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Pourquoi les États-Unis sanctionnent les alliés islamistes de l’armée soudanaise

Pourquoi les États-Unis sanctionnent les alliés islamistes de l’armée soudanaise

En inscrivant les Frères musulmans soudanais sur la liste des organisations terroristes mondiales, Washington envoie un avertissement à l’armée soudanaise. Les sanctions visant à geler les avoirs, interdire les transactions et limiter les déplacements de ces groupes entrent en vigueur ce 16 mars.

C’est une demande de longue date des opposants aux islamistes, ces alliés du dictateur Omar el-Béchir qui ont géré d’une main de fer le Soudan pendant trente ans. Lundi 9 mars, le département d’État américain a classé les Frères musulmans soudanais comme une « organisation terroriste mondiale ». Washington accuse plus précisément le Mouvement islamique soudanais et sa branche armée, la Brigade al-Baraa Bin Malik, de s’adonner à « une violence débridée contre les civils pour saper les efforts de résolution du conflit au Soudan et promouvoir leur idéologie islamiste violente ».

Ces groupes constituent des alliés de poids des Forces armées soudanaises (FAS) dans la guerre qu’elles livrent contre les Forces de soutien rapide (FSR) depuis le 15 avril 2023. Pour ne pas se priver de ses autres soutiens, plus libéraux, le chef de l’armée Abdel Fattah al-Burhane n’a cessé de nier tout lien avec les islamistes, pour beaucoup issus du Parti du congrès national (NCP selon l’acronyme anglais) de Béchir.

Des alliés indispensables

« Depuis longtemps, Burhane tente de se distancier rhétoriquement des islamistes, mais il a lamentablement échoué pour plusieurs raisons », constate Salma Abdalla, chercheuse soudanaise en science politique. L’universitaire reproche au patron de l’armée, qui préside en outre le Conseil de Souveraineté, de « refuser de livrer Béchir et d’autres figures islamistes à la Cour pénale internationale ».

Toujours selon Salma Abdalla, Burhane contribue à « renforcer les milices islamistes qui combattent aux côtés des FAS tout en leur procurant des armes et du pouvoir. Ces milices commettent des atrocités et des violations des droits humains. Or leurs crimes restent impunis, dénonce la chercheuse. Burhane a également mis fin aux efforts visant à démanteler les réseaux des islamistes pour les écarter définitivement du pouvoir, qui avaient été entrepris pendant le gouvernement de transition. »

Les deux généraux qui ont mis leur nation à feu et à sang depuis trois ans, amenant les combats jusque dans les rues de la capitale pour la première fois depuis l’indépendance en 1956, ont coupé court à la transition démocratique en perpétrant main dans la main le coup d’État du 25 octobre 2021. Assoiffés de pouvoir et de richesse, ces deux produits de l’ère Béchir bénéficient respectivement de l’appui de cadres du NCP.

Des mercenaires pragmatiques

Burhane hésite à leur prêter ouvertement allégeance mais collabore avec des islamistes revendiqués, à l’instar du commandant en chef adjoint des FAS, Yassir al-Atta. De son côté, le chef des FSR, Mohamed Hamdan Dagalo, surnommé « Hemeti », est contraint de prendre ses distances plus drastiquement.« Hemeti et les autres dirigeants des FSR sont très pragmatiques. Ce sont, à l’origine, des mercenaires, rappelle Jan Pospisil, chercheur associé à l’Institut autrichien des affaires internationales. Avec les Émirats arabes unis comme principal soutien et le Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord [un groupe armé partisan du sécularisme] comme principal allié militaire, les FSR ne peuvent que condamner les discours des islamistes. »Ce spécialiste du Soudan souligne que les exactions à caractère ethnique pratiquées fin octobre à El-Fasher, le dernier chef-lieu du Darfour conquis par les FSR, ont fragilisé Hemeti. Nombre de ses soutiens politiques, réunis au sein de l’alliance Tasis à la tête d’un gouvernement parallèle basé au Darfour du sud, appartiennent en effet aux peuples victimes de ces massacres. Il paraît néanmoins peu probable que les FSR soient à leur tour classées comme « organisation terroriste mondiale ».

Un calendrier qui interroge

« Les États-Unis ont déjà sanctionné les dirigeants des deux camps. Mais la désignation d’une des parties comme organisation terroriste compromettrait les négociations en vue d’un cessez-le-feu », explique Jan Pospisil. Le conseiller du président américain pour l’Afrique, Massad Boulos, peine déjà à convaincre les représentants de l’armée de revenir à la table des négociations. « Les FAS devraient se saisir de l’annonce américaine pour se séparer de leurs alliés islamistes. Le problème c’est que ces derniers pourraient se retourner contre eux », observe le professeur de science politique Bashir Elshariff. D’après cet analyste, le temps presse pour Burhane avant que le président américain Donald Trump ne soit tenté d’intervenir militairement au Soudan comme il l’a récemment fait au Venezuela et surtout en Iran le 28 février, déclenchant une guerre au Moyen-Orient.

Le calendrier des sanctions imposées aux islamistes soudanais interroge enfin. Le communiqué du département d’État américain affirme qu’ils sont formés et soutenus par le Corps des gardiens de la révolution islamique iranien, actuellement combattu par les États-Unis et Israël. « La guerre avec l’Iran a peut-être accéléré le processus de désignation par les États-Unis des islamistes soudanais comme organisation terroriste, compte tenu du soutien mutuel évident entre l’Iran et les islamistes au Soudan », conclut Salma Abdalla.

La chercheuse estime que la tournée européenne de la coalition anti-guerre dirigée par l’ancien Premier ministre Abdallah Hamdok entre fin janvier et début février a aussi joué un rôle. La classification des Frères musulmans soudanais comme terroristes était au cœur de l’argumentaire de ces politiciens aguerris.