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Guerre au Moyen-Orient : l’Afrique redoute un nouveau choc économique

Guerre au Moyen-Orient : l’Afrique redoute un nouveau choc économique

Hausse des prix de l’énergie et de l’alimentaire, dettes souveraines fragiles… La confrontation en Iran pourrait déferler sur l’Afrique, exposant ses économies déjà vulnérables à un nouveau choc mondial.

Bien qu’éloigné des frappes, le continent entier scrute la confrontation militaire entre Israël, les États-Unis et l’Iran, qui a déjà entraîné des représailles contre plusieurs pays du Golfe. À des milliers de kilomètres du front, les économistes redoutent les répercussions d’un conflit susceptible de déstabiliser une nouvelle fois les marchés mondiaux. Le trafic maritime dans le Golfe, notamment autour du détroit d’Ormuz – l’une des principales artères énergétiques de la planète, par laquelle transite près d’un cinquième du pétrole mondial – est devenu l’un des points névralgiques de la crise. L’Afrique, pour l’instant silencieuse diplomatiquement, n’en reste pas moins exposée.

Chez les économistes, une même inquiétude se dessine : celle d’un nouveau choc capable d’ébranler des économies africaines déjà fragilisées par la succession de crises mondiales. « Les économies africaines sont vulnérables à ce type de conjoncture, explique Arthur Minsat, chef du bureau Afrique de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Une quinzaine d’économies du continent restent très dépendantes des matières premières. » Autrement dit : lorsque les marchés mondiaux vacillent, les économies les moins diversifiées sont les premières touchées.

Des craintes partagées par Maudo Jallow, directeur principal à l’Institut Tony Blair et expert en stratégie de croissance, lui aussi convaincu que le choc dépasse le seul aspect militaire : « Ce que nous observons dans le Golfe n’est pas seulement un choc sécuritaire, mais aussi un choc logistique et économique. Les impacts varieront beaucoup selon les pays africains, en particulier selon qu’ils soient importateurs ou exportateurs nets de pétrole, et en fonction de leur marge budgétaire. »

Et dire que les prévisions de croissance étaient encore plutôt flatteuses : le Fonds monétaire international anticipe 4,3 % pour l’Afrique en 2026, un rythme supérieur à la moyenne mondiale. Mais cette performance masque une vulnérabilité persistante : la trajectoire économique reste très exposée aux secousses extérieures, qu’il s’agisse de l’énergie, du commerce mondial ou des hausses de droits de douane imposées récemment par Donald Trump, qui n’ont eu jusqu’ici qu’un impact limité sur un continent peu intégré dans les chaînes de valeur mondiales, notent les auteurs de L’économie africaine, ouvrage annuel coordonné par l’Agence française de développement avec des chercheurs et universitaires.

Mais cette relative résilience pourrait être mise à l’épreuve si la crise au Moyen-Orient venait à perturber durablement les flux énergétiques et commerciaux mondiaux.

« Les navires modifient déjà leurs itinéraires et évitent certains corridors, ce qui augmente les temps de transit et les coûts de fret. Même si les tensions se calment rapidement, les schémas d’expédition et les primes d’assurance mettent souvent du temps à se normaliser », précise Maudo Jallow.

Le risque immédiat : énergie, inflation et effet domino

Premier impact redouté : celui des hydrocarbures. Le conflit fait planer la menace d’un blocage partiel des routes maritimes du Golfe, par lesquelles transite près d’un cinquième du pétrole mondial. Pour les pays africains importateurs, les effets pourraient être rapides.

« Les répercussions sur les prix peuvent arriver très vite, prévient Arthur Minsat. Les perturbations logistiques et la hausse des coûts de transport se traduisent rapidement par une augmentation des prix de l’énergie. »

Ces inquiétudes sont partagées par Maudo Jallow, expert basé à Dubaï. Lui aussi souligne que la flambée du pétrole risque de déclencher un effet domino bien au-delà du seul secteur énergétique.

« L’augmentation des prix du pétrole se répercute directement sur les coûts de transport, le diesel et les engrais dans les économies africaines, en particulier dans les pays qui importent des carburants raffinés », explique-t-il. Ces hausses se transmettent ensuite rapidement au prix des denrées alimentaires et au coût de la vie. « Pour les pays déjà confrontés à des monnaies faibles et à un service de la dette élevé, les effets secondaires peuvent être significatifs », ajoute l’expert.

La fragilité sociale accentue encore ces risques. En Afrique subsaharienne, près de 80 % de l’emploi reste informel, ce qui rend les populations particulièrement sensibles aux variations de prix.

« Les pays plus diversifiés ont davantage de capacité à identifier de nouveaux marchés ou de nouvelles opportunités », explique l’économiste de l’OCDE.

Le cas du Sénégal illustre cette dynamique. Selon certaines études, près d’un quart des exportations agricoles sénégalaises sont destinées aux pays voisins, preuve d’une capacité d’adaptation régionale.

