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Affaire Epstein : à Londres, le crépuscule de l’establishment « né pour gouverner »

Affaire Epstein : à Londres, le crépuscule de l’establishment « né pour gouverner »

LETTRE DE BUCKINGHAM. De nouveaux documents montrent que policiers, diplomates, espions et membres de la famille royale ont fermé les yeux sur les agissements de l’ex-prince Andrew.

La photo inédite publiée le 13 mars montrant le prédateur sexuel Jeffrey Epstein attablé à l’extérieur avec Andrew Mounbatten-Windsor et Peter Mandelson, ancien vice Premier ministre travailliste, met en exergue la conspiration du silence de l’establishment anglais « né pour gouverner » dont a bénéficié le prince déchu pendant plus de deux décennies.

Les derniers documents dévoilés par le ministère américain de la Justice à propos de l’affaire Epstein confirment que policiers, diplomates, espions, journalistes et membres de la lignée ont fermé les yeux jusqu’au bout sur les agissements du frère cadet du roi. C’était motus et bouche cousue dans les cercles dirigeants d’un royaume profondément marqué par le classisme. Faute des révélations venues des États-Unis, l’ancien duc d’York aurait conservé ses titres et ses responsabilités grâce à la protection de ceux qui tiennent le haut du pavé outre-Manche.

Le crépuscule des gardiens de la tradition

L’establishment « né pour gouverner » a toutefois mangé son pain blanc. Deux récents événements confirment la fin de l’hégémonie absolue des castes qui n’auraient rien appris, ni oublié. Le remplacement du portrait de Winston Churchill, petit-fils du septième duc de Marlborough, par un animal sur les futurs billets de banque anglais et le rachat par le groupe allemand de presse Axel Springer du « Telegraph », figure emblématique des classes supérieures, illustrent le crépuscule des gardiens de la tradition.

Conséquences de l’arrestation, le 19 février, et de la mise en examen du huitième dans l’ordre de succession, les sondages soulignent la baisse de la popularité de la dynastie Windsor, symbole par excellence de la prédominance multiséculaire de la hiérarchie sur l’égalité.

En théorie au-dessus des lois, Charles III ne pourra pas refuser de répondre le cas échéant aux questions des policiers. Dans l’univers délétère des médias sociaux, le monarque pourrait être également contraint de remettre aux détectives sa correspondance privée, actuellement hors de portée, avec Andrew.

L’aveuglement d’Elizabeth II

Pour sa part, le prince William est parvenu à tirer son épingle du jeu en prenant ses distances dès le départ avec son oncle. Mais l’Earthshot Prize, l’une des principales organisations caritatives de l’héritier au Trône, a été éclaboussée par les liens étroits entre l’un de ses bailleurs de fonds et le pédocriminel new-yorkais.

Quant à Elizabeth II, elle a protégé son enfant favori jusqu’au bout même lorsque ses collaborateurs les plus dévoués lui apportaient les preuves de ses fautes. Le déballage de linge sale à propos de l’aveuglement volontaire de la défunte vis-à-vis des turpitudes de son chouchou Andrew ne va pas manquer de gâcher l’atmosphère de la célébration, le 21 avril, du centenaire de sa naissance.

L’éventuelle abolition de la monarchie

Signe des temps, les experts débattent désormais ouvertement des tenants et aboutissants juridiques d’une éventuelle abolition de la monarchie.

Ainsi, dans les colonnes du Times, un célèbre avocat ouvertement républicain affirme que dans ce pays sans constitution écrite, le Parlement ayant tous les pouvoirs, les députés peuvent aisément amender l’acte de 1701 d’établissement de la monarchie parlementaire en transformant en un tour de main le Chef de l’État en un président élu au suffrage universel. Depuis le scandale Andrew, les abolitionnistes ne prêchent plus dans le vide.

Le mot « establishment » a vu le jour en 1955 après la défection à l’Est de Guy Burgess et de Donald MacLean, traîtres au profit de l’URSS. Issus du meilleur monde, formés dans les pensionnats privés et à l’université de Cambridge, les diplomates-agents doubles avaient pu s’échapper à Moscou grâce à la complicité de leurs anciens camarades, imbus de leur supériorité, qui faisaient semblant de ne rien voir. Aujourd’hui, la « ruling class », l’élite dirigeante, broie du noir. À commencer par le clan Windsor dont les quatre piliers du pouvoir sont en crise.

L’illusion d’une prééminence monarchique

Tout d’abord, Buckingham Palace, son décor grandiose et ses gardes en bonnet à poil d’ours figés dans une impressionnante immobilité perpétuent l’illusion d’une prééminence monarchique. Dans la réalité, Charles III occupe rarement le palais. Le cœur névralgique de la dynastie est installé là où se trouve Sa Majesté qui aime diriger son pays au téléphone depuis l’une de ses dix propriétés, de préférence à la campagne.

Deuxième colonne, l’église anglicane, dont le souverain est le gouverneur suprême, est menacée d’éclatement. Défenseuse du strict dogme protestant, l’aile conservatrice africaine refuse de reconnaître l’autorité de la nouvelle archevêque de Canterbury, Sarah Mullaly, en raison de son soutien à la bénédiction des couples gay.

Tertio, la Royal Navy, dans laquelle Charles III, a fait sa formation d’officier comme son père et grand-père, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Qu’il ait fallu plus d’une semaine pour qu’Albion envoie un destroyer afin de protéger une base militaire britannique à Chypre attaquée par des drones iraniens montre son impréparation alors que les renforts français étaient en place depuis plusieurs jours. Par ricochet, le roi, chef des armées, a été ridiculisé par ce contretemps sous l’œil des caméras.

Enfin, depuis toujours, aristocratie et monarchie, c’est cousin-cousine. L’élimination prévue en mai des 84 derniers pairs héréditaires de la chambre des Lords démontre l’éclipse des noms à particules, dinosaures du Vieil Empire. Bref, comme l’indique l’historien David Starckey, « Tout ce qui pouvait mal tourner pour la royauté et ses hommes liges a mal tourné ».