ANALYSE. Malgré l’élimination de ses plus hauts dirigeants, la République islamique d’Iran table sur un conflit de longue durée.
La « guerre des douze jours » de 2025 est déjà un lointain souvenir. Plus de deux semaines après le lancement des opérations Fureur épique et Lion rugissant contre la République islamique d’Iran, les États-Unis et Israël poursuivent méthodiquement leur campagne de bombardements des installations militaires iraniennes.
Ce mardi, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a annoncé « l’élimination » d’Ali Larijani, le chef du Conseil suprême de la sécurité nationale et l’un des plus hauts dirigeants iraniens encore en vie, ainsi que la mort du général Gholamreza Soleimani, qui commandait la milice pro-régime du Basidj. Au total, plus de 1 825 personnes ont été tuées depuis le début du conflit, selon l’ONG de défense des droits de l’homme Human Rights Activists News Agency (HRANA), basée aux États-Unis.
« Nous sommes en avance sur notre calendrier de frappes contre les capacités iraniennes de missiles balistiques, qu’il s’agisse des centres de stockage, de production ou des lanceurs fixes et mobiles », confie Joshua Zarka, ambassadeur d’Israël en France. « Nous atteindrons bientôt nos buts de guerre, mais il reste encore à l’Iran des stocks de missiles de longue portée et environ un quart de lanceurs. »
Plus de 15 000 cibles iraniennes frappées
Selon le secrétaire américain à la Guerre, Pete Hegseth, plus de 15 000 cibles ennemies auraient été frappées par l’action combinée des armées de l’air américaine et israélienne, soit plus de 1 000 cibles par jour, tandis que le volume des tirs iraniens de missiles et de drone serait en diminution. « Leur volume de missiles a diminué de 90 %. Leurs drones d’attaque unidirectionnels ont chuté hier de 95 % », s’est félicité vendredi 13 mars le patron du nouveau Département de la guerre. « Les États-Unis d’Amérique ont vaincu et anéanti l’Iran, tant sur le plan militaire qu’économique et à tous les autres égards », a plastronné samedi Donald Trump sur son réseau Truth Social, assurant que la République islamique d’Iran voulait « conclure un accord ».
Pourtant, loin de capituler, l’Iran refuse toujours de négocier avec le « Grand Satan » américain et poursuit sans relâche ses frappes de missiles et de drones contre Israël et les pays arabes du golfe Persique, qui ont déjà fait 14 morts israéliens et 27 victimes dans la péninsule Arabique.
« Malgré une capacité balistique et de défense antiaérienne amoindrie, l’Iran reste capable de faire pleuvoir un feu nourri de missiles et de drones contre Israël, les pays du Golfe, et au-delà, même s’il n’inflige pas de dommages directs comparables à ceux qu’il subit, en raison de la grande efficacité de la défense antiaérienne des pays ciblés et d’un taux d’interception très élevé », note une source diplomatique occidentale sous couvert de l’anonymat.
Une stratégie asymétrique
Dans l’incapacité de rivaliser avec les États-Unis et Israël sur le plan militaire, l’Iran adopte depuis le début du conflit une stratégie asymétrique contre ses ennemis. La République islamique vise les bases américaines et le territoire israélien, mais aussi les pays arabes du Golfe, dans le but d’infliger sur la durée un coût élevé aux alliés des États-Unis dans la région, et ainsi faire pression sur eux afin qu’ils poussent Donald Trump à accepter un cessez-le-feu.
Nous disposons d’une capacité de dissuasion très élevée.
Hossein Kanani Moghaddam, ancien gardien de la Révolution
« Nous disposons d’une capacité de dissuasion très élevée : à la fois en termes de contrôle des détroits d’Ormuz et de Bab al-Mandeb, de missiles, et de drones, dont nous sommes les plus grands producteurs, souligne Hossein Kanani Moghaddam, ancien haut commandant des Gardiens de la révolution, l’armée idéologique de la République islamique. Lorsque nous lançons un drone à 20 000 dollars vers un navire américain, il n’a d’autre choix que de tirer trois missiles Thaad, chacun coûtant deux millions de dollars. »
Aujourd’hui à la tête du Parti vert, formation politique conservatrice, Hossein Kanani Moghaddam estime que l’Iran s’est préparé de longue date à cette guerre d’attrition face à des adversaires qui ne maîtrisent pas toutes les particularités de la région. « Les Américains pensaient qu’ils pourraient contrôler la situation militaire par une pression maximale extérieure et contraindre l’Iran à capituler à la table des négociations. Or cela ne s’est pas produit », se réjouit l’ancien haut gradé iranien.