À l’inverse, les pays très dépendants du pétrole ou des importations énergétiques risquent d’être encore plus fragilisés. Le cas du Nigeria illustre ces contradictions énergétiques. Premier producteur africain de pétrole, le pays reste paradoxalement exposé aux hausses des cours. Depuis l’ouverture en 2024 de la gigantesque raffinerie privée d’Aliko Dangote, capable de traiter environ 650 000 barils par jour, le Nigeria dépend toutefois moins des importations de carburant.

Face aux turbulences actuelles, l’entreprise a annoncé vouloir prioriser l’approvisionnement du marché local afin d’éviter toute pénurie. Mais les tensions internationales et les changements de politique intérieure ont déjà des effets : en une semaine, les prix à la pompe ont augmenté d’environ 20 %, atteignant plus de 1 050 nairas le litre à Lagos, un niveau record dans ce pays où l’essence coûtait encore moins de 200 nairas début 2023.

« Le Nigeria a libéralisé le secteur de l’énergie, marquant la fin du contrôle des prix et les subventions ont été totalement supprimées par le nouveau président, détaille Arthur Minsat, c’est pourquoi les prix à la pompe augmentent beaucoup plus rapidement. »

Selon David Bird, directeur de la raffinerie Dangote, la hausse du brut, des coûts de transport et des assurances pèse déjà sur les dépenses de l’entreprise, qui assure néanmoins vouloir continuer à approvisionner en priorité le marché nigérian.

Le spectre d’une nouvelle crise de la dette

L’autre inquiétude concerne les finances publiques. Après plusieurs années marquées par la pandémie de Covid-19 puis par la guerre en Ukraine, les États africains espéraient un peu d’oxygène grâce à un ralentissement des taux d’intérêt internationaux.

Mais un conflit prolongé pourrait inverser cette tendance. Selon Arthur Minsat, plusieurs économies du continent se trouvent déjà dans une situation critique. « On compte environ 18 pays considérés comme très vulnérables face au risque de surendettement », souligne-t-il.

Le problème est d’autant plus aigu que les pays africains paient déjà très cher leur dette. Lors du sommet de l’Union africaine, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, rappelait que les États africains déboursent en moyenne huit fois plus que les économies avancées pour se financer.

Résultat : le service de la dette absorbe des ressources colossales. « Les dépenses consacrées au remboursement de la dette sont largement supérieures aux budgets de santé ou de l’éducation dans de nombreux pays », observe Arthur Minsat.

Vers un recul des investissements du Golfe ?

La crise pourrait tempérer l’élan des monarchies du Golfe, qui ont fait de l’Afrique un prolongement stratégique de leur influence économique et énergétique. Au cours de la dernière décennie, les Émirats arabes unis se sont imposés comme le premier investisseur sur le continent en projets greenfield, tandis que l’Arabie saoudite et le Qatar ont développé des partenariats ciblés dans l’énergie, les infrastructures et le transport aérien.

Maudo Jallow estime toutefois qu’un retrait massif reste improbable à court terme. « L’engagement des pays du Golfe en Afrique s’est profondément consolidé au cours de la dernière décennie, non seulement dans l’énergie, les infrastructures et l’industrie, mais aussi dans la logistique et la finance », souligne l’expert basé à Dubaï.

Pour autant, dans un contexte d’instabilité régionale, les investisseurs pourraient adopter une approche plus prudente. « En période de tensions accrues, le risque est réévalué et certains projets subissent des retards, le capital étant temporairement redirigé vers des priorités domestiques », précise Jallow, évoquant un effet immédiat possible sur les investissements portuaires, les hubs logistiques et les projets industriels en Afrique.

Transferts d’argent des diasporas africaines dans le Golfe

Les transferts d’argent des diasporas africaines dans les monarchies du Golfe constituent un autre canal d’exposition pour l’Afrique. Depuis plusieurs années, ces pays pétroliers attirent une main-d’œuvre venue de tout le continent, employée dans l’hôtellerie, la restauration, la sécurité ou les services domestiques. Selon les données officielles, plus de 500 000 Kenyans vivent et travaillent aujourd’hui au Moyen-Orient, tandis qu’en Arabie saoudite, environ 715 000 Africains subsahariens étaient recensés en 2022, soit plus de 5 % de la population étrangère du royaume. D’autres communautés importantes sont présentes aux Émirats arabes unis, au Qatar, au Koweït et à Bahreïn, où elles jouent un rôle clé dans certains secteurs de services et de logistique.

Ces migrations économiques représentent un soutien financier discret mais essentiel pour plusieurs économies africaines, grâce aux transferts d’argent envoyés aux familles restées au pays. Maudo Jallow avertit : « Si les restrictions de l’espace aérien et l’incertitude économique persistent, cela pourrait affecter l’emploi, les salaires et la mobilité des travailleurs étrangers. » Une prolongation ou une perturbation durable de l’activité économique dans le Golfe pourrait à son tour réduire ces flux financiers, ajoutant un facteur supplémentaire de vulnérabilité pour plusieurs économies africaines.