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Alexandre Najjar : au Liban, le retour du « cercle vicieux »

Alexandre Najjar : au Liban, le retour du « cercle vicieux »

Beyrouth sous les bombes, désarmement du Hezbollah, l’écrivain et avocat libanais, auteur du « Dictionnaire amoureux du Liban », raconte et analyse, pour « Le Point », l’infernale situation de son pays.

J’avais cru révolue l’époque des drones MK, rebaptisés absurdement « Emm Kamel » (« La maman de Kamel »), qui tournoyaient comme des vautours au-dessus de Beyrouth avant de fondre sur leur proie ; j’avais naïvement pensé que je n’entendrais plus de déflagrations, précédées d’un ultimatum et suivies de champignons de fumée noire, filmés en direct par les caméras du monde entier ; j’avais espéré ne plus voir des milliers de compatriotes sur les routes, exilés dans leur propre pays…

Mais c’était sans compter avec l’aveuglement du Hezbollah qui, le 1er mars 2026, pour venger la mort du guide suprême iranien Ali Khamenei et malgré les avertissements du gouvernement libanais dont il fait pourtant partie, a subitement attaqué Israël, provoquant des représailles de Tsahal, peu habituée à faire dans la dentelle même lorsqu’elle précède ses attaques de mises en garde censées lui donner bonne conscience : à ce jour, des centaines de victimes, dont cent enfants et plusieurs secouristes, des villages rasés, et plus de 800 000 réfugiés…

Des amis français m’écrivent pour me demander des nouvelles, alarmés par les images vues à la télévision. Que leur dire ? Nous sommes, une fois encore, victimes d’un suicide que nous n’avons pas voulu, otages d’un parti qui se croit tout permis. Les blessures de la dernière guerre, déclenchée par le Hezbollah à l’automne 2024 pour « soutenir » Gaza, n’ont pas encore cicatrisé : les quartiers bombardés à l’époque n’ont pas été reconstruits faute de financement suffisant et nombre de déplacés n’ont pu rentrer chez eux à cause de l’occupation par Israël d’une « zone tampon » au Liban Sud.

Aujourd’hui, on s’attend au pire : Israël est tenté d’élargir cette zone tampon, quitte à essuyer des pertes sur le terrain et malgré la présence de la Finul, qui subit stoïquement ses intimidations inacceptables, voire de progresser dans la Bekaa, où un raid héliporté a récemment été mené. Et le nouveau pouvoir syrien dirigé par Ahmed al-Chareh a déployé la 40e division le long de la frontière libanaise, ce qui serait annonciateur d’opérations contre les positions du Hezbollah, au risque d’une nouvelle occupation syrienne d’une partie du Liban, comme au temps d’Assad, père et fils…

L’écrivain et avocat libanais Alexandre Najjar. © (Milad Ayoub/Dr)

Les Libanais, dans leur immense majorité, sont furieux de cette nouvelle « aventure » dans laquelle le parti chiite les a embarqués sur injonction iranienne, entraînant le pays tout entier dans une spirale de violence dont ils se seraient bien passés. La nouveauté, par rapport à 2024, c’est que les attaques de l’aviation israélienne ne se limitent plus aux régions chiites, à savoir le Sud, une partie de la Bekaa et la banlieue sud de Beyrouth. Les frappes s’étendent désormais jusque dans des quartiers à majorité druze, sunnite ou chrétienne, où Israël traque des chefs militaires, des gardiens de la révolution iranienne ou des islamistes, et les élimine grâce à des opérations « chirurgicales » ciblées (sans doute guidées par des agents sur le terrain), provoquant la panique au sein de la population.

Trois confrères ont ainsi été blessés à Saïda, au Liban Sud, dans l’explosion d’une fusée qui a touché l’immeuble où se trouve leur cabinet d’avocats. « Il paraît qu’il y avait là un bureau du Hamas, m’a raconté l’un d’eux. Nous n’étions même pas au courant ! » Je le crois : par inconscience ou par calcul, le parti et ses alliés se servent de la population comme bouclier humain, en se planquant au milieu des civils et en multipliant caches d’armes et entrepôts au cœur des quartiers populaires ou dans des villages inoffensifs…

Hier, un jeune lecteur, déprimé par ce nouveau cycle de violence, m’a posé deux questions : comment l’arsenal du Hezbollah n’a-t-il pas été érodé par deux mois de guerre en 2024 et comment ses combattants parviennent-ils encore à lancer missiles et drones sur Israël ? Et pourquoi une bonne partie de la population chiite se sent-elle solidaire de l’Iran et ne se rebelle-t-elle pas contre le Hezbollah, malgré toutes les souffrances subies à cause de lui ?