« Ils pensaient qu’en frappant le guide de la révolution et les hauts commandants, la structure militaire du pays s’effondrerait, leur permettant d’élargir facilement leurs opérations militaires, poursuit-il. Or ils n’avaient pas imaginé que nous attaquerions, à une telle échelle, les bases situées dans les pays voisins où sont présents les Américains, ni que nous fermerions le détroit d’Ormuz », par lequel transite 20 % du commerce mondial du pétrole.
La confiance de façade affichée à Téhéran répond au flou des objectifs de Donald Trump. Depuis le début du conflit, le président américain peine à définir un but clair à sa campagne militaire, oscillant entre promesse d’une fin prochaine des opérations et annonce d’une intensification des bombardements. « À ce stade, la principale interrogation porte sur le positionnement des États-Unis où cette guerre n’est pas populaire, souligne la source diplomatique occidentale. Il faut également tenir compte des conséquences économiques du conflit, avec une explosion du prix des hydrocarbures. »
Jusqu’au point de bascule
Au contraire, en Israël, l’objectif d’un changement de régime semble être bien plus assumé. « Après avoir réduit les capacités nucléaires et balistiques du régime, nous entrons aujourd’hui dans la seconde phase du conflit visant à affaiblir le régime dans le but de permettre à la population iranienne de prendre le contrôle du pays, confie Joshua Zarka. En visant des bases des gardiens de la Révolution, mais aussi des bases des miliciens bassidjis, nous avons affecté la capacité du régime à contrôler le peuple iranien. Nous faisons en sorte de rapprocher le régime jusqu’au point de bascule, et tout dépendra de la capacité de la population à sortir dans la rue. »
On ne constate pas de fissure interne au régime
Une source diplomatie occidentale
Pour l’heure, pris au piège entre les bombardements américano-israéliens et les menaces du régime de mater dans le sang la moindre contestation favorable à « l’ennemi », les Iraniens restent terrés chez eux. Et aucune défection majeure n’aurait été enregistrée au sein des forces de sécurité. « On ne constate ni reprise de la contestation populaire de janvier 2026, ni fissure interne au régime », relève la source diplomatique occidentale.
« Au contraire, les dirigeants adoptent une posture de défiance vis-à-vis des États-Unis. La désignation comme nouveau guide suprême de Mojtaba Khamenei, fils de l’ayatollah Khamenei et figure radicale rejetée par la population, constitue à la fois un signe de renforcement de la domination des plus durs au sein du régime, notamment des gardiens de la Révolution dont il est proche, mais aussi une mise en scène de la stabilité et de la continuité politique, idéologique, voire familiale, du régime face à un conflit vécu comme existentiel. »
Les successeurs des chefs nommés à l’avance
Selon des indiscrétions du New York Times, le choix de Mojtaba Khamenei aurait notamment été poussé par plusieurs hauts responsables des pasdarans dont leur nouveau chef, le général Ahmad Vahidi, leur stratège militaire, Mohammad Ali Aziz Jafari, l’ancien chef des renseignements Hossein Taeb et l’actuel président du Parlement et ancien commandant Mohammad Bagher Ghalibaf. Au contraire, le secrétaire général du Conseil suprême de la sécurité nationale, Ali Larijani, assassiné ce mardi, et le président Massoud Pezeshkiann étaient partisans d’une solution plus consensuelle.
« Le système institutionnel iranien est fondé sur l’équilibre des pouvoirs et l’existence de contre-pouvoirs internes pour s’assurer qu’il puisse fonctionner, même lorsqu’il est dégradé. Et chaque autorité a nommé à l’avance la liste de ses successeurs pour garantir la continuité des fonctions essentielles », analyse l’historien militaire Pierre Razoux, directeur académique de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (Fmes).
« Ce qui est en jeu aujourd’hui en Iran, puisque l’on ne sait pas vraiment si le nouveau guide suprême, Mojtaba Khamenei, est capable ou non d’exercer son rôle d’arbitre [il aurait été blessé dans un bombardement israélien, NDLR], c’est le maintien du velayat-e faqih [le pouvoir du leader iranien, NDLR] et la place du clergé dans le processus décisionnel. »

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