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L’avenir de l’IA se joue aussi aux Émirats

L’avenir de l’IA se joue aussi aux Émirats

Université, ministre et financement dédiés : le pays mise sur l’intelligence artificielle pour s’imposer… et se défendre.

Au cœur du campus futuriste de la Mohamed bin Zayed University of Artificial Intelligence (MBZUAI) à Abou Dhabi, les flashs crépitent. Ce 6 février 2026, on célèbre le cinquième anniversaire de la première université au monde dédiée à l’IA. Au milieu des dignitaires en dishdashas blanches, une silhouette mécanique attire les regards : Booster T1, c’est son nom, est un robot humanoïde de 95 centimètres.

Il incarne à merveille la consigne portée par le cheikh Mohammed ben Zayed al-Nahyane, président des Émirats arabes unis, et émir régnant d’Abou Dhabi, pour qui il ne s’agit plus de pomper le sous-sol, mais de s’appuyer sur les données informatiques. Bref, ce petit pays, bien décidé à se faire une place dans le club très fermé des superpuissances mondiales de l’IA, recrute des chercheurs du monde entier en leur offrant d’importants moyens, à condition – bien sûr – de ne pas remettre en cause le système politique.

Booster T1, humanoïde de 95 centimètres, a fait sensation lors de l’événement fêtant les cinq ans de la MBZUAI (Mohamed bin Zayed University of Artificial Intelligence) à Abou Dhabi. © (capture youtube)

Un ministre en baskets dans la diagonale du désert

Cette course en avant a un ambassadeur. Le 19 octobre 2017, les Émirats arabes unis se sont dotés d’un ministre d’État pour l’Intelligence artificielle. Si l’élu, Omar Sultan al-Olama, n’a alors que 27 ans, sa feuille de route, « Stratégie pour l’IA 2031 », vise à intégrer l’IA dans tous les secteurs clés, comme la santé, l’éducation, l’énergie, les transports, la sécurité ou encore les services publics. « J’ai participé avec lui à un groupe de travail sur l’impact de l’IA sur notre société », se rappelle Charles-Édouard Bouée, auteur du très précurseur L’Ère des nouveaux Titans (Grasset, 2020). « C’était un an après sa nomination et il savait de quoi il parlait. »

Al-Olama joue d’ailleurs un rôle central dans la création de l’université dédiée à l’IA, qui ouvre ses portes un an plus tard. Un de ses piliers est Éric Moulines, membre de l’Académie des sciences et sommité de l’apprentissage statistique, débauché pour diriger le département de machine learning. Dans la chaleur écrasante d’Abou Dhabi, ce spécialiste reconnu des ponts de Schrödinger noircit les tableaux blancs d’équations vertigineuses. Il a été séduit par une université qui affiche des budgets illimités, une bureaucratie quasi inexistante et des conditions de recherche particulièrement confortables. « Nous accueillons ici des élèves qui ont refusé des postes à Oxford et Carnegie Mellon », assure le chercheur.

Dans les couloirs, on entend en effet des accents venant du monde entier. Hao Li, chercheur de renommée mondiale passé par Berkeley, dirige un centre consacré au métavers et travaille, avec ses équipes, sur la compréhension volumétrique de l’espace. C’est d’ailleurs derrière un écran d’ordinateur que l’on retrouve Tingting Liao, une doctorante en vision par ordinateur, passée par l’université de l’Académie des sciences de Chine, qui planche aujourd’hui sur la génération des vidéos 3D à partir d’images statiques. Ses travaux pourront être utiles pour générer des paysages en temps réel dans les jeux vidéo, mais aussi pour aider la machine à acquérir une meilleure représentation du monde physique, un des centres d’intérêt de Yann Le Cun ou encore de Fei-Fei Li, chercheuse américaine à Stanford.