À la première question, je n’ai pas su répondre. Cerné par des sanctions internationales, affaibli par le conflit de 2024, privé de son chef historique [Hassan Nasrallah, NDLR], du soutien de la Syrie depuis la chute d’Assad, et d’une grande partie de ses ressources depuis la destruction de son réseau financier, le Hezbollah est toujours opérationnel. « On dit que les chats ont sept vies, le Hezb doit en avoir huit », a conclu mon lecteur, surpris par ce phénomène.

À la seconde question, je lui ai donné trois explications :

– D’abord, l’allégeance du Hezbollah envers l’Iran, dans le cadre de la doctrine du wilâyat al-faqîh, qui implique une fidélité politique et religieuse à l’autorité du guide suprême, avec pour corollaire une sorte de gouvernance transnationale à laquelle tous les chiites de la région sont censés se soumettre. Penser que le Hezbollah pourrait prendre ses distances avec l’Iran pour faire valoir son appartenance nationale relève de l’illusion : ils sont indissociables.

– Ensuite, l’importance de l’idéologie du martyre, historiquement et religieusement bien ancrée, qui valorise le sacrifice et mobilise la communauté chiite, prête à toutes les privations. En conséquence, ceux qui espèrent un rejet du Hezbollah par l’ensemble de cette communauté, en réaction aux victimes, aux dégâts et à l’exode provoqués par cette nouvelle guerre, se trompent lourdement.

– Enfin, la communauté chiite fait partie du tissu social libanais. Il ne s’agit pas là d’un parasite exogène, mais d’une composante de la mosaïque libanaise. À ce titre, elle est représentée au gouvernement et au Parlement. Le soutien inconditionnel qu’une grande partie de la population chiite apporte au Hezbollah, malgré les affres de la guerre, est dû à sa propagande à la fois politique et religieuse depuis plus de quarante ans, à son influence censée redonner sa revanche à une communauté longtemps négligée, et à son action sociale destinée à pallier la carence de l’État libanais dans des régions défavorisées.

L’État libanais ? Parlons-en !

Le gouvernement de Nawaf Salam, appuyé par le président de la République Joseph Aoun, a certes pris en ce mois de mars deux décisions audacieuses : interdire la branche militaire du Hezbollah et mettre fin à l’entrée sans visa des ressortissants iraniens.

Mais l’armée libanaise a-t-elle les moyens de désarmer le Hezbollah ? Deux raisons expliquent son prétendu laxisme, qui suscite certaines critiques : la crainte de diviser les troupes (formées en partie de chiites) et de provoquer une nouvelle guerre civile ; et, surtout, le manque criant de moyens. Car l’armée libanaise, qui a toujours été le ciment de l’unité nationale, souffre d’un déficit de ressources. Sous-équipée à cause d’un veto américain qui l’empêche d’acquérir armes lourdes et avions de combat, sous-payée depuis la débâcle financière de 2019, elle ne dispose pas des capacités suffisantes pour mater le Hezbollah et ne peut compter que sur l’abnégation admirable de ses soldats.

Même le président Macron, pourtant toujours prompt à voler au secours du Liban, n’a pu promettre pour l’instant que la livraison de quelques véhicules de l’avant blindé (VAB), en attendant une conférence des donateurs censée fournir aux forces régulières libanaises les ressources nécessaires à leur survie… Pour reprendre une expression biblique connue (Exode 5,7), il faut cesser de demander à l’armée libanaise de faire des briques sans paille…

Une scène de « Mensonge blanc », avec les comédiens Joanna Khalaf et Anthony Touma. La pièce d’Alexandre Najjar vient d’être jouée dans Beyrouth bombardée. © (239/dr)

Malgré ce tableau sombre, les Libanais ne baissent pas les bras. La solidarité est toujours présente : malgré l’amertume et la méfiance, on reçoit les déplacés dans les écoles publiques et on crée des centres d’accueil dans les zones épargnées. Enfants et adolescents poursuivent leurs études tant bien que mal, à distance, comme au temps de la pandémie de coronavirus ; dans certaines régions, la vie normale continue, moins par insouciance que par instinct de survie ; et la culture libanaise s’efforce de résister : le supplément francophone du quotidien L’Orient-Le Jour, « L’Orient littéraire », que je dirige depuis vingt ans, continue à paraître envers et contre tout, et l’une de mes pièces* vient d’être jouée sous les bombes. Les comédiens appartiennent à toutes les confessions religieuses et deux d’entre eux sont des déplacés.

Je repense à mon récit L’École de la guerre, écrit au lendemain de la paix éphémère de 1990. Nous avons déjà tout appris dans cette « école » dont nous sommes devenus prisonniers : la peur, le courage, la patience, l’art de survivre… N’avons-nous pas le droit d’en sortir enfin ?

* Mensonge blanc, mise en scène de Lina Abyad. Au théâtre Monnot, Beyrouth.