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L’offensive du Premier ministre arménien devant le Parlement européen

L’offensive du Premier ministre arménien devant le Parlement européen

En pleine campagne électorale, Nikol Pachinian a, mercredi 11 mars à Strasbourg, défendu sa paix avec Bakou et dénoncé les ingérences russes qui menacent de la torpiller.

Le Premier ministre arménien a prononcé, mercredi à Strasbourg, l’un des discours les plus offensifs d’un dirigeant invité devant le Parlement européen. Nikol Pachinian, en pleine campagne électorale, n’était pas venu pour faire des ronds de jambe diplomatiques ; il était venu expliquer pourquoi la paix récente est menacée et par qui.

Depuis le 8 août 2025, l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont conclu une paix, sous l’égide de Donald Trump à la Maison-Blanche. Nikol Pachinian et le président azerbaïdjanais Ilham Aliev avaient alors, par une déclaration commune, enterré un long conflit entre leurs deux pays soldé par l’épuration ethnique des Arméniens du Haut-Karabakh en 2023 et la reprise totale de la région par le régime de Bakou. Donald Trump avait contresigné en qualité de témoin.

Le premier train autorisé à circuler

Ce n’est pas rien : pour la première fois depuis l’indépendance de 1991, l’année 2025 s’est écoulée sans qu’un seul soldat arménien ou azerbaïdjanais ne soit tué ou blessé sur la ligne de contact.

Autre progrès : pour la première fois également depuis trente ans, un train a relié l’Azerbaïdjan à l’Arménie, en novembre dernier – via la Géorgie, seul corridor terrestre disponible, ce qui en dit long sur l’enclavement persistant d’Erevan. Le président Aliev avait auparavant levé les restrictions ferroviaires. Nikol Pachinian l’en a remercié publiquement, ce qui, pour qui connaît l’histoire de ces deux peuples, n’est pas un mince progrès diplomatique.

Le Premier ministre arménien a également annoncé la disposition immédiate de l’Arménie à ouvrir un transit routier vers le Nakhitchevan via les infrastructures existantes – sans attendre l’achèvement du grand projet Trip, ce corridor de communications régionales négocié dans le cadre de la déclaration de Washington. Il faut y voir un message à Bakou et à Ankara, qui n’ont pas encore saisi cette perche. « L’Arménie n’a aucune intention et aucune raison de différer la mise en œuvre du projet Trip », a-t-il clamé de la tribune du Parlement européen de Strasbourg, avec la netteté d’un homme qui sait que ses adversaires intérieurs l’accusent précisément du contraire.

Pachinian évite de désigner Poutine

Sans prononcer le mot « Russie », le Premier ministre arménien a décrit avec une précision clinique le dispositif qui, selon lui, s’est mis en place pour faire dérailler le processus. Au centre du tableau : une fraction du clergé de l’Église apostolique arménienne, dont certains membres, dit-il documents à l’appui, ont été des « agents du KGB soviétique ».

Ces ecclésiastiques ont pris la tête de ce qu’il appelle sans ambages « le parti de la guerre », rassemblant autour d’eux les anciens dirigeants arméniens évincés en 2018, des oligarques résidant en Russie ou en Biélorussie et diverses organisations de lobbying actives jusqu’à Bruxelles.

Les adversaires de Nikol Pachinian tentent de mobiliser les Arméniens en affirmant que son gouvernement s’apprêterait à céder des territoires souverains, dont des églises anciennes, à l’Azerbaïdjan. Des milliers de manifestants avaient protesté en 2024, au moment où Nikol Pachinian lançait le processus de démarcation frontalière.

La réponse du Premier ministre à cette offensive n’a d’abord pas été répressive, mais pédagogique. Il a organisé personnellement des visites dans le village de Kirants, dans la région de Tavush, que les opposants avaient érigé en symbole de la capitulation annoncée. Ce village, depuis la démarcation, a vu le nombre de maisons augmenter de moitié. Les anciennes églises y sont en cours de restauration. Nikol Pachinian y a amené des groupes de citoyens pour leur montrer, dit-il, « ce que nous voulons dire quand nous parlons de paix ». La politique, la pédagogie pour contrer la désinformation.

4 886 familles déplacées du Karabakh ont d’ores et déjà bénéficié d’un programme de logement lancé par le gouvernement arménien. Le Premier ministre a exhorté ses partenaires européens à amplifier leur soutien pour accélérer l’intégration de ces réfugiés en Arménie – refermant ainsi, sans le dire, la question d’un hypothétique retour au Karabakh.

L’Église arménienne pointée du doigt

Mais il y a aussi des procédures judiciaires. Et c’est précisément ce que les émissaires de ces milieux cléricaux et leurs relais dans des organisations de lobbying de la diaspora viennent expliquer à Bruxelles et ailleurs : l’Arménie glisserait vers la dictature, il y aurait des prisonniers politiques. Nikol Pachinian a choisi de répondre frontalement, de la tribune du Parlement européen où ces accusations circulent.

Dans le texte liturgique de l’Église apostolique arménienne, a-t-il relevé avec ironie, le mot « paix » apparaît plus de quarante fois. « Certains utilisent aujourd’hui l’autel du Christ pour prêcher le conflit, la guerre et la violence intérieure, a-t-il clamé. Cela ne peut être toléré dans aucun pays démocratique. »

Quel avenir pour l’Arménie ? L’Europe, répond-il sans hésitation. L’Arménie a adopté en mars 2025 une loi lançant officiellement le processus d’adhésion à l’UE. Nikol Pachinian ne se fait pas d’illusions sur le calendrier ni sur la complexité politique de tout élargissement. Cela vaut pour l’Ukraine également. Mais il pointe un obstacle géographique concret et peu commenté : le gel du dialogue entre l’UE et la Géorgie depuis que le gouvernement prorusse s’est éloigné des prérequis démocratiques. L’Arménie est enclavée. La Géorgie est son seul corridor terrestre vers l’Europe.

Sans normalisation entre Tbilissi et Bruxelles, la perspective européenne d’Erevan reste suspendue. Difficile de faire partie d’un marché unique si un obstacle empêche la libre circulation… « C’est aussi important pour nous que pour la Géorgie », a-t-il dit – formule diplomatique pour signifier que l’UE tient en partie dans ses mains un dossier qu’elle ne regarde pas assez.

Les élections législatives arméniennes sont prévues le 7 juin prochain. Nikol Pachinian a conclu son discours sur cette équation qu’il présente comme le cœur de son mandat : la paix doit rendre la démocratie irréversible, et la démocratie doit rendre la paix irréversible.