L’ultimatum de la Maison-Blanche

Si l’université est le cerveau de la stratégie du pays en matière d’IA, son pendant financier s’appelle G42. Derrière ce fonds tentaculaire se cache un homme particulièrement discret : le cheikh Tahnoun ben Zayed, frère du président. À la direction opérationnelle, il a placé Peng Xiao, un génie de la tech né en Chine et naturalisé émirati. Ensemble, ils s’appuient sur des filiales puissantes comme Inception, qui a lancé en 2023 Jais, un modèle de langage en langue arabe. En parallèle, l’émirat compte aussi sur le Technology Innovation Institute, une entité gouvernementale composée d’une armée de 1 100 chercheurs dirigée par Najwa Aaraj, une docteure de Princeton qui excelle en cryptographie et robotique autonome. Ce centre a développé Falcon, un modèle open source qui n’a rien à envier à ceux de Meta, la maison mère de Facebook et d’Instagram.

Fin 2023, la tension monte brusquement. Les services de renseignement américains ne supportent plus que les supercalculateurs de G42 tournent en grande partie grâce à des architectures chinoises, notamment fournies par Huawei, qui est alors vue comme une menace pour la suprématie technologique américaine. L’émissaire américain Jake Sullivan pose un ultimatum sur la table émiratie : vous voulez continuer à acheter nos puces américaines Nvidia ? Alors, coupez la tête du dragon chinois. En décembre 2023, Peng Xiao confesse au Financial Times : « Pour le meilleur ou pour le pire… Nous devons faire un choix. Nous ne pouvons pas travailler avec les deux camps. » Dans les semaines qui suivent, G42 arrache littéralement les serveurs chinois de ses centres de données. En avril 2024, en récompense de cette allégeance géopolitique, Microsoft annonce un investissement de 1,5 milliard de dollars dans G42. Washington a donné sa bénédiction.

Le baiser de la Silicon Valley

26 septembre 2025. Sur le campus de la MBZUAI, les étudiants se pressent. L’invité d’honneur monte sur l’estrade : Sam Altman, le patron d’OpenAI, un des alliés de Microsoft dans la course à l’IA. Bref, l’homme qui a créé ChatGPT valide publiquement la stratégie d’Abou Dhabi en recevant un doctorat honoris causa. Mais au-delà de la cérémonie, ce sont des enjeux financiers colossaux qui lient désormais ces titans. Pour qu’une IA atteigne la fameuse « capacité de raisonnement », il faut des quantités astronomiques d’électricité et des montagnes de puces.

Les deux parties ont scellé le projet « Stargate UAE » : aux côtés d’Oracle, Nvidia et SoftBank, OpenAI s’allie à G42 pour bâtir un gigantesque centre de données de 1 gigawatt à Abou Dhabi – première brique d’un investissement évalué à près de 20 milliards de dollars. En parallèle, MGX, le bras financier d’Abou Dhabi dédié à l’IA, s’impose comme l’un des bailleurs de fonds privilégiés d’OpenAI, participant à sa levée record de 40 milliards de dollars.

L’essaim dans le ciel

On le voit bien en ce moment, alors que le pays se retrouve sous les frappes : l’intelligence artificielle n’est pas seulement un relais de croissance économique. C’est aussi, quand tout fonctionne bien, un bouclier pour la nation. Ce dimanche 8 mars, les Émirats ont ainsi pu intercepter 16 des 17 missiles balistiques venus d’Iran. Mais, enclavés dans l’une des régions les plus explosives du globe, les Émirats doivent muscler en continu leur propre défense.

Sous les néons du dernier salon de l’armement Umex à Abou Dhabi, le géant de la défense émirati Edge Group a ainsi démontré en janvier dernier sa stratégie d’industrialisation d’essaims de drones autonomes. Les ingénieurs intègrent désormais les modèles algorithmiques forgés par le champion national de l’IA, G42, directement dans la carlingue des machines. Face à une menace dans le détroit d’Ormuz, un opérateur humain pourrait ainsi donner une intention générale. L’intelligence artificielle prend ensuite le relais : l’essaim décolle, communique en temps réel, répartit les cibles et s’adapte si l’un de ses membres est abattu, afin de frapper de manière coordonnée. L’algorithme les protégera. Booster T1, en tout cas, semble en être convaincu.

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