1631) et de son disciple Molla Sadra Chirazi (1571-1640) par exemple. Qom est, au fil des siècles, devenu un centre majeur de la formation des cadres religieux iraniens, sans pouvoir rivaliser cependant avec les villes mésopotamiennes de Najaf et de Karbala.
Au XXe siècle, sous la dynastie des Pahlavi, contre la tradition majoritaire selon laquelle les clercs chiites ne doivent pas être directement impliqués dans la direction des affaires de la Cité, l’ayatollah Khomeiny a développé la doctrine de la velâyat-e faqîh [« autorité du juriste-théologien »]. D’après cette doctrine, le juriste religieux dirigeant doit être investi de l’autorité de gouvernement qui, dans le dogme hérité, ne peut être dévolue qu’aux « Imâms » – lesquels sont considérés comme infaillibles. La doctrine de Khomeiny a été institutionnalisée dans le cadre de la Constitution de la République islamique d’Iran, adoptée à l’automne 1979. Aux termes de la Constitution, l’instance suprême de l’État, le guide de la République islamique d’Iran, est un juriste religieux détenteur de la velâyat : il est valî-e faqîh.
Ce qui est affaibli c’est une conception révolutionnaire du chiisme, récente et contestée en interne, qui avait suscité un fort engouement il y a près d’un demi-siècle, mais qui avait déjà épuisé une bonne partie de ses effets avant le 28 février 2026.
Comment expliquer les violences qui ont eu lieu dans les pays à population chiite (Pakistan, Irak, Bahreïn, Liban…) après la mort de l’ayatollah Khamenei. Sont-elles instrumentalisées par la République islamique ?
Khomeiny a promu, sans limite a priori, une vision expansionniste de l’islam, au sein de laquelle sa conception du chiisme révolutionnaire devait jouer la force motrice. Sa réussite initiale, indépendante du soutien d’une quelconque puissance du bloc de l’Est ou du bloc de l’Ouest, lui a valu un prestige important dans le monde arabe, parmi les chiites mais aussi parmi les sunnites : une partie des œuvres de Khomeiny ont été traduites et diffusées à grande échelle. L’écho a été d’autant plus important dans les opinions publiques de ces pays, que le Guide a désigné Israël comme l’ennemi à abattre, alors qu’au même moment l’Égypte signait un accord de paix.
En Irak, la contagion révolutionnaire a été étouffée par les forces sécuritaires de Saddam Hussein. Dans la foulée, ce dernier a envahi une partie du territoire iranien sur lequel il avait des ambitions. La guerre (1980-1988) s’est soldée par un million de morts et un retour au statu quo ante. À défaut de pouvoir compter sur un basculement du régime baasiste en Irak, Khomeiny s’est appuyé sur le frère ennemi de ce dernier – le régime baasiste en Syrie – pour former des combattants chiites en mesure de modifier le rapport des forces au Liban, cadre d’un conflit à plusieurs niveaux depuis 1975. Une République islamique du Liban a d’ailleurs été proclamée par des clercs chiites dans ce contexte. Le projet a avorté, mais le parti-milice du Hezbollah, structuré entre 1982 et 1985, est le principal résultat de l’investissement iranien en hommes, en armes et en moyens financiers.
Hors du Liban, l’Iran a déployé une activité de propagande, y compris dans des pays où le chiisme était totalement absent, comme au Burkina Faso. Les résultats ont été très modestes. C’est donc essentiellement dans les sociétés où existaient déjà des communautés chiites que le régime iranien a entretenu et développé des relais. Le changement majeur est intervenu lors de l’invasion états-unienne de l’Irak, en 2003. Les autorités iraniennes ont immédiatement saisi cette opportunité pour faire valoir leur influence parmi les chiites qui ont alors pris le contrôle du pays. Dirigeants politiques et observateurs ont alors commencé à parler d’un « croissant chiite » partant de Téhéran et s’étendant jusqu’à la banlieue sud de Beyrouth. L’échec israélien lors de la « guerre des 33 jours » (été 2006) a été perçu comme une manifestation de la puissance des forces chiites dans la région, alors même qu’un conflit sunnito-chiite d’ampleur déchirait l’Irak.
L’affaiblissement de la République islamique peut-il avoir une influence sur le chiisme ?
La République islamique d’Iran voit son étoile faiblir lors des « Printemps arabes ». Les manifestants bahreïnis, majoritairement chiites, ne parviennent pas à renverser la dynastie sunnite. Le soutien diplomatique, militaire et financier iranien apporté au régime de Bachar al-Asad provoque un basculement des représentations. Celui-ci est renforcé par la propagande entretenue par les régimes sunnites autoritaires du monde arabe sunnite, et ce d’autant plus que l’Iran intervient également au Yémen pour soutenir les Houthis. Au milieu de la décennie 2010, la tension géopolitique entre Ryad et Téhéran est largement alimentée par des arguments religieux, au point que le mufti saoudien qualifie les dirigeants iraniens de « mages », c’est-à-dire de zoroastriens, laissant entendre qu’ils n’ont au fond jamais abandonné la religion qui prévalait en Iran avant la chute de l’empire sassanide (642).
En 2022, les cartes semblent rebattues. La coalition dirigée par les Saoudiens depuis 2015 a échoué à vaincre les Houthis, Bachar al-Asad est toujours en place à Damas, le Hezbollah tient les clefs politiques et sécuritaires du Liban, et c’est l’Iran qui fournit en armes le Hamas (sunnite) palestinien. Cette position de force a été complètement renversée depuis lors. L’échec de l’opération « Déluge d’al-Aqsa », déclenchée par le massacre du 7 octobre 2023, débouche sur la politique israélienne d’éradication (par la mort et par l’exil) de pans entiers de la population palestinienne de Gaza, la décapitation de la direction du Hezbollah (27 septembre 2024) et l’affaiblissement significatif de ses forces armées qui favorise la chute du régime syrien (8 décembre 2024), la « guerre des douze jours » (13-24 juin 2025), l’élimination d’une partie du gouvernement houthi (28 août 2025).
En d’autres termes, ce qui est affaibli c’est une conception révolutionnaire du chiisme, récente et contestée en interne, qui avait suscité un fort engouement il y a près d’un demi-siècle, mais qui avait déjà épuisé une bonne partie de ses effets avant le 28 février 2026.
La société iranienne est-elle en voie de sécularisation ? La mort du « guide suprême » peut-elle accélérer le processus ?
La notion de sécularisation est complexe. Nous l’abordons ici dans le sens d’une prise de distance, à divers degrés, de la société à l’égard des institutions et des normes religieuses. Le régime iranien a fait de l’éducation islamique une priorité de son action dès 1979, au nom de la mise en œuvre du « gouvernement de Dieu sur terre ». Il s’est appuyé sur une partie plus ou moins importante de la population pour mettre son programme en œuvre. Les premiers signes de résistance, comme la manifestation des femmes non voilées le 8 mars 1979, sont réprimés immédiatement. Plusieurs centaines de milliers d’Iraniens émigrent au cours des années qui suivent.
Celles et ceux qui refusent les normes religieuses prescrites par le clergé agissent en cachette : non-respect du jeûne du Ramadan, consommation d’alcool, décoration interne des habitations avec des objets considérés comme « illicites » (ex. des petites statuettes)… Les gestes de refus se traduisent également au quotidien. Pour les hommes, par exemple, cela consiste à ne pas aller à la prière à la mosquée, pour les femmes, au fait de ne pas respecter des règles de non-mixité comme l’organisation des tables par genre dans les bibliothèques ou dans les cantines universitaires.
L’action de la Gasht-e ershâd [littéralement, « patrouille de guidance »], c’est-à-dire une « police de la moralité »] a varié en fonction des lieux et des phases du régime. Il n’était pas bienvenu de la contester lors de la guerre Iran-Irak mais, dès 1989, un relâchement était perceptible. Deux générations après l’instauration de la République islamique, le bilan est assez clair : de nombreux Iraniens et Iraniennes non seulement lui sont hostiles mais ils rejettent ses prescriptions en matière religieuse dans les domaines des rites comme des mœurs.
Le risque de terrorisme chiite aujourd’hui dans le monde est-il exacerbé par la guerre en cours ?
L’expression « terrorisme chiite » n’est pas appropriée. Les usages du terme « terrorisme » sont d’ailleurs, souvent, problématiques, car ils voilent le cynisme et l’hypocrisie qui ont cours au nom de la Realpolitik et des intérêts financiers. Au milieu des années 1980, alors que des attentats avaient été commis par des Iraniens ou des Libanais chiites sur les sols français et libanais, une société française vendait secrètement des armes à l’Iran avec l’approbation d’hommes politiques. Et, dix ans après une série de prises d’otages au Liban, la France entretenait des contacts avec les hauts responsables du Hezbollah. Ceci étant clairement posé, les services iraniens ont montré qu’ils pouvaient avoir recours à tous les moyens pour faire pression sur des puissances considérées comme ennemies.

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