Promptes à se mobiliser pour Gaza ou l’Ukraine, les stars américaines ont largement gardé le silence sur l’Iran depuis deux mois. Un activisme à géométrie variable dénoncé par l’Association des cinéastes indépendants iraniens.
Le 8 janvier dernier, 1,5 million d’Iraniens descendent dans la rue au péril de leur vie pour manifester contre le régime. La répression à balles réelles est sanglante, le black-out des communications, presque total. Trois jours plus tard, le réalisateur iranien d’Un simple accident, Jafar Panahi, s’apprête à faire son entrée sur le tapis rouge des Golden Globes, à Los Angeles, quand il voit sur son téléphone une vidéo terrible : des dizaines de sacs mortuaires à même le sol, devant une morgue près de Téhéran débordée par l’afflux de cadavres.
Dans l’enceinte du Beverly Hilton, de nombreuses stars, dont Mark Ruffalo, Ariana Grande, les comédiennes Jean Smart et Natasha Lyonne, arborent ce soir-là un pin’s « Be Good » ou « ICE out », en hommage à Renee Good, l’Américaine tuée quelques jours plus tôt par la police de l’immigration à Minneapolis. Mais lors d’une cérémonie où le champagne coule à flots, personne – ni sur le red carpet, ni lors des discours – ne mentionnera l’Iran. « Ce silence a révélé un double standard gênant et laissé entendre que l’alignement politique l’emporte sur les principes universels de liberté et de dignité humaine », accuse auprès du Point Mahshid Bozorgnia, critique cinéma basée en Californie et membre de l’Association des cinéastes indépendants iraniens (IIFMA).
Ce dimanche, place aux 98e Oscars, qui se déroulent alors que la guerre fait rage au Moyen-Orient, deux semaines après le début de l’opération israélo-américaine. Une situation qui rappelle l’année 2003, quand la cérémonie s’était tenue trois jours après le début de l’invasion de l’Irak sous George W. Bush. À l’époque, l’arrivée des stars sur le tapis rouge avait été annulée pour éviter un contraste gênant.
Même si la possibilité a été évoquée, selon les médias américains, les festivités de dimanche devraient finalement se dérouler comme prévu, avec une sécurité renforcée après une alerte du FBI sur un risque d’attaque par drone de l’Iran contre la côte ouest américaine.
« Nous prions pour la paix »
Aux Golden Globes, « le moment le plus décevant est venu de Paul Thomas Anderson », tacle Mahshid Bozorgnia. Une bataille après l’autre « met en scène une révolution fictive, alors qu’une révolution bien réelle et historique se déroulait en Iran. Jafar Panahi, également nommé, a raconté une lutte inspirée de son expérience personnelle. Choisir de ne pas le mentionner, ni lui ni le peuple iranien, a donné le sentiment d’une faute morale. »
Au cours des deux derniers mois, Hollywood n’a pas totalement pu ignorer la situation au Moyen-Orient. « Les événements des dernières 24 heures nous préoccupent tous. Même lorsque nous célébrons, nous prions pour la paix », a déclaré la patronne des Producers Guild Awards, Susan Sprung, le 28 février, quelques heures après le début des frappes. Rebelote le lendemain lors des Actors Awards, avec une déclaration aussi neutre que possible du directeur du syndicat SAG-AFTRA, Duncan Crabtree-Ireland : « Nos pensées vont à toutes celles et tous ceux dont la vie est en danger à l’étranger. Nous souhaitons la paix et que nous pleurons celles et ceux qui ont perdu la vie. »
Au micro, les lauréats, pourtant si prompts à se mobiliser pour Gaza – créant une scission à Hollywood après l’attaque perpétrée par le Hamas le 7 octobre – notamment avec des pin’s rouges appelant au cessez-le-feu lors des Oscars 2024, s’en tiennent aux traditionnels remerciements. Mais sur les réseaux sociaux, les activistes de la gauche hollywoodienne donnent de la voix contre les frappes américaines. Mark Ruffalo assure que Jared Kushner a été envoyé négocier « pour s’assurer qu’on ait la guerre ». John Cusack accuse Donald Trump de chercher à « détourner l’attention de l’affaire Epstein » et de « servir les intérêts de Netanyahou ». Lors d’un rassemblement, Jane Fonda dénonce « une guerre folle et dangereuse qui viole le droit international ».
Un contraste saisissant alors qu’à deux pas de là, des milliers d’Irano-Américains célèbrent la mort du guide suprême Ali Khamenei dans les rues de Los Angeles, en brandissant des portraits du fils du Chah Reza Pahlavi et des banderoles « Merci, président Trump ». À Hollywood, seuls une poignée d’acteurs « Maga » défendent l’offensive américaine : James Woods, Roseanne Barr ou encore Dean Cain, le Superman de la série Loïs et Clark.
De nombreux Iraniens estiment que sans pression extérieure, le régime continuera de consolider son pouvoir par la violence.
Mahshid Bozorgnia, membre de l’IIFMA
Fondé en 2022 en réponse au mouvement Femme, Vie, Liberté et à la mort de Mahsa Amini, l’Association des cinéastes indépendants iraniens, qui défend la liberté artistique face à la théocratie de Téhéran, a publié un communiqué le 1er mars soutenant les « actions ciblées » étrangères contre le régime des mollahs. Le collectif, qui compte plusieurs centaines de membres dans le monde, exhortait la communauté internationale à accompagner le « soulèvement national » iranien et à « protéger » sa population.
« L’IIFMA n’est pas pro guerre », précise Mahshid Bozorgnia. « Cependant, de nombreux Iraniens estiment que, sans pression extérieure significative, le régime continuera de consolider son pouvoir par la violence […] La paix sans la liberté est dénuée de sens. »
« Où sont les campus universitaires ? »
Comment expliquer ce que Mahshid Bozorgnia qualifie « d’activisme sélectif » à Hollywood ? « L’Iran occupe rarement une place centrale dans la conversation culturelle américaine. Les conflits qui restent durablement présents dans la couverture médiatique occidentale ont tendance à susciter des réactions plus rapides de la part des célébrités et des institutions culturelles », juge Mazyar Mahan, « fier membre » de l’IIFMA et doctorant à l’université du Texas, où il donne des cours de cinéma transnational.
Le réalisateur du court-métrage Exile Echoes, qui entrelace les voix de quatre générations de femmes iraniennes dans leur combat contre l’oppression, précise qu’il s’exprime à titre personnel. Il voit « une hésitation au sein de certains milieux intellectuels et universitaires occidentaux [qui] craignent qu’en condamnant trop fermement le régime iranien, ils puissent apparaître comme s’alignant sur des agendas géopolitiques auxquels ils s’opposent. Cette inquiétude conduit parfois au silence ».
Mahshid Bozorgnia précise sa position : « Lors du soulèvement [de janvier], Donald Trump a déclaré qu’un seul manifestant tué était un mort de trop. Cette phrase m’a marquée, comme des millions d’Iraniens qui vivent sous le régime islamique depuis des décennies. Reconnaître que ce soutien verbal compte ne fait pas de nous des partisans de Trump ni des républicains ; cela montre simplement notre attachement aux droits humains, indépendamment des appartenances partisanes. »
Ce silence de ses pairs, l’actrice irano-britannique Nazanin Boniadi (Homeland, Les Anneaux du pouvoir) n’en peut plus. « Je reçois beaucoup de messages de collègues dans l’industrie du divertissement qui me disent : “Je suis tellement désolé en ce moment pour ce qui arrive à ton peuple.” Merci, mais où étiez-vous il y a quelques semaines, lorsque des dizaines de milliers d’Iraniens étaient tués par leur propre régime ? », a demandé la comédienne sur CNN, début mars. « C’est un régime qui viole les droits humains […] et maintenant, il tue des musulmans dans les pays voisins. Où est votre indignation ? Où sont les campus universitaires ? », tonne-t-elle, en référence à la mobilisation propalestinienne qui a embrasé les établissements américains au printemps 2024.
Shohreh Aghdashloo, elle, a quitté l’Iran à 25 ans en pleine nuit, le 28 février 1979, pendant la révolution islamique. La comédienne à la voix rauque si reconnaissable, vue dans la saison 4 de 24 heures chrono, et récemment dans la série de science-fiction The Expanse, nommée aux Oscars en 2004 pour House of Sand and Fog, n’a jamais hésité à critiquer Donald Trump. En 2017, elle avait dénoncé le « Muslim ban » imposé par le président américain. Après l’annonce de la mort d’Ali Khamenei, elle a toutefois remercié Trump sur Facebook pour « avoir choisi le bon côté de l’Histoire ».
L’espoir d’une « solidarité » aux Oscars
Ce dimanche, difficile d’imaginer que le maître de cérémonie Conan O’Brien puisse ne pas mentionner le Moyen-Orient dans son monologue d’ouverture. « Nous espérons que davantage d’artistes utiliseront la tribune mondiale des Oscars pour sensibiliser à la situation en Iran et au long combat du peuple iranien pour la liberté. Il serait vraiment troublant qu’ils n’utilisent leur plateforme que pour condamner les frappes d’Israël et des États-Unis, sans rappeler que cette guerre a été imposée aux Iraniens par le régime islamique », juge Mahshid Bozorgnia.
La seule présence de Jafar Panahi constitue un défi au régime.
Mahshid Bozorgnia
Mazyar Mahan, lui, « espère que la cérémonie créera un espace de solidarité avec le peuple iranien et que Jafar Panahi aura l’occasion de s’exprimer. Sa voix porte un poids symbolique immense pour de nombreux Iraniens, à l’intérieur du pays comme au sein de la diaspora ».
Le réalisateur, qui a filmé clandestinement son thriller Un simple accident, choisi pour représenter la France dans la catégorie du meilleur film international, a été condamné par contumace à un an de prison par la justice iranienne pour « activités de propagande » – il a toutefois assuré à la chaîne NBC qu’il comptait rentrer en Iran dès que possible. « Il allie l’excellence artistique à une expérience vécue de la répression. Il a subi l’emprisonnement et la censure, tout en continuant à réaliser des films qui reflètent les réalités de la société iranienne. Sa seule présence constitue un défi au régime », estime Mahshid Bozorgnia.
Outre Panahi, deux autres cinéastes iraniens seront présents à Los Angeles : les réalisateurs du documentaire Cutting Through Rocks, Sara Khaki et Mohammadreza Eyni, qui ont suivi le combat pour le droit des femmes d’une conseillère municipale iranienne dans un village conservateur. Leurs chances de victoire sont faibles mais rien n’empêche les Oscars de permettre à ces trois voix de lire une déclaration pendant la cérémonie, comme Mila Kunis l’avait fait en 2022 pour rendre hommage au peuple ukrainien avant une minute de silence. L’Académie en aura-t-elle le courage ?

